Santé mentale : "l'entreprise ne peut pas tout"

Santé mentale : l'entreprise ne peut pas tout
Un article de notre expert.e

Sandra Fillaudeau

Fondatrice de Conscious Cultures et créatrice du podcast Les Équilibristes

TRIBUNE - Vie pro, vie perso, équilibre, frontières à placer ou à effacer… Comment fait-on, en tant qu’individu ou qu’entreprise, pour garantir le bonheur et la réalisation de soi, au travail comme à la maison ? C’est le questionnement perpétuel de notre experte du Lab, Sandra Fillaudeau, créatrice du podcast Les Équilibristes et de la plateforme de conseil “Conscious Cultures”. Chaque mois, pour Welcome to the Jungle, elle nous livre son regard juste et mesuré sur un épisode de nos vies de travailleur·ses.

Le choix des mots est important. Et depuis quelques mois, j’observe un glissement de vocabulaire qui en dit long. Abonnée pour mon travail (et par intérêt viscéral pour le sujet) à de nombreuses lettres et podcasts sur le sujet du futur du travail, je me suis fait la remarque il y a quelques temps déjà que le bien-être au travail, la qualité de vie au travail, on en entendait moins parler qu’à une certaine époque.

Et pour cause - le sujet a été quelque peu éclipsé par sa version dure, fondamentale : la question de la santé mentale.

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Bien sûr, la pandémie et ses conséquences sociales et économiques sont pour beaucoup dans ce changement de focus : l’explosion de l’incidence des troubles psychiques - anxiété, perte de sommeil, dépression etc. - a malheureusement rendu le sujet… commun. Et à l’échelle de la société, c’est une excellente nouvelle que ces troubles (qui touchent un Européen sur quatre en “temps normal”), ne soient plus considérés comme tabou.

Mais ce qui est réellement nouveau, c’est que le sujet intéresse autant les entreprises, et soit autant mis en avant comme un des fondamentaux de demain dans la relation employeur-collaborateur·trice, et ce à tous les niveaux de hiérarchie et de responsabilités. On ne compte ainsi plus les newsletter de grands cabinets comme McKinsey, Deloitte, Pwc, dont les articles vont dans le même sens : l’entreprise aurait - particulièrement en ces temps de crise - désormais un rôle à jouer pour préserver la santé mentale de ses salarié·e·s.

Un changement de paradigme d’autant plus remarquable en France, où les « mental health days », ces jours de congés dédiés au fait de prendre soin de sa santé mentale, plutôt courants dans les pays anglo-saxons, n’ont jamais réellement percé.

Mais au-delà de “l’intérêt” économique (le mal-être psychique des salarié·e·s a bien sûr un impact sur les comptes de l’entreprise), la question se pose : est-ce le rôle de l’entreprise de se mêler d’un sujet si intime ? Et surtout, que peut-elle vraiment y faire ?

Attendons-nous trop du travail ?

Début avril, je co-animais un webinaire aux côtés d’une psychologue du travail. Notre but : sensibiliser les salarié·e·s d’une société au bien-être psychique et les informer sur les consultations psys offertes par leur société.

Nous avancions sur un fil : celui qui sépare le rôle de l’entreprise, et la responsabilité individuelle

Je me souviens m’être sentie honorée, émue même, de participer à un projet aussi innovant, aussi foncièrement « bienveillant » (mot tellement galvaudé que j’ai beaucoup de mal à l’employer, mais qui a le mérite d’être très clair – nous aurons l’occasion d’en reparler).

Tout au long de la préparation et de l’exécution de l’intervention, dans les échanges avec l’équipe RH et la psychologue du travail, nous avancions sur un fil : celui qui sépare le rôle de l’entreprise, et la responsabilité individuelle. Et j’ai apprécié la finesse de positionnement de cette société qui disait, en substance : « nous avons conscience que la période est difficile pour nos équipes, nous voulons leur venir en aide, dans la limite définie du nombre de consultations que nous leur offrons. Au-delà, il est de leur responsabilité individuelle de se prendre en charge. »

Car la brèche est là : quand on évoque la santé mentale, comment distingue-t-on les causes de manière nette et tranchée ? L’isolement, les angoisses, le manque de perspectives, nous les vivons aussi bien dans nos sphères intimes que professionnelles. Alors, quand on sent que ça va mal, difficile de dire que c’est à cause des relations avec nos collègues, qui se sont tendues à force de distance, ou parce que nos autres relations sont en souffrance, parce que des difficultés de santé ont affecté nos proches, parce que nous sommes tout simplement plus sensible à certains troubles etc.

J’écoutais il y a quelques semaines un épisode passionnant du podcast Work Life, dans lequel Adam Grant, psychologue des organisations, interviewait Esther Perel, la célèbre thérapeute de couple, qui s’intéresse aussi aux dynamiques relationnelles au travail.

Esther Perel rappelait à quel point nous attendons tout du travail aujourd’hui : le sens, la reconnaissance, le lien, l’épanouissement. Il y a quelques décennies encore, c’est « tout un village » qui construisait cela – notre engagement citoyen, nos relations intimes, nos cercles religieux…

En extrapolant cette réflexion, je m’interroge : serions-nous aussi entré·e·s dans une ère où nous attendons de notre employeur.e qu’il/elle s’assure de notre santé mentale, en plus de nous offrir tout le reste que nous en attendons ?

Avant tout, ne pas nuire

Que les entreprises commencent par s’assurer que les conditions de travail qu’elles offrent permettent aux salarié·e·s de bien vivre

À cette perspective, j’en préfère une autre : que l’entreprise se concentre sur ce qui est en son pouvoir. Qu’elle soit une entreprise qui « care », oui, qui prenne soin de celles et ceux qui travaillent pour elle, mais dans les limites de sa place dans leurs vies. Qu’elle s’attelle et règle les questions d’inégalités de salaires, qu’elle garantisse le droit à la déconnexion, qu’elle instaure et encourageune culture où l’on peut montrer ses émotions, sans crainte de retour de bâton.

Un seul slogan : Primum non nocere. Avant tout, ne pas nuire.

Que les entreprises commencent par s’assurer que les conditions de travail qu’elles offrent permettent aux salarié·e·s de bien vivre, et de vivre en dehors de l’entreprise. C’est déjà beaucoup.

On ne peut que saluer l’apparition d’applications et services comme Sharzen, Moka, Upfeel ou MonSherpa, (pour ne citer que les plus connus) proposant aux employeur.e.s un service de mise en relation entre leurs salarié·e·s et des psychologues. Mais c’est la cerise sur le gâteau, pas la réponse en première instance.

Je repense aux mots d’une DRH entendue dans un Forum Elle Active il y a quelques années, interrogée sur ce qu’elle pensait de la fonction à la mode de l’époque : celle de « Chief Happiness Officer ». Elle avait répondu : « *c’est déjà compliqué de m’occuper de mon propre bonheur, alors celui des salarié·e·s de mon entreprise !* » J’avais trouvé ça très juste. Et très applicable à la question de la santé mentale aujourd’hui.

Les mots sont importants – gageons que cet intérêt pour la santé mentale augure, dans des temps plus apaisés, une plus grande considération pour la Vie au sens large des salarié·e·s.

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Photo d’illustration by WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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