Visio et masques : la revanche des timides ? Témoignages

La crise du Covid libère les timides au travail. Témoignages.

Le mot d’ordre dans les bureaux et open spaces : distanciation physique, port du masque et respect des gestes barrière. Autant de mesures qui ont profondément modifié nos rapports professionnels et qui, (même si on les comprend !) nous font parfois râler : il y a la buée sur les lunettes, les boutons sous le masque ou encore les pauses cafés à 3 mètres les uns des autres. Mais il y a aussi celles et ceux, timides ou effacés, pour qui l’ensemble des mesures prises depuis la crise sanitaire ont paradoxalement constitué l’opportunité de se sentir plus libres au travail. Au point, parfois, d’oser prendre plus d’initiatives, ou d’enfin embrasser ce changement professionnel auquel ils pensaient depuis plusieurs années. Nous les avons rencontrés.

“J’ai découvert mes collègues”

Anaïs, conseillère en prévention des risques professionnels à Rennes, 25 ans

Aussi curieux que cela puisse sembler, la situation sanitaire m’a permis de mieux connaître les gens avec qui je travaille. J’ai toujours été extrêmement timide, j’ai énormément de mal à regarder les gens dans les yeux, à prendre la parole ou à être dans la contradiction. Par exemple, dans ma vie privée comme au boulot, je fais tout pour ne pas téléphoner aux gens. Quand j’ai besoin de renseignements, j’envoie et je relance par mail, mais il faut vraiment que ce soit urgent pour que je décroche mon téléphone.

La distanciation causée par le Covid a été une sorte de soulagement pour moi. J’ai eu la sensation de voir ce rapport de force s’effacer, parce que tout le monde s’est retrouvé dans la même situation.

Je ne suis absolument pas tactile et la tradition de la bise ayant disparu, je crains moins d’aller vers mes collègues pour leur dire bonjour. À partir de là, on s’est mis à discuter pendant les pauses café. J’engage plus facilement la conversation, puisque toutes les informations sur le Covid et les nouvelles mesures donnent des sujets de discussion. Sans compter que le masque m’oblige à regarder les autres dans les yeux, mais aussi à parler plus fort pour me faire entendre. Ça m’a peu à peu amené à découvrir mes collègues, alors qu’avant, nous étions de parfaits inconnus !

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“En visio, j’ai pris confiance en moi”

Hélène, rédactrice et anthropologue à Arlon, en Belgique, 29 ans

La distance au travail, je la mettais déjà avant la crise sanitaire. La différence aujourd’hui, c’est que depuis la généralisation des gestes barrière, mon comportement ne crée plus de gêne avec mes interlocuteurs ! Je n’appréhende plus de faire le tour des bureaux en arrivant, et je ne m’interroge plus sur la façon dont je vais dire “bonjour” à un client ou collaborateur. Faire la bise ou serrer la main ? Plus besoin de me torturer !

Prendre la parole en public a toujours été assez stressant pour moi. Même face à cinq personnes qui me regardent, j’ai du mal à m’exprimer clairement. Les réunions sont donc plus faciles en visioconférence : quelque part, je suis “à l’abri” derrière mon écran. Et c’est d’autant plus facile si le ou la responsable veille à distribuer la parole : si on veut parler, il suffit de “lever” virtuellement la main. Au fil des semaines, j’ai vraiment senti la différence dans ma confiance en moi. Lors d’une formation en ligne suivie par plus de 150 personnes, j’ai pu poser une question qui a été soulignée par le formateur. C’était une petite victoire pour moi car habituellement j’ai du mal à me faire entendre en réunion, et mes questions passent à la trappe ou ne sont pas relevées.

La visioconférence permet aussi de mieux entendre les réactions par rapport à une table en longueur, donc les conversations me semblent plus riches et efficaces. Et j’ai aussi appris à mieux communiquer lors de mes interviews depuis que je les mène au téléphone. Au début c’était difficile parce que je ne voyais pas la réaction des gens, puis j’ai réalisé qu’eux non plus ne voyaient pas la mienne. Ça m’a permis de me concentrer davantage sur mes mots, et ainsi de moins m’emmêler les pinceaux dans mes questions ou explications.

Marina, shop assistant dans un salon de tatouage à Belfort, 25 ans

“La pression des regards et des jugements a disparu”

Je souffre de dysmorphie (trouble psychique concernant un défaut de l’apparence physique NDLR) sur le bas de mon visage à cause d’une fente palatine. Ça fait maintenant quatre ans que je suis en processus avec ma chirurgienne, et ça a toujours été un énorme complexe. Dès que les gens me rencontraient c’était tout de suite des questions, des moqueries, du harcèlement… Alors qu’il ne s’agit que d’une cicatrice.

Je travaille à l’accueil d’un salon de tatouage et le contact avec les clients est ainsi vraie une source de stress et de pensées négatives. Le moindre regard est difficile à supporter, et dans ces cas-là je n’ai plus qu’une envie : me faire toute petite et disparaître. Avant même que je parle aux clients, ils sont déjà en train de fixer ma cicatrice et mon appareil dentaire. Certains m’infantilisent, ils ne m’écoutent qu’à moitié et demandent confirmation auprès de mon boss après que je leur ai expliqué les codes du tatouage ou les règles d’hygiène.

Quand j’ai appris que le masque devenait obligatoire, j’avoue m’être dit : « trop cool, je vais cacher ce que j’aime le moins chez moi ». Avec le masque j’ai l’impression de me fondre dans la masse, et ça fait un bien fou ! D’être libérée de ces regards, de ne pas à avoir à expliquer, ni de reprendre les gens pour qu’ils se concentrent sur ce que je dis plutôt que sur ma cicatrice.

Comme mes complexes ne sont plus visibles derrière le masque, je suis beaucoup plus sûre de moi. Maintenant, les clients m’écoutent et me regardent dans les yeux. Et ils ont aussi arrêté de se tourner vers mon patron pour qu’il valide ce que je viens de dire, et de remettre en question ma légitimité à être derrière le bureau.

Cette pression des regards et des jugements ayant disparu, je m’exprime plus facilement et j’ai arrêté de marmonner pour cacher mon appareil dentaire : derrière le masque, je n’hésite plus. Et puis je suis globalement plus souriante, ce qui n’a d’ailleurs pas échappé à ma collègue, qui m’a confié qu’elle me trouvait plus à l’aise et heureuse ces derniers temps.

Amélie, photographe et autrice à Paris, 40 ans

“Loin du regard des autres, j’ai pu lancer mon projet”

Le confinement du printemps avait débuté difficilement, mais il a finalement eu un effet libérateur sur moi. Au début de ces deux mois à la maison, mon mari était malade et mon activité de photographe s’est arrêtée alors que j’étais en pleine ascension… J’ai vraiment eu l’impression d’être coupée dans mon élan. Puis, je me suis dit : « on en est là, il faut que je continue d’avancer et que j’avance différemment ». Plutôt que de me laisser déborder par la vague, j’ai essayé de surfer dessus.

Comme de nombreuses femmes, j’avais le syndrome de l’imposteur et je n’osais pas montrer de travail personnel de peur de n’avoir rien d’intéressant à dire. Avec ces deux mois de confinement, j’ai pu me libérer du regard des autres et lâcher ce côté timide quant à mon travail. J’ai enfin réalisé que j’avais des choses à dire, et que j’étais prête à les dire. J’ai donc utilisé ce temps de pause pour extérioriser tout ça, et avec une amie on a co-créé le projet Silences, qui est un livre de photos et de poèmes, et une expo. Et surtout, c’est mon premier projet personnel professionnel.

J’ai déjà d’autres projets et un deuxième livre en tête, et en février je vais m’autoriser à aller parler de mon parcours devant une trentaine de femmes, ce que je n’aurais jamais osé faire avant le confinement. Ça me faisait plus que peur, c’était physiquement impossible. Évidemment j’ai très peur, mais j’ai dit oui et je vais le faire. Et aujourd’hui, je me dis que je suis photographe et autrice, et que j’ai des choses à dire et à partager. C’est comme si le confinement avait créé une rupture en moi, m’avait permis de lâcher l’élastique et de me sentir enfin à ma place. C’est une sensation de liberté incroyable.

Florence, responsable de service dans une société de prêts à Paris, 53 ans

“Avec le masque, je me sens plus forte”

Il y a 30 ans, quand mon chef m’a dit que je devrais faire des présentations en public, j’ai pensé « je n’y arriverai jamais ». Ma première parade a été de faire diversion en ramenant des croissants à chaque réunion : ça me coûtait cher, mais au moins pendant qu’ils mangeaient ils ne me regardaient pas ! Malheureusement, ça n’est pas extensible comme solution : quand un jour on m’a annoncé que j’allais faire une présentation devant 150 personnes, ce n’est pas passé. Ça m’a rendue malade toute la nuit, et pour la première fois je n’ai pas honoré ce rendez-vous de travail…

Avec le masque, comme mon visage est partiellement caché, lors des réunions j’ai moins l’impression qu’on me fixe, d’être le centre de l’attention… C’est nettement moins gênant pour moi. Il m’arrive d’avoir chaud et de sentir que je rougis, donc le masque a l’avantage de cacher mon mal-être.

Je suis aussi plus à l’aise en présence de personnes plus haut placées, ou pour dire des choses qui ne sont pas forcément agréables (Florence gère une équipe de 22 personnes, ndlr). J’ai par exemple dû annoncer à des collaboratrices du jour au lendemain que je les changeais de postes parce qu’on avait du retard sur d’autres activités. Je savais qu’elles n’allaient pas être contentes du tout, donc ça a été plus simple d’y aller masquée, j’appréhendais moins. Ou il y a cette collègue qui a un très fort caractère et qui m’intimide, et que j’approche désormais plus facilement. Finalement, le masque m’aide à dire ce que je n’aurais pas forcément osé dire parce que ça me met mal à l’aise.

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Photo d’illustration by WTTJ

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