Psys du travail : “27 appels en même temps. On n’avait jamais vu ça”

Un an de Covid : comment les psychologues du travail vont-ils ?

En un an, le Covid-19 n’a pas seulement modifié notre rapport au travail et à notre vie perso. Il a également changé notre rapport aux psys, qui se sont imposés comme des alliés majeurs pour traverser les questionnements nés (ou amplifiés) au cours de cette pandémie. Parmi eux, les psychologues du travail ont vu leur nombre de patients exploser et de nouvelles problématiques émerger. Enquête sur la façon dont ces professionel.les vivent la crise sanitaire, 12 mois après son commencement.

Depuis mars 2020, certains métiers ont été plus sollicités que d’autres. La pandémie a mis en lumière le travail des soignants, puis des métiers en première ligne : caissier.e.s, facteur.trices, agent.e.s de sécurité ou de pompes funèbres… Mais en aval, plus en retrait, le métier de psy a lui aussi montré qu’il était tout sauf inutile, que ce soit celui de psychologue ou de psychiatre. En février dernier, la Cour des comptes préconisait dans un rapport le remboursement des psychologues libéraux par l’Assurance maladie. La mesure entendait répondre à la détresse des Français face à la pandémie. En novembre 2020, le gouvernement s’inquiétait même d’un risque de troisième vague, celle de la santé mentale.

Prendre rendez-vous sur Doctolib avec « un médecin de l’âme » est désormais une gageure. Au sein de cette profession, les psys du travail se sont retrouvés au cœur des demandes d’aide. France Hétier, Directrice générale du cabinet Pros-Consulte spécialisé dans la mise en relation avec des psychologues du travail, note : « Le nombre d’appels pour obtenir une séance avec l’un de nos 105 psys du travail a été multiplié par 3 voire par 5 en 2020 par rapport à 2019. En mars et avril 2019 on avait 800 et 732 consultations ; on est passé à 2 500 et 3 500 en mars et avril 2020… On a eu des journées à plus de 500 consultations. » Une explosion des besoins, qui n’a pas été sans conséquence. « Nos psys ne pouvaient plus faire de formations en présentiel ou se rendre en entreprise tellement ils étaient débordés. Il nous est arrivé de répondre à 27 appels en même temps. On n’avait jamais vu ça. »

La fin des tabous

S’il existait des freins à demander le soutien et l’écoute d’un spécialiste, il semblerait que la pandémie les ait fait sauter. Pour France Hétier, « au début, beaucoup de soignants et d’aides à domicile ont appelé, mais rapidement, ce sont toutes les professions qui ont fait part de leurs problématiques. Il n’y a désormais plus de tabou à faire appel à un psy ou un psy du travail. On a vu tomber les derniers tabous autour de la psychologie. On ne dit plus que c’est pour les tarés ou les gens friqués. » Christophe Nguyen, psychologue du travail et président d’Empreinte Humaine, cabinet d’experts en qualité de vie au travail, confirme. « Ce sont des personnes à tous les niveaux hiérarchiques qui consultent, qu’ils soient cadres managers ou assistants. Et dans tous les secteurs. On voit arriver des gens qui ne pensaient pas être vulnérables, des DRH par exemple, qui sont en fait très bousculés par ce qu’on vit en ce moment. Il y a des jeunes, des moins jeunes, des hommes comme des femmes, ceux qui ont perdu leur travail, ceux qui en ont un, ceux qui craignent de le perdre… Personne n’est épargné. »

Il faut dire que le Covid-19 a entraîné de nombreux dommages collatéraux. Protocoles sanitaires envahissants, chômage technique ou partiel, manque de vision concernant l’avenir, isolement dû au télétravail, angoisse liée au risque d’infection sur son lieu de travail… Au-delà du nombre de malades, la pandémie a mis à mal le moral des Français. Comme le signale Christophe Nguyen, « certains sujets de mal-être au travail se sont intensifiés avec le Covid, comme celui du harcèlement, de la discrimination, de l’épuisement, du déséquilibre entre vie pro et vie perso et surtout la question du sens. » Dans les cabinets, la question revient désormais en boucle dans la bouche des patients : “Mon travail est-il vraiment utile ?”. « On voit beaucoup de personnes qui veulent se reconvertir ou passer plus de temps en famille, quitte à être moins payés. De nouvelles problématiques sont aussi apparues comme la perte du lien social à cause du télétravail. Et il n’y a pas de vaccin contre les problèmes de santé mentale. »

Une profession en pleine mutation

Si la vie des travailleurs a drastiquement changé, celle des psys du travail tout autant. Principal chamboulement : l’emballement des consultations en visio. Erica Perry, consultante en organisation et psychologue du travail dans un cabinet parisien, note les ajustements dans sa pratique en un an. « Les moyens ont changé. Il y a davantage de visio, de conférences téléphoniques, de réunions à distance… cela peut compliquer les relations humaines, comme pour tout un tas d’autres métiers, regrette-t-elle. Ce qui me manque ce sont les observations : l’environnement de travail, les locaux, l’ambiance, les regards, et même la cafétéria, donnent leur lot d’informations sur la culture d’entreprise dans laquelle évolue le patient, et permettent une bien meilleure appréciation des conditions de travail. »

Cette frustration et ces complications, Noura Fenigstein, qui dirige le cabinet Amri Conseil spécialisé dans la prévention de la santé au travail, les ressens également : « Dans une séance traditionnelle en face à face, il se joue beaucoup de choses. C’est une prise de contact physique où la relation de confiance se co-construit dans un cadre bien défini. » Alors, pour rendre les séances en visio aussi bénéfiques que les rencontres IRL, il a fallu s’adapter. « Une séance en visio sera aussi efficace qu’en face à face si en amont le cadre a été repensé, assure Noura Fenigtsein. Elle se déroule dans un espace commun virtuel composé de deux espaces physiques. Il est alors important de porter sa vigilance sur l’espace choisi par le patient, afin d’assurer la confidentialité de nos échanges. » Des ajustements qui, en plus du reste, bouleversent les rythmes de travail. Erica Perry : « Pour le psychologue, l’enchaînement d’entretiens téléphoniques sur plusieurs journées à la suite, peut être extrêmement fatiguant. Il faut faire attention à l’organisation de son planning, et on doit pouvoir sacraliser des temps de travail et des temps de pause dans sa journée. » Les deux spécialistes l’avouent également : en cas de problématique grave, comme un cas de harcèlement, la rencontre physique reste souvent essentielle pour libérer la parole des victimes.

Les professionnels ont dû devenir des cadors des nouvelles technologies, mais aussi de l’entraide. Franck Fortin, psychologue expert en qualité de vie au travail, aide les organisations à concilier performance et bien-être au travail. Il remarque : « Pour gérer nos nouvelles manières de travailler à distance, la réflexion et la collaboration entre pairs sont essentielles, notamment pour préserver le recul nécessaire à la pratique, ainsi que pour échanger sur les pratiques professionnelles. »

Face à ces nouvelles donnes, certains psys, qui éprouvaient beaucoup de plaisir à exercer, se sont retrouvés vidés de l’intérêt qu’ils portaient à leur profession. Richard, psychologue de travail dans un grand groupe, témoigne - en gardant l’anonymat - de sa lassitude. « Trop de charge de travail, trop de problèmes redondants, pas assez de contact, je me demande si je ne vais pas lâcher l’éponge ! Nous sommes des travailleurs comme les autres, soumis aux mêmes problèmes que les autres occasionnés par cette pandémie. » D’autres, au contraire, ont trouvé encore plus de satisfaction dans leurs séances.

D’utilité publique

C’est le cas de Noura Fenigstein. « Depuis mon entrée dans le métier, j’aime ce que je fais malgré les obstacles et les imprévus, assure la Francilienne. Avec la pandémie, je porte un autre regard sur mon travail, je l’aime encore davantage. Mon sentiment d’appartenance à ce corps de métier, et à son sens profond, se sont renforcés. Sans doute parce que cette pandémie touche la santé et le travail, soit notre cœur de métier. »

Si le Covid a conduit à repenser beaucoup de choses, il a aussi eu un effet positif : valoriser le métier du psy. Tous les psys que nous avons interviewés pour cet article nous ont avoué que leur entourage considérait leur apport comme majeur. Et les patients ne lésinent pas sur les remerciements. « Peut-être que suite à cette pandémie, espère Érica Perry, seront mis en valeur tous les métiers et les filières des sciences humaines et sociales. Des professions souvent féminines qui mériteraient d’être revalorisées. Il faut développer la confiance des professionnels dans l’apport précieux qu’ont ces approches au monde de l’entreprise, et aux êtres humains qui la composent. » C’est aussi l’avis de Noura Fenigstein, pour qui « cette pandémie a changé le rapport à la santé et au travail. La santé reprend sa place dans nos vies et sans elle, pas de travail. À chacun de nous de repenser la place de la santé et du travail dans son projet de vie pro et perso. La pandémie nous rappelle que la santé c’est la santé physique et mentale, le visible et l’invisible. »

Les entreprises ont pour la plupart déjà retenu cette leçon majeure. Certaines ont mis en place des lignes d’écoute, des podcasts, des applis - comme celle de l’association SPS qui a innové en lançant la 1ère application mobile d’aide des professionnels de la santé - ou des activités (masquées) en groupe pour que la motivation et le moral des troupes ne s’étiolent pas. Pour Déborah Nahum, manager dans un groupe média et psychologue du travail, « ce sur quoi il faut miser pour que les salariés se sentent bien malgré ce qui se passe, c’est le collectif, à travers des réunions Zoom ou la mise en place de jeux ainsi que sur la communication. Une entreprise qui maintient le lien, ne serait-ce que par Skype, avec ses employés, va instaurer une meilleure atmosphère. Les salariés se sentiront moins délaissés et perdus. C’est maintenant que tout se joue. »

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Photo d’illustration by WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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