Contre la vie de bureau, ces jeunes travaillent en "résidences créatives"

Résidences créatives : la jeunesse réinvente le monde du travail

Alors que 30% des enfants “rêvent de devenir youtubeur” et que le sens au travail devient impératif, nous assistons à la plus grande évolution du travail depuis la révolution industrielle : une partie de la jeunesse diplômée rejette l’emploi, la carrière corporate et invente une nouvelle catégorie de travailleurs : les créateurs et créatrices. Pour coller à leurs idéaux, ils·elles conçoivent leurs propres espaces de travail et de vie : résidences créatives, maisons partagées, co-living… Simon Dautheville, créateur et copywriter indépendant, en a fait l’expérience en Géorgie, il raconte.

Août 2021, nous sommes neuf créateurs et créatrices à prendre un avion direction Batumi, dans la région d’Adjuri en Géorgie. Au programme : un mois de création, d’entraide et de rencontres. Dès le premier soir, la conversation est animée et une évidence émerge : nous sommes tous et toutes des déçus du “monde de l’emploi”.

« Nous étions bien payés et avions un statut social clair. Sauf que dans ces bureaux modernes, nous nous sommes vus partir en burnout et en dépression à même pas 30 ans »

Des déçus du “monde de l’emploi”

Nous, ce sont des ingénieurs, business developers, podologues… Reconvertis freelances et entrepreneurs créatifs. Tous diplômés, nous nous destinions à des carrières somme toute “classiques”. Nous étions bien payés et avions un statut social clair. Sauf que dans ces bureaux modernes, nous nous sommes vus partir en burnout et en dépression à même pas 30 ans - à tel point qu’aimer son travail est une exception notable autour de nous.

Ulysse Lubin, ex-fondateur de startup reconverti aventurier (qui documente sa nouvelle vie faite de challenges sur sa chaîne Youtube suivie par 44k abonné·e·s) me racontait un matin au bord de la mer Noire : « Un soir j’ai demandé à neuf potes autour de moi s’ils aimaient leur job. Pas un ne m’a dit oui. »

Avant d’arriver dans cette maison, je faisais partie de ces travailleurs déçus. J’avais un job créatif dans la meilleure entreprise du monde dans mon domaine et un salaire décent. Sauf que je ne m’y retrouvais pas. Je savais que je ne contribuais ni à la société, ni à mon élévation personnelle. J’avais un “Bullshit job”, que l’anthropologue David Graeber définissait comme : « Une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien. »

Boule au ventre, haine de soi, inquiétudes quant à l’avenir… Se retrouver coincé dans un bullshit job abîme et questionne ce qu’est le travail. Au-delà de ce phénomène qui touche des millions de travailleurs, nous constatons un autre problème : les conditions matérielles de l’emploi s’effondrent. Entre hausse du chômage, stagnation des salaires et menace de l’automatisation, nous sommes des millions de jeunes diplômés dans le monde à devenir indépendants. Car si le salariat a dominé le XXème siècle et le début du XXIème, c’est en vertu de sa promesse : en échange de notre temps, de notre énergie et de nos capacités, nous recevions un ensemble de protections (salaire, sécurité de l’emploi, syndicats forts, droit du travail robuste, hausse des revenus…). Cette promesse n’est plus tenue aujourd’hui. La flexibilisation de l’emploi a ruiné ses protections et la conscience de l’urgence climatique nous pousse à nous interroger sur nos modes de vie et de consommation.

Comme en témoigne Cédric Bron, conférencier et investisseur, au micro du podcast Curiosités Vagabondes : « Le jour où notre travail n’a pas de sens, où on n’a pas envie de se lever le matin, il faut faire demi-tour. Et je crois qu’on l’a tous vécu et c’est aussi pour ça qu’on est là (NDLR : en résidence de créateurs). »

Alors nous refusons cette vie de salarié du bureau moderne qui nous standardise et ne nous promet ni rêve, ni aventure, ni liberté. Nous rejetons l’économie et la consommation de masse pour s’inventer un autre idéal.

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Inventer un nouvel idéal du travail

Nous aspirons à mener une vie qui a du sens, à créer et à développer notre revenu en autonomie. Dans ce contexte, nous avons plus de facilité à rompre avec la supposée “sécurité du salaire”, comme en témoigne Romy Leick, freelance et entrepreneuse habituée des co-living : « nos motivations changent et on n’a plus, ni la même sécurité de l’emploi, ni les mêmes contraintes, alors on déconstruit les schémas de société et on construit notre monde du travail de demain. »

« Créer correspond à une définition du travail qui se ne résume pas à sa valeur économique, au contraire de l’emploi (…). Le travail consiste en une activité qui permet de développer des savoirs, de nourrir sa noèse (l’acte de penser) et de s’épanouir. »

Comme nous pouvons travailler de partout, nous quittons l’emploi et les centres urbains aux tarifs prohibitifs.). Nous essayons de consommer moins et mieux, et de soutenir les entreprises auxquelles nous croyons – souvent des artisans, dans lesquels nous nous reconnaissons en tant que créateurs, car nous partageons la satisfaction du travail bien fait et du besoin de singularité (face à la standardisation de notre âge hyper industriel).

Grâce à Internet, nous développons nos médias pour partager nos idées et passions, nous épanouir dans la pratique créative et attirer des personnes qui nous ressemblent (que ce soit des clients ou des amis) – comme en témoigne le “philopreneur” Jean-Charles Kurdali, ancien CEO de startup et créateur à temps plein : « Quasiment tous les potes que j’ai rencontré depuis 2015, c’est par le contenu (le leur ou le mien). Et au-delà de ça, j’aime l’activité de créer, même si elle ne me rapporte pas directement de l’argent. »

Créer correspond à une définition du travail qui se ne résume pas à sa valeur économique, au contraire de l’emploi. J’emprunte la nuance entre travail et emploi au philosophe Bernard Stiegler car sa justesse résonne avec notre réalité : Bernard Stiegler définit “l’emploi” comme une forme d’organisation du travail qui divise les missions en une suite de micro-tâches dénuées de sens et d’intérêt. Il s’agit des fameux “process” - c’est-à-dire des dispositifs qui remplacent la pensée et le bon sens.

À l’inverse, le travail consiste en une activité qui permet de développer des savoirs, de nourrir sa noèse (l’acte de penser) et de s’épanouir. Notre idéal du travail se retrouve dans cette définition. Par la création, la vente d’oeuvre et/ou de services, nous inventons un travail épanouissant qui nous élève, contribue à la société et nous permet de vivre comme on le souhaite – à l’instar de ce que dit Kelly Paillet, institutrice reconvertie freelance en communication et youtubeuse aventure : « Si la question c’est comment se libérer du travail, je ne pense pas que ce soit possible et il faut l’accepter. C’est ok d’avoir des contraintes, donc rendons-les les plus agréables possible. »

Notre approche du travail fait écho à ce que Cal Newport, auteur à succès de Deep Work (Éd. Barnes and Noble), écrit : « Trois à quatre heures de travail profond continu, sans être dérangé, chaque jour, est tout ce qu’il faut pour voir un changement transformationnel dans notre productivité et nos vies. »

Nous avons intégré cette manière de travailler grâce au télétravail asynchrone. Pas de manager qui surveille, pas de collègue qui interrompt, pas de tâches superflues pour montrer que je suis occupé, et pas de courbettes pour avancer ma carrière. À la place, une vie sur-mesure agrémentée d’un travail épanouissant. Pour la première fois depuis la révolution industrielle, il ne s’agit donc plus de travailler mais bien de vivre.

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Ouvrir un monde, d’internet aux résidences

Comme l’explique Bernard Stiegler dans L’emploi est mort, vive le travail ! (Éd. Les Milles Et Une Nuit) : « Le travail, c’est ce que l’on appelait autrefois l’ouvrage. Dans le mot « ouvrage », on entend le verbe « ouvrir ». « Ouvrer » veut dire opérer. Un travailleur ouvre un monde, qui peut être un tout petit monde, mais un monde. »

En tant que créateurs et créatrices, c’est ce que nous faisons. Nous publions des textes, vidéos et audios et réunissons d’autres créatifs et freelances au sein de communautés de pairs. En ce sens, nous ouvrons des mondes.

C’est même précisément ce que nous avons fait au cours de cette Résidence géorgienne. Nous voulions créer une œuvre commune, apprendre des autres et, l’espace d’un mois, transformer notre monde parallèle en réalité objective. Nous nous sommes donc réunis et avons produit 8 épisodes de podcast, ce qui fut central dans le bon déroulé de l’expérience. Comme nous ne nous connaissions pas ou peu en arrivant, ces rendez-vous ont cimenté le groupe et nous ont permis de nous rencontrer en profondeur.

De la même manière, les repas rythmaient les journées. Le midi était souvent dédié à discuter d’un sujet spécifique, ou à une session de déblocage. Les débuts de soirée se partagaient entre détente et ateliers spécifiques, comme celui que j’ai donné sur : “Structurer sa séquence de vente quand on est créateur.trice”. Entre-temps, nous passions notre temps à lire, à se former, à créer et à échanger avec les membres de nos propres communautés ; ou à profiter de la vie, comme notre autonomie nous le permet.

Nous réunir avec nos semblables nous fait du bien. Ce désir d’appartenance se constate dans l’explosion des communautés dédiées aux créateurs, autant en ligne (comme LaunchHouse, OnDeck ou Le Cercle des Créateurs) qu’en physique (coworkings, co-livings, résidences et même des villes de créateurs).

A l’instar des guildes d’artistes et d’artisans, nous créateurs nous regroupons en communautés et faisons écho à l’analyse de l’autrice (et experte du Lab Welcome NDLR) Laëtitia Vitaud dans “Du labeur à l’ouvrage” (Éd. Calmann-Levy) : « Le modèle de travail autonome et créatif influence les aspirations des travailleurs**. Comme les artisans, ils apprécient et recherchent la liberté. Comme les artisans, ils voudraient que leur travail satisfasse trois critères : autonomie, responsabilité et créativité. »

En pratique, cela signifie être impliqué du début à la fin de la production, donc ne pas subir la division des tâches. Nous aimons être tout à la fois : vidéaste, monteur, auteur, preneur de son, cadreur, diffuseur… C’est au sein de cette érudition de la création que se joue notre bien-être au travail.

Pour nous, si le travail a un futur, il ne se passera pas dans l’emploi - et il se pourrait bien que nous ne soyons qu’un signal faible d’un glissement en cours à l’échelle mondiale, comme le montre la multiplication des visas nomades et l’émergence de fonds d’investissement pour créateurs.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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