Neurosciences : le nouveau jus de cerveau des entreprises

Les entreprises ne peuvent plus se passer des neurosciences

Plus performant·e·s, moins fatigué·e·s, voilà la promesse des neurosciences pour tous les employé·e·s. Cette discipline mise sur la connaissance de notre cerveau pour nous faire mieux travailler… tout en travaillant moins. Grâce à elles, nous pourrions devenir des êtres archi performants, optimiser chaque petite seconde de notre temps de travail, tout cela avec le sourire. En bref, la discipline jouerait le rôle de brain baby-sitter pour neurones fatigués par Internet, le portable et, cerise sur le scanner cérébral, le Covid. Les premiers résultats sont probants, les méthodes utilisées, parfois hallucinantes. Et tout le monde semble y trouver son compte : les entreprises observent la productivité de leurs salarié·e·s bondir, quand ces dernier·e·s voient leurs journées de travail fondre comme une glace au soleil et leur bien-être augmenter. Alors, demain tous câblés ?

« Vous avez travaillé 6h42. Votre limite est atteinte. Il est temps de repartir chez vous. » D’une voix suave, un assistant virtuel relié à votre casque équipé de capteurs de surveillance cérébrale vous avertit que, pour votre bien-être, votre journée est finie. Mieux, il surveille aussi votre état de fatigue et vous oblige à prendre des vacances grâce à sa garantie 100% anti burn-out.

Cette nounou vous fait rêver ? Au risque de vous décevoir, elle n’existe pas encore tout à fait. En revanche, le casque de surveillance cérébrale est bien réel. Il est même déjà utilisé en Chine, ce nouvel “eldorado” des neurosciences appliquées à l’entreprise, où les données du cerveau des employés d’usines, d’entreprises publiques ou de l’armée sont transmises au manager pour qu’il intime l’ordre de s’arrêter à ceux qui seraient trop fatigués. Ces mesures visent à éviter les grosses cata en cas de fatigue sur des postes clés. Pour que des camions ou des avions n’entrent pas en collision à cause d’une erreur d’aiguillage, par exemple. Ce système est notamment utilisé par l’équivalent chinois d’EDF, la State Grid Zhejiang Electric Power, qui se targuerait même d’avoir engrangé 315 millions de bénéfices supplémentaires depuis qu’elle utilise cette pratique de « technologie de surveillance émotionnelle » tout en protégeant ses employés. D’ailleurs depuis, c’est bien simple, ces derniers adorent leurs casques qu’ils ne quittent plus, affirme la compagnie d’électricité. Gagner plus en travaillant moins, une recette win/win pour l’entreprise qui engrange plus de sou, et pour l’employé dont le rythme semble mieux respecté.

En Occident, l’application des neurosciences en entreprise n’est pas non plus passée inaperçue. D’Elon Musk avec Neuralink à Facebook, les géants de la tech s’intéressent de près à la création d’interfaces pour relier notre cerveau à des machines sans hésiter à débourser des millions. Côté entreprise, depuis 2006, date de la publication de l’ouvrage Neuroleadership : Le cerveau face à la décision et au changement, le domaine prend de l’ampleur et on voit fleurir sur le marché de nombreuses sociétés qui appliquent ces principes aux entreprises, dans le domaine du recrutement, du management ou du leadership. Open Mind ou Cog’X en France, Emotiv’ ou Kernel aux Etats-Unis, on lorgne sur l’observation des cerveaux des employés sur leur lieu de travail, car l’application de ces nouvelles méthodes, en plus d’améliorer la productivité, réduit le stress et booste la qualité de vie sur le lieu de travail.

« Les neurosciences, ce n’est pas lire dans les pensées »

Difficile de chiffrer le phénomène pour l’instant. Mais « la demande des entreprises est de plus en plus forte », assure Gaëtan de Lavilleon. Ce docteur surfe sur la vague des neurosciences avec Cog’X, cofondé en 2017. Cette agence de conseil en sciences cognitives pour les entreprises mixe les neurosciences avec d’autres disciplines comme la psychologie positive, pour améliorer le bien-être des salarié·e·s, particulièrement mis à mal ces dernières années, et plus encore avec le Covid. Selon le baromètre de la santé psychologique des salariés français réalisé par OpinionWay, le nombre de burn out a doublé en un an, touchant particulièrement les managers. Face à cette détresse psychologique, les techniques de Cog’X et d’autres, peuvent aider les employés, grâce à des méthodes simples, non invasives, bien loin des casques de mesures chinois ou d’autres entreprises.

« C’est scandaleux, de mesurer l’attention en temps réel ! » Nicolas Bassan est l’un des cofondateurs d’Open Mind, créé en 2016. L’entreprise commercialise depuis 2020 un produit savamment concocté par une équipe de 15 experts - huit d’entre eux sont docteurs - dont des psychologues, des data scientists et même des concepteurs de jeux vidéo. Le protocole mis en place inclut des questionnaires, un serious game avec un casque de réalité virtuel, des données biométriques, le tout, analysé par une intelligence artificielle. Après l’épreuve de cinq heures où le candidat est observé sous toutes les coutures, un bilan est dressé. La capacité à gérer le stress, l’intelligence sociale ou encore sa capacité d’apprentissage sont passées à la moulinette. Les données récoltées sont anonymisées en les mixant à celles d’autres candidats. Le tout est envoyé au manager. Et les personnes peuvent ensuite être accompagnées par un coach. « Les neurosciences, ce n’est pas lire dans les pensées, c’est mesurer et comprendre les réactions face au stress ou à d’autres types de situations sociales », résume Clarisse Pamies, la CEO.

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L’afterwork, objet ultime de team building ?

La tech à la rescousse… de la tech

« Nous puisons de manière beaucoup trop intensive dans nos réserves. » Ce constat, dressé par Gaëtan de Lavilleon, est confirmé par une kyrielle d’études menées depuis un peu plus d’une dizaine d’années. Toutes convergent : nous sommes devenu une société de poissons rouges. Selon une étude menée par Microsoft, nous sommes capables de nous concentrer environ 8 secondes en moyenne - 9 pour l’animal - avant d’être distrait. C’est 4 secondes de moins qu’au début des années 2000 (Facebook a été créé en 2004). Nous sommes distraits environ 50% du temps, et sur ce qui nous reste d’attention, nous passons 3h20 par jour en moyenne à regarder nos mails, plutôt qu’à bosser. Un article publié par Dan Nixon, économiste au département Stratégie de la Bank of England, résume la situation à l’aide d’un graphique. On voit comment la productivité a connu une chute drastique au moment de l’essor des smartphones.

Bref, le bilan n’est pas brillant. Mais, comme souvent, la tech tente de sauver les dégâts… que la tech a causés. Ce qui ne semble pas perturber outre mesure le créateur de Cog’X : « après tout, c’est aussi sur les smartphones que nous trouvons des solutions pour faire baisser notre temps de connexion sur les applis. » Soit.

Attention à la vague de neuro hype

Mais attention, depuis l’apparition des neurosciences dans le monde du travail, les fantasmes planent sur la discipline. Pour Gaëtan de Lavilleon, il faut savoir faire la part des choses entre tendance, réalité et bullshit. « Quand on débute notre protocole, les entreprises sont souvent un peu déçues » sourit le CEO. « Certains s’imaginent que nous débarquons avec une batterie de casques, comme dans les films, comme si nous étions capables de deviner les pensées des employés. Ce n’est pas le cas ! » L’entreprise observe un protocole de travail très précis. « On ne va pas parler de dopamine ou de neurones miroirs, ou faire n’importe quoi, juste parce que le patron a décidé que c’était cool. »

Prenons l’exemple de : « au fait, c’est quand la pause ? » Pour répondre à cette épineuse question, Cog’X réalise un « benchmark scientifique », sorte de compilation de l’ensemble de la littérature scientifique et les études réalisées sur une problématique d’entreprise. Ensuite, les employés doivent répondre à un quiz - des échelles psychométriques (ou questionnaires) validées scientifiquement - pour mesurer les niveaux de gêne liés au bruit ou à la fatigue ou d’autres paramètres qui freinent le bien-être ou la productivité pour chaque individu. « Nous pourrions utiliser des capteurs, mais le résultat ne sera pas plus probant et coûterait quatre fois plus de temps et d’argent. Et par ailleurs, les employés ne seraient pas forcément d’accord. »

Travailler moins, collaborer mieux, produire plus

Grâce à ce protocole, Cog’X a par exemple été capable de réduire le coup de pompe d’après déjeuner grâce à un ajustement des éclairages qui perturbait le cycle circadien des employés ou encore d’aider à déterminer le temps de pause idéal. « Attention sur la fameuse question du temps de pause, nuance cependant Cog’X, c’est une question que l’on nous pose souvent et il n’existe pas de durée idéale. Il faut prendre en compte les variables émotionnelles, l’environnement, la capacité de l’individu à s’autoréguler. » Et surtout, selon Gaëtan, « il ne faut pas tomber dans l’exécution bête et méchante d’un programme dicté par un algorithme, sous peine de devenir des robots. Il ne faut pas hésiter non plus à questionner et interroger ces modèles pour en tirer le meilleur. Et s’entourer d’acteurs aux qualités éthiques irréprochables. »

Neurotech au travail, quid de nos données ?

Des qualités éthiques irréprochables ? Voilà bien le problème de l’application à l’entreprise des neurotechnologies. Répondre à des tests, ok. Porter un casque pour mesurer son attention, déjà moins. Et demain, porter une puce ? Marcello Lenca est professeur de bioéthique à l’université suisse ETH Zurich. Il étudie l’interaction entre la cognition humaine et artificielle par le biais d’interfaces neuronales. Il a récemment pris la parole lors d’un atelier sur les neurotechnologies organisé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui portait sur la manière dont cette technologie naissante interagit avec la société. « Lorsque j’ai commencé à travailler dans ce domaine au début de la décennie précédente, il n’y avait qu’une poignée d’entreprises technologiques actives dans ce secteur », constate-il. Aujourd’hui, les choses sont devenues un peu plus compliquées. Les dispositifs se répartissent en deux grandes catégories : les dispositifs invasifs et les dispositifs non invasifs. D’autant que les technologies de miniaturisation sont tellement performantes qu’une simple oreillette, comme celle de la société Emotiv, suffit à surveiller l’activité cérébrale des employés.

« Ces neurotechnologies génèrent des quantités vertigineuses de données, qu’il nous faut comprendre ; et leur utilisation, susceptible de modifier sensiblement la personnalité, les pensées et l’expérience sensorimotrice d’une personne, exige que l’on prête attention aux protections individuelles et sociétales » rappelle Laure Tabouy, chercheuse en neurosciences, à Université Paris-Saclay, au média The Conversation. Sans compter que ces données pourraient accidentellement - ou non - fuiter et être récupérées par des personnes mal intentionnées. On se souvient du scandale Cambridge Analitica (les données comportementales des utilisateurs de Facebook avaient été revendues et utilisées afin d’influencer le vote des électeurs dans plusieurs élections, dont l’américaine NDLR). Mark avait déclaré à l’époque être “vraiment vraiment désolé”.

À ces considérations éthiques, il faut pourtant opposer le bien-être des employés et managers de l’entreprise, heureux de pouvoir compter sur une béquille cérébrale. Difficile de penser que l’entreprise de demain pourra se passer des neurosciences, sous peine d’être à la traîne face à ses concurrentes. Et les neurosciences, comme n’importe quelle technologie, devront trouver leurs propres limites à ne pas franchir.

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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