Santé mentale au travail : comment savoir si “ça va” vraiment ?

Santé mentale au travail : comment prévenir les risques ?

Depuis 2019, la France occupe la troisième place d’un triste podium, celui des salariés les plus stressés d’Europe. Avant la crise du covid et les confinements qui ont été particulièrement rudes pour les salariés, déjà presque un sur cinq dans le pays disait subir quotidiennement du stress au travail, d’après un rapport d’ADP.

Cette même année, Pierre-Etienne Bidon a co-fondé Moka Care, une start-up qui accompagne les entreprises dans la prise en charge de la santé mentale de leurs employés. Après près de deux ans de séances de coaching et de thérapie individuelles ou collectives dispensées par des spécialistes (psychologues, thérapeutes…) en pleine pandémie à des salariés d’une soixantaine de compagnies, cet entrepreneur a pu observer les risques que la vie de bureau fait courir à notre psyché. Il nous livre ses remèdes d’expert pour préserver notre santé mentale.

Quels paramètres peuvent jouer sur notre santé mentale au travail ?

Pierre-Etienne Bidon : Il y a plusieurs facteurs. Le premier repose sur la façon dont sont organisées certaines entreprises. Typiquement, le télétravail, qui fait de plus en plus partie de nos vies, a transformé les méthodes de communication. Autant sur la forme, parce que le travail à distance nous prive de communication non-verbale, que sur le fond, car il est beaucoup plus compliqué dans ces conditions de faire passer des messages. Ensuite, il y a la question de la couche managériale. Les managers sont les personnes qui font qu’on va rejoindre l’entreprise, mais aussi qu’on y sera épanoui ou pas. Ils peuvent être des catalyseurs de bonne ou de mauvaise santé mentale selon les méthodes managériales qu’ils appliquent. Et le troisième critère est celui de la culture de l’entreprise. Quand certaines vont travailler dans un contexte bienveillant, d’autres s’organisent autour d’une véritable culture de la peur qui peut fortement affecter les salariés.

Avant, on avait tendance à dissocier complètement ce qui était vie professionnelle de ce qui était vie personnelle. On n’adressait le problème de la santé mentale au travail qu’à travers des thématiques qui relevaient de cette sphère à savoir la charge de travail, le management…

Quelles nuisances psychiques cela peut-il provoquer chez les employés ?

Pierre-Etienne Bidon : Elles sont nombreuses, malheureusement. Cela suscite, bien sûr, du stress et de l’anxiété, mais cela affecte aussi la confiance en soi. Chez Moka, une des conséquences que nous observons le plus est le développement d’un syndrome de l’imposteur. Les salariés remettent beaucoup en questions leurs capacités à effectuer leur travail. C’est une problématique très présente notamment dans les entreprises qui sont en forte croissance. Cette question se pose particulièrement sur la scène de la tech française pour les personnes qui sont recrutées très jeunes à des postes de managers dans des sociétés qui réussissent des grosses levées de fonds et qui subissent donc une forte pression.

Et bien sûr, il y a tous les troubles avec de forts niveaux de gravité : des burn out, des dépressions… des situations qui conduisent à des arrêts maladie et qu’il faut absolument éviter et donc prévenir !

De quoi souffrent le plus les salariés qui ont bénéficié de vos services ?

Après deux ans de travail, on a identifié une quinzaine de thématiques. Il y a les trois dont nous parlions juste avant – le stress, la confiance en soi et les burn out - mais aussi des problèmes liés à la sphère personnelle. Par exemple, la parentalité peut générer beaucoup de stress au travail, ça chamboule complètement l’organisation du salarié du jour au lendemain. Avant, on avait tendance à dissocier complètement ce qui était vie professionnelle de ce qui était vie personnelle. On n’adressait le problème de la santé mentale au travail qu’à travers des thématiques qui relevaient de cette sphère à savoir la charge de travail, le management… Aujourd’hui et encore plus avec la covid et le télétravail, on se rend compte que ces deux mondes sont liés. Quelqu’un qui a un problème dans son couple ou vit un deuil verra des conséquences sur sa concentration, sa réactivité, sa communication… Pour nous, c’est donc primordial d’envisager le mental de façon globale.

Depuis le premier confinement, on parle beaucoup plus de santé mentale au travail, est-ce parce qu’elle se dégrade en ce moment ?

En fait, je ne sais pas si elle se dégrade en ce moment, mais c’est devenu un contexte structurel, qui s’est installé et dure, alors qu’avant, c’était quelque chose de conjoncturel, lié à des situations particulières comme le premier confinement. Quand on a lancé Moka, il y a deux ans, le sujet de la santé mentale était très tabou. Les gens n’osaient pas en parler. On la voyait comme une faiblesse ou on la réduisait aux maladies mentales. Ça a changé et c’est une évolution positive. Mais effectivement, il y a des chiffres qui sont assez affolants. Une étude de la Harvard Business Review qui vient de sortir révèle que 80 % de jeunes ont déjà quitté un emploi pour des raisons de santé mentale (68 % de millenials et 81 % de gen-z, ndlr).

En tant que salarié, on a parfois tendance à minimiser les premiers signes de mal-être au travail, quand faut-il s’inquiéter ?

C’est très dur de répondre. La première piste, c’est de faire le travail d’identifier ses émotions. Se dire : « Aujourd’hui, je suis plus triste que d’habitude » ou bien « je suis en colère. » C’est une technique qu’on utilise beaucoup en méditation en pleine conscience. Pour moi, c’est assez important car ça veut dire qu’on adopte un regard extérieur, qu’on a plus de recul sur nous-même. Le deuxième conseil pour ne pas attendre qu’il soit trop tard, c’est d’accepter qu’il faille prendre soin de sa santé mentale au quotidien. Il faut normaliser le fait d’aller voir un psy pour ceux qui le souhaitent. Et même avant ça, il faut se sensibiliser sur ces questions-là, savoir ce que c’est que le syndrome de l’imposteur, la gestion des émotions, car je suis convaincu qu’on a beaucoup moins peur de ce qu’on connaît. Et aujourd’hui, encore trop peu de personnes savent et connaissent ce qu’englobe la santé mentale.

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Quelles situations doivent nous alarmer ?

Se lever le matin, aller au boulot avec le sourire et en repartir avec le sourire, c’est quelque chose qui peut paraître basique, mais c’est très important. Bien sûr, il y a des jours où on a moins la forme, mais si ça devient récurrent, il faut se poser des questions. Le deuxième indicateur qui est assez fréquent, c’est le sommeil. Des difficultés à l’endormissement, au lever ou encore des réveils assez longs pendant la nuit sont des signaux à écouter. On peut aussi observer l’intensité de ses émotions, ces moments où on « pète un câble », claque une porte, crie dans une réunion… Ça veut souvent dire qu’il y a un problème sous-jacent plus important à traiter. Il faut essayer de questionner ces émotions, se demander : pourquoi ai-je parlé comme ça à mon collègue, est-ce que c’est parce que je n’étais vraiment pas d’accord avec lui et il fallait le montrer – ce qui est rarement le cas – ou bien est-ce qu’il y a autre chose derrière qui fait que je ne me sens pas bien ?

Lorsque l’on souffre au travail, vous expliquez sur votre site qu’il faut trouver « la bonne personne » pour nous écouter et nous accompagner, cette « bonne personne » se trouve forcément en dehors de l’entreprise ?

Tout dépend de la situation. Chez Moka, nous ne cherchons pas à remplacer le rôle de proximité que jouent les RH ou les managers. S’il y a un souci dans l’entreprise, il faut en parler au sein de sa structure, bien sûr. Mais ce qu’on a vu avec les RH avec lesquels nous travaillons, c’est qu’il y a des thématiques sur lesquelles ils ne peuvent pas accompagner les employés. D’abord, pour une raison de légitimité, vous n’allez pas parler de problèmes de couple ou de famille à votre RH. Puis, pour des questions d’expertise, les RH ne sont pas psychologues. Enfin on s’est rendu compte, surtout pendant la période de pandémie, que les RH avaient une énorme charge mentale, ce qui au final devenait assez compliqué à gérer pour eux.

Avant de consulter, y a-t-il des techniques à adopter pour soigner son mental au travail ?

Dès qu’il y a une question qui vous empêche de dormir, le mieux, c’est d’aller en parler à un psychologue. Mais oui, il y a des tips à utiliser au quotidien. Les premiers sont des exercices de respiration. La respiration a une grande influence sur les neurotransmetteurs. Moduler son rythme permet par exemple de produire davantage de sérotonine (ce neurotransmetteur connu sous le nom de “molécule du bonheur” agit entre autres sur l’humeur, le sommeil et l’anxiété, ndlr.) et donc tout simplement de se calmer. Il y a aussi des techniques d’apnée comme les carrés de respiration : vous inspirez quatre secondes, vous bloquez votre respiration quatre secondes, vous expirez quatre secondes et vous bloquez votre respiration quatre secondes. Un deuxième exercice de respiration communément utilisé consiste à doubler le temps d’expiration par rapport au temps d’inspiration. C’est très utile pour gérer une situation d’anxiété passagère. La méditation est aussi très salutaire car, comme je le disais, elle permet d’observer ses émotions et de ne plus les subir. Ce qui marche bien d’après moi également, c’est d’écrire ce qu’on ressent. Ça peut paraître bateau, mais dire « je ressens de la colère parce que A, B, C… » fait que ça devient quelque chose d’extérieur qui ne va pas mouliner dans votre tête.

Au contraire, que ne faut-il surtout pas faire si on est en souffrance ?

Le premier réflexe, c’est de se renfermer sur soi, et de n’en parler à personne, se dire « ça va passer, je vais y arriver… ». Bien sûr, il faut être résilient et se laisser le temps de la réflexion, mais il faut poser sur la table un questionnement qui revient fréquemment et en parler à quelqu’un. Le deuxième écueil, c’est de penser qu’un ami ou un proche va être à même de nous accompagner. Nos amis, notre famille nous veulent du bien et de fait, ils vont parfois nous donner des conseils qui ne sont pas pertinents. Ça risque même parfois d’empirer les choses. Un psy est une oreille complètement neutre qui ne va pas projeter d’avis, de jugement, c’est aussi une oreille professionnelle et bienveillante quoi qu’il arrive. Un autre biais qui m’intéresse est celui des réseaux sociaux. Des études ont prouvé leurs impacts hormonaux, comme ceux d’Instagram ou Tinder sur la dopamine qui est une hormone du plaisir à court terme. Je vais prendre un exemple : j’ai passé une mauvaise journée, dans les transports, je regarde Instagram, je rentre chez moi, j’ai un coup de blues, j’allume Netflix presque par réflexe, puis je vais me coucher et je ne me suis posé aucune question, je n’ai parlé à personne. Ce sont des cycles extrêmement addictifs et très négatifs pour la santé mentale…

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Article édité par Gabrielle Predko; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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