Métiers en voie de disparition : « C'est tout un monde qui s'écroule »

Professions menacées : comment vivre le pendant et l’après ?

Ils et elles ont commencé à travailler par passion, par loyauté familiale ou par opportunisme dans une branche professionnelle précise. Quelques années plus tard pourtant, face à l’automatisation ou à la précarisation de leur profession, ils sont obligés d’envisager autre chose. Comment vivent-ils ces instants de bascule et la refonte d’une identité professionnelle souvent profondément ancrée ? Rencontre sur le terrain, avant une analyse avec Estelle Boutan, psychologue et coache du travail.

Tous les matins, à l’heure où les oiseaux commencent à chanter, Laure (1) démarre son véhicule pour assurer sa tournée quotidienne depuis une petite commune de l’Ouest de la France. Elle sillonne jusqu’à 100km de campagne en six heures pour distribuer le courrier à tous les habitants de son secteur et prend plaisir à les saluer et les aider si besoin. Cette morning routine, Laure la pratique depuis un peu plus d’une décennie. Un emploi qu’elle a décidé d’embrasser pour suivre la tradition familiale. « Mon père et ma mère ont fait toute leur carrière à La Poste et semblaient heureux, alors quand on m’a proposé d’aller y travailler l’été après l’obtention de mon baccalauréat, je n’ai pas hésité », rembobine-t-elle.

La vie de Laure suit son cours au volant de son utilitaire jusqu’en 2015. La baisse du courrier, l’augmentation du prix du timbre et du nombre de mails envoyés grippent alors son moteur. Pour pallier les pertes, la Poste multiplie les nouveaux services : veiller sur nos parents (assistance et compagnie offertes aux usagers moyennant finance N.D.L.R.) installation de tablettes numériques, vérification de l’identité numérique et parfois même relevé des compteurs EDF. Le quotidien de plusieurs millions de salariés est perturbé. « Je comprends que la Poste doive se diversifier mais les choses qu’on faisait gratuitement avant sont désormais payantes et nous, on n’a pas signé pour ça », souffle Laura. Les conditions de travail se dégradent - « beaucoup viennent travailler la boule ventre » - et la grogne des employés ne tarde pas à se faire entendre.

Mais rien n’y fait, le légendaire groupe français issu des PTT s’enfonce inexorablement et Laure assiste impuissante à ce déclin. Du haut de ses trente ans, cette mère de deux enfants qui a marché dans les pas de ses parents ne s’est néanmoins jamais fait d’illusion. « Je me doutais que je ne ferai pas toute ma carrière à la Poste, avoue-t-elle. Je suis encore jeune donc je réfléchis déjà à la suite et je pense m’orienter vers l’informatique en faisant une formation avec Open Classroom. » La prochaine réorganisation des semaines à venir scellera son destin.

« On voyait tout type de personnes, des plus riches aux plus pauvres »

Si Laure semble tout à fait prête et capable de se réorienter, pour Nathan, la quarantaine, c’est également le cas. En plein atelier de confection de bracelets brésiliens avec ses deux filles de sept et neuf ans, ce papa est comblé. « Pour moi, l’essentiel c’est de passer du temps avec mes filles et ma femme donc si je dois changer de boulot ce n’est pas très grave. » Après avoir attaché les bracelets autour des poignets de ses filles, il prend ce matin-là la direction d’un quartier résidentiel de bord de mer où se succèdent de petits immeubles. Équipé de son boîtier numérique, il claque la porte arrière de son utilitaire et monte quatre à quatre dans les étages. « Bonjour, je viens pour faire le relevé EDF », indique-t-il après avoir sonné à une porte. Un monsieur âgé entrebâille la porte et l’accueille passablement ému. « J’ai complètement oublié votre passage, sinon je vous aurais laissé les chiffres sur la porte comme d’habitude… Je suis tombé de mon escabeau il y a quelques jours et ça m’a un peu désorienté », se justifie le retraité. Nathan le rassure, discute un peu puis reprend la route.

Grâce à cette profession, en treize ans de carrière, le pro a pu entrer partout où il y avait de l’électricité. Au fin fond d’une forêt comme en prison, mais aussi dans les sex-shops ou encore les gendarmeries. Absolument partout, pour son plus grand plaisir. « On voyait tout type de personnes, des plus riches au plus pauvres et on rendait service aux anciens qui ne voyaient jamais personne » se souvient-il. Depuis quelques années et l’installation de plus en plus systématique des compteurs connectés Linky, sa profession est en danger. « *Les RH nous poussent à faire des formations et à aller chercher ailleurs… Ils ne doivent pas avoir beaucoup d’autres postes à pourvoir », en déduit-il. Loin de se décourager, Nathan y voit l’occasion de partir vers de nouveaux horizons. « Le travail, les horaires et le salaire me convenaient mais après toutes ces années, je sentais que je m’encroutais, admet-il. Je pense passer mon permis poids lourds et aller travailler dans les TP, ça paie bien et il y a du taff. » Son bilan de compétences l’avait dépeint comme empathique et il aurait pu s’orienter vers le social mais Nathan a opté pour la tranquillité. Dans son entourage professionnel, tout le monde n’est pas aussi serein face à l’avenir. « Les autres sont partagés, je dirais que c’est du fifty-fifty. Beaucoup doutent de leurs capacités et ne savent pas encore quoi faire après…* », conclut Nathan.

« L’autre jour une petite mamie m’a fait part de sa tristesse de ne plus pouvoir papoter avec les caissières »

Dans les rangs des caissières d’un hypermarché parisien, les mines sont décrépites. Les difficultés de projection semblent hanter les nuits de beaucoup. « Depuis le Covid, tout s’est accéléré. Ils ont diminué les effectifs et les employés doivent se réorienter mais ils ne savent pas dans quelle branche, explique France, une responsable de caisses. Ils nous encouragent à aller vers l’aide à la personne mais pour ceux, comme moi qui ont des problèmes de santé, c’est impossible. » Pour lutter contre ses maux de dos et évacuer le stress, elle s’est récemment inscrite dans une salle de sport. Entre deux machines de cardio, elle poursuit son récit : « L’organisation du magasin change en permanence, ils ferment les caisse tapis, orientent les clients vers les automatiques et poussent les salariés à partager leur temps entre le rayonnage, l’accueil et la caisse. » Entre la polyvalence, le fait d’être changé de postes ou de rythme, certains employés à bout n’acceptent plus la situation. Au-delà des problèmes de santé physique, la santé mentale des équipes semble désormais en pâtir.

France fait son maximum pour garder le moral mais autour d’elle de nombreux collègues rendent le tablier, conscients que la situation ne va pas évoluer dans leur sens. France ne songe pas à démissionner mais elle a déjà une idée pour la suite. Elle envisage une reconversion dans l’import-export de produits étrangers. « Je cherche quelqu’un avec qui m’associer pour vendre par exemple la noisette turque ou d’autres spécialités lointaines », précise-t-elle. A cinquante ans, son énergie, sa combativité et son ingéniosité n’ont pas pris une ride.

Mais même si elle se projette ailleurs, France se désole que les automatisations des caisses se fassent aussi au détriment de certains clients. « L’autre jour une petite mamie est venue me voir pour me demander de l’aide en caisse et m’a fait part de sa tristesse de ne plus pouvoir papoter avec les caissières. » Dans ce marasme, elle félicite néanmoins les réorientations et formations à disposition du personnel. « Je suis sûre que les gens vont parvenir à s’orienter vers autre chose. Et c’est bien que les jeunes aient une formation puis un diplôme et qu’ils ne soient pas obligés de faire toute leur carrière en caisse », exprime-t-elle, optimiste comme toujours.

« Si les pigistes disparaissent, le journalisme disparaîtra »

Les jeunes diplômés voire hyper diplômés sont pourtant, eux aussi, confrontés à la disparition de certaines de leurs professions. Marin, journaliste de tout juste trente ans, est sorti d’un double et prestigieux cursus HEC/ CFJ en 2016. Armé jusqu’aux dents pour affronter le monde du travail, il avait confiance en lui, en ses compétences, et se pensait à l’abri de la précarité. Après un stage de fin d’études aux Echos dans la rubrique entrepreneurs, il commence à piger (vendre ses articles sous le statut de la pige NDLR) pour ce titre. Indépendant, il démarche aussi d’autres journaux et magazines et parvient même à être publié dans le prestigieux quotidien Le Monde. Heureux de voir son nom en signature d’un article sur une île du Pacifique, Marin déchante quand la paie tombe : 500 euros pour un “pleine page”.

Désillusionné, le jeune journaliste persiste pendant plusieurs années. Il multiplie les voyages, les reportages, les compliments et collaborations avec différents médias. Un jour, c’est la douche froide. Arnaud Dubus, journaliste émérite et baroudeur de l’Asie basé à Bangkok se donne la mort. Il avait 55 ans. Quelque temps avant sa disparition, il avait évoqué la maltraitance subie par les correspondants au Pure player Mediapart. La lecture de cet article marquera à jamais Marin. « Malgré son parcours extraordinaire, il n’était plus considéré par les rédactions et même Libération lui avait coupé son abonnement numérique sous prétexte qu’il n’écrivait plus suffisamment pour eux », rappelle le trentenaire.

Depuis ce tragique évènement, Marin comme d’autres confrères-conseurs est tiraillé entre l’amour du métier et l’envie de le quitter pour faire autre chose. En baisse depuis onze ans, le nombre de journalistes titulaires de la carte de presse a diminué de près de 10% en 2020. Le Covid ayant précipité le déclin de la profession. « Non seulement c’est un métier très mal payé mais après chaque publication, il faut recommencer à zéro avec les rédactions. Rien n’est jamais gagné ou acquis même s’ils sont très contents », lâche Marin écœuré. Avant d’enfiler le costume de journaliste, il a travaillé dans de grandes entreprises comme GDF Suez ou encore Engie, et jamais il ne s’était senti aussi méprisé que par les rédacteurs en chef. « J’en arrive à penser qu’ils sont vraiment malveillants et que s’ils nous font subir ça c’est parce qu’ils l’ont vécu eux aussi. Un peu comme s’ils avaient le syndrome de l’enfant battu. » Éreinté par toutes ces mauvaises conditions de travail, Marin souhaite aujourd’hui se recycler dans la communication et garder le journalisme comme hobby. Un choix qu’il fait à contrecœur. « On est un peu les forçats de la pige. Si les pigistes disparaissent, le journalisme disparaîtra… »

(1) Les prénoms ont été modifiés


“C’est tout un monde qui s’écroule”

Le recul d’Estelle Boutan, consultante en management, coache et psychopraticienne spécialisée dans l’apaisement des souffrances au travail. Co-auteure de “Essaye encore ! Déjouer les pièges relationnels au travail avec l’approche Palo Alto” (Enrick Editions).

Quels sont les effets psychologiques de la disparition d’un emploi sur l’individu ?

Face à un changement aussi radical que la disparition entière de son secteur d’activité voire de son propre métier, les réactions peuvent être très diverses. Certains se replient sur eux-mêmes, quand d’autres au contraire s’activent avec agitation. D’autres encore se désolent de ce qui vient les bouleverser, et toutes ces réactions sont bien compréhensibles et “normales” ! Quoi de plus injuste en effet, quand on s’est consacré avec passion, dévouement, pendant des années de vie professionnelle, à d’autres personnes (qu’ils soient usagers, clients, collègues) ou à une cause qui nous paraît juste ! Certains peuvent le vivre comme une trahison. Envers leurs efforts, leurs sacrifices aussi parfois, ou leur sens du service ou leur loyauté. Parfois, ils y voient une trahison envers des patients, des clients. Enfin, cela peut aussi être vécu comme une trahison envers leur motivation profonde, celle qui les animait au quotidien dans leur travail. C’est ce que racontent les quatre témoignages, chacun à leur façon. Pour Laure, ce qui semblait essentiel, c’était de garder une relation de proximité dans sa campagne. Pour Nathan, de rendre service aux anciens qui ne voient plus personne, de voir des lieux incongrus et des personnes très variées. Quand ce quelque chose disparaît, c’est toute une construction de ce que représente le travail pour nous, de ce que l’on est prêt à mettre comme énergie qui vole en éclats. Avec le choc de l’annonce, c’est tout un monde qui s’écroule.

On compare souvent les réactions observées et successives, avec celles de la “courbe du deuil”…

Tout à fait. Tout d’abord on passe par une phase de choc, d’incrédulité qui peut induire une paralysie ou une agitation. Ensuite on peut refuser ce qui est voué à disparaître et être en colère ou avoir sentiment d’injustice. On peut après avoir besoin de se replier sur soi. On connaît alors une phase d’abattement avec un sentiment de manque et ou de tristesse. C’est le creux d’énergie. Viennent ensuite les tentatives de restaurer, d’identifier, ce qui peut être conservé et ce qui peut disparaître, négociations avec soi et/ou avec les autres. Enfin, il y a l’acceptation progressive de la perte, et de la possibilité de revivre un nouveau travail qui puisse apporter un peu de satisfaction. Mais cette liste n’est pas exhaustive ni un passage obligatoire ! Certaines personnes peuvent passer d’une phase à l’autre alternativement et rester longtemps dans l’abattement ou dans le refus. C’est fort compréhensible, et ce d’autant plus si elles avaient mis beaucoup d’elles-mêmes dans leur job.

Que voudriez-vous dire à ceux et celles qui vivent cela actuellement ?

Je dirais qu’il ne faut pas anesthésier totalement ses sensations et ses émotions. Si l’on anesthésie toutes les sensations désagréables, alors on anesthésie aussi de fait toutes les sensations agréables et les émotions plus confortables qui pourraient arriver. Il est important de clarifier et trier ce qui disparaît de ce qui peut être conservé. Cela nécessite souvent d’aller chercher des réponses explicites et permet de sortir des interprétations et des implicites. On peut aussi lister les questions sans réponse pour l’instant. Éviter de trop rester seul face à ses questionnements. Cela permet de sortir des ruminations en boucle sur les doutes et le questionnement. Cela peut en effet être usant pour le cerveau. Ensuite et seulement lorsque c’est le bon moment, à votre rythme, trouver de quoi tester une option d’activité différente.

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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