“Survivre au taf” : le guide pour riposter face aux oppressions

"Survivre au taf" : le guide d'autodéfense de Marie Dasylva

Marie Dasylva, experte du Lab Welcome, est coache de survie au travail pour les personnes marginalisées. À travers son agence de coaching Nkaliworks, mais également en écrivant sur Twitter sur le hashtag #JeudiSurvieAuTaf et en partageant son expérience dans le podcast Better Call Marie, elle aide à combattre les discriminations au travail en utilisant les nombreuses techniques qu’elle a mises au point grâce à son propre vécu. Tout son travail de coaching, elle a décidé de le compiler à travers ses portraits de « Pépites » dans son livre “Survivre au taf. Stratégies d’autodéfense pour personnes minorisées” paru le 28 janvier aux Éditions Daronne. Dans son ouvrage, Marie Dasylva donne la parole aux personnes qui subissent les oppressions au quotidien. Elles expriment leurs émotions mais aussi leur lutte pour s’affirmer et montrer que le monde du travail ne doit pas être un champ de bataille… Rencontre avec une experte de la survie au taf.

Ton livre s’intitule « Survivre au taf ». Pour toi, le monde du travail est donc nécessairement un espace de dangers et de conflits pour les personnes minorisées ?

Oui. Le monde du travail repose sur le capitalisme et celui-ci trouve ses premières racines dans l’esclavage qui est l’exploitation des personnes racisées. On retrouve dans le capitalisme d’aujourd’hui la surexploitation des personnes minorisées. Par exemple, la surreprésentation des femmes noires dans le milieu du care et du nettoyage. Le monde du travail est une micro-société qui n’échappe pas à la norme. Et s’il y a une norme cela veut dire qu’il y a des personnes de facto considérées comme anormales.

Tu as fondé Nkaliworks, une agence de coaching stratégique à destination des personnes marginalisées. Pourquoi as-tu voulu sortir ce livre en plus des accompagnements que tu proposes ?

L’envie d’écrire ce livre ne m’est pas venue naturellement. Mais je pense qu’à un moment donné la nécessité de laisser une vraie trace s’est faite sentir. Chaque chapitre du livre représente une personne différente que j’ai pu coacher. Ça met un point d’orgue à la collaboration que j’ai pu avoir avec elles. Je me dis que les messages que j’ai pu dispenser à ces personnes et qui les ont aidés peuvent en aider des milliers d’autres. Finalement c’est l’ambition de Nkaliworks de porter un message d’empowerment à toutes les personnes marginalisées par le racisme, le sexisme, l’homophobie, ou la transphobie.

Ton guide sort en pleine campagne présidentielle, dans un contexte de montée des discours racistes et xénophobes… Pensais-tu qu’il sortirait à un tel moment ?

Quand j’ai commencé à l’écrire, je n’avais pas ça en tête. Je me disais : « Oui, c’est sûr, je vais écrire des choses qui vont forcément faire réagir. On va forcément me tomber dessus. » Mais aujourd’hui j’ai l’impression que, quelque part, il tombe à pic. Chaque personne minorisée va se trouver en face de ces discours qui, tous les soirs, remettent leur légitimité en cause. Je pense que c’est la meilleure période pour sortir ce livre parce que ça permet aux personnes attaquées par ces discours d’avoir un peu d’espoir, et d’avoir des éléments stratégiques de riposte.

« Moi, je voulais raconter ce qui se passe dans nos tripes quand on est agressé, micro-agressé, rabaissé ou humilié par les discriminations » - Marie Dasylva, coache en stratégie

Ton guide de survie s’adresse donc aux personnes marginalisées dans le monde du travail ou qui souhaitent y accéder. Mais qui sont ces personnes finalement ? Qui est actuellement en état de survie au travail ?

Toutes les personnes qui ne sont pas blanches, hétérosexuelles, valides, et/ou cisgenres sont en survie au travail. Quand on est une personne marginalisée en société, qu’on est assigné à des métiers dévalorisés et sur-représenté dans ceux-ci, c’est que les conditions d’exploitation sont là derrière. Je pense aux livreurs Uber, aux ouvriers qui ont construit le nouvel immeuble du journal Le Monde qui étaient pour la plupart sans-papiers et majoritairement noirs.

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Quelle est la question au cœur de ton livre ?

La question qui traverse tout le livre c’est « Quel est le destin de ces personnes qu’on a anormalisées dans ces espaces ? » Ce livre, je ne l’ai pas pensé comme un traité sociologique, car je ne suis pas sociologue. Moi, je voulais raconter ce qui se passe dans nos tripes quand on est agressé, micro-agressé, rabaissé ou humilié par les discriminations. Ce que je voulais raconter, c’est le monde intérieur de la personne oppressée.

Y a-t-il des techniques “principales” pour survivre au taf ?

La première chose c’est de recenser ses réussites. C’est très difficile parce que l’oppression provoque l’amnésie de ce qu’il y a de bien en nous. La deuxième chose, c’est la connaissance de ses droits. Troisièmement, je pense qu’il est indispensable de se syndiquer. Et quatrièmement, je dirais qu’il y a un enjeu à toujours mettre sa santé mentale en premier, quelles que soient les conséquences. Quand on met sa santé mentale en priorité, on pense comme une personne qui va vivre longtemps. Ça amène à prendre des décisions qui sont forcément bénéfiques.

Quelles sont les limites de ces méthodes de survie ?

Je travaille sur des situations individuelles. Alors que la solution, la vraie, ce serait la mobilisation collective. Je me concentre sur l’individu. Je mets des pansements. Je le répare si je peux le réparer. Je le conseille et je rends cet individu capable de s’organiser pour lui-même, et je l’espère, à un moment donné, pour les autres.

Ton guide de survie est-il adaptable au télétravail ?

Le seul bémol que j’ai avec le télétravail, c’est que cela peut retarder une mobilisation à l’intérieur d’une structure et la recherche d’allié·e·s potentiel·le·s quand on a un problème. Mais le télétravail a aussi ses avantages. Ça peut diminuer le risque de micro-agressions et les conflits vont être tracés. On est davantage dans une situation où on peut cumuler des preuves. Même pour soi, ça peut permettre de se dire : « Je ne l’ai pas rêvé, c’est bien écrit noir sur blanc. »

On voit de plus en plus d’entreprises qui se concentrent sur l’inclusion et la diversité, souvent pour améliorer leur image. Est-ce qu’il peut y avoir des difficultés en tant que salarié·e marginalisé·e à travailler dans celles-ci ?

J’ai eu beaucoup de cas où des personnes m’appelaient et me disaient qu’elles avaient un vrai conflit de conscience. Aussi, je n’aime pas le mot « inclusion » dans la mesure où il y a aussi une dynamique de pouvoir : qui inclus ? Les personnes qui peuvent inclure ce sont les personnes qui sont donc de fait en situation d’exclure. Je ne crois pas aux politiques d’inclusion et de diversité parce qu’elles ne sont pas assez radicales. Quand je parle de radicalité, je vais tout simplement dans le sens de l’Histoire, dans le sens où chaque avancée qui a pu se faire sur le féminisme, sur le droit du travail, s’est faite parce que les personnes qui se sont battues l’ont fait avec toute la radicalité dont elles étaient capables. Il n’y a que la radicalité qui peut éliminer un problème donné.

« J’ai travaillé avec des personnes qui, du jour au lendemain, commençaient à perdre leurs cheveux. J’ai pu coacher des personnes qui ont développé des ulcères. Donc tout ça c’est bien réel dans la tête mais aussi dans le corps. » - Marie Dasylva

Est-ce que tu penses qu’il faudrait davantage développer les questions autour de la blanchité pour mieux comprendre le « regard blanc » et ses injonctions ?

Oui. Je pense qu’il y a effectivement tout un savoir à mobiliser sur la question. Malheureusement, les personnes à même de produire un savoir intéressant là-dessus vont se retrouver réduites au silence. Il y a toujours cette présomption de non neutralité chez les chercheur·euse·s racisé·e·s qui voudraient travailler sur le racisme par exemple. Et moi j’ai un scoop, la neutralité ça n’existe absolument pas. On a le droit de parler et de produire du savoir à partir de la place qu’on occupe dans la société. C’est simplement que ce « regard racisé » sur des problématiques racisées n’est pas accepté.

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Est-ce que survivre au taf, c’est devoir renoncer à certains tafs ?

Oui, dans l’optique de sauver sa vie. Il y a des choses auxquelles moi-même j’ai dû renoncer.

Être en mode survie au taf a des effets négatifs, voire dangereux pour la santé. Est-ce qu’il y a là un impensé par les pouvoirs publics ?

Oui. En France, on a l’arsenal juridique nécessaire pour lutter contre les discriminations. Ce qu’il manque c’est la volonté radicale de l’appliquer. Aujourd’hui, le racisme subi n’est absolument pas reconnu comme une maladie professionnelle. Alors que les oppressions ont un réel impact sur l’individu. J’ai travaillé avec des personnes qui, du jour au lendemain, commençaient à perdre leurs cheveux. J’ai pu coacher des personnes qui ont développé des ulcères. Donc tout ça c’est bien réel dans la tête mais aussi dans le corps.

Dans ton livre, on comprend que pour survivre au travail, certaines personnes ont parfois caché ce qui peut être perçu comme des « faiblesses ». Comment survit-on au taf quand on est une personne handicapée et/ou avec des problèmes de santé mentale ?

Une personne handicapée, que ce soit un handicap mental ou physique, est confrontée à la norme de manière hyper violente. Le validisme fait d’elles une arrière-pensée. On donne à ces personnes la charge de demander des aménagements pour qu’elles puissent exister. Elles ont été socialisées à s’adapter. Quand elles arrivent au travail, elles travaillent déjà à contresens d’elles-mêmes. Je pense qu’il faut fondamentalement ne jamais renoncer à l’espoir de trouver mieux et de chercher mieux ailleurs. Et ne pas être enfermé dans un espace donné qui, in fine, va vous détruire.

Quels ont été tes guides de survie et les personnes qui t’ont influencées ?

Mon éveil ça a été Mrs Roots, une autrice française qui tient un blog afro-féministe. J’ai aussi lu les blogs de Many Chroniques et Ms. DreydFul, également blogueuses françaises afro-féministes. Un des travaux qui a été fondateur pour ma pratique, c’est la thèse de Carmen Diop, experte consultante internationale française, sur les femmes noires diplômées et le poids des représentations. Elle interroge dix femmes noires, qui ont des diplômes et qui finalement se révèlent être des sortes de colosses aux pieds d’argile car elles ont le job mais pas les prérogatives qui vont avec. Il y a aussi le travail de Saïd Bouamama qui est un sociologue et militant associatif de nationalité algérienne résidant en France. J’ai lu les travaux de ces personnes et ça m’a beaucoup touché et inspiré. Après comme personnalités plus connues, il y a forcément des personnes comme l’autrice étasunienne bell hooks mais aussi le réalisateur étasunien Jordan Peele, dont le travail m’a émerveillé.

Tu as commencé ton travail de coaching sur Twitter. Que penses-tu de l’usage des “Spaces”, les espaces de discussion qui, quand ils sont réappropriés par des personnes racisées, permettent parfois d’organiser des réunions en non-mixité ?

Je trouve ça hyper intéressant. La parole se libère et le premier pas vers l’émancipation, c’est de prendre conscience qu’on est pas seul·e à vivre ce que l’on vit. Ces Spaces sont extrêmement nécessaires. Mais il y a des limites car cela peut provoquer ce que l’on sait en termes de harcèlement et de doxing. Peut-être que la solution, c’est aussi de passer du virtuel au réel. Je pense notamment à des organisations comme Mwasi et à ce que les femmes de ménage de l’hôtel Ibis ont fait. Pour moi, le virtuel est une étape qu’il ne faut pas négliger mais je pense que s’organiser localement sera toujours plus efficace.

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Finalement, est-ce que tu penses qu’il est possible d’échapper à ces oppressions au travail ?

On peut y échapper de manière individuelle. Mais si le but est l’éradication des oppressions, il n’y a que la mobilisation collective et le rapport de force qui peuvent changer la donne, comme ça a toujours été le cas dans l’Histoire. Et c’est pour ça que j’accepte totalement cette limite de mon travail. Je suis un peu une espèce d’ambulance.

Une ambulance qui fait son bout de chemin… Quels sont tes projets pour la suite ?

Je vais reprendre mon podcast Better Call Marie. J’ai toujours envie de coacher. Je dois être vigilante à ne pas m’éparpiller et de toujours revenir vers le cœur de mon travail qui est de recevoir des appels en détresse et les traiter.

Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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