Quête d'autonomie au travail : le sens caché de "la Reine des Neiges"

La reine des neiges a un sens caché sur le travail
Un article de notre expert.e

ONCE UPON A TIME AT WORK - Que peuvent vous apprendre les dessins animés sur les mutations du travail ? Rien à première vue, et pourtant. Faussement naïfs, ces concentrés de sagesse, souvent issus de contes populaires, peuvent se révéler éclairants sur les transformations culturelles que nous vivons. Et le futur du travail se donne à voir partout, même dans Ratatouille, La Reine des neiges, La Belle et la Bête ou encore Le Roi Lion. Dans cette série, notre experte du Lab Laetitia Vitaud vous partage les leçons sur le futur du travail qu’elle glane dans ces monuments de la pop culture.

Je dois reconnaître que le visionnage de La Reine des neiges en 2013 avec ma fille de 5 ans restera pour moi un souvenir de cinéma des plus pénibles. L’histoire sans queue ni tête de ce film (pour ceux qui ne l’ont pas vu), c’est celle d’une princesse, Elsa, qui s’enfuit de son château pour pouvoir exploiter ses pouvoirs peinarde sans tout transformer en glace (des gens, par exemple). Moi qui n’aime ni le marketing agressif façon Disney, ni les foules d’enfants criards, ni les musiques de comédies musicales, j’ai été servie. Avec Libéréee, Délivréeee en Dolby Surround et au maximum du volume, j’étais ultra agitée sur mon fauteuil, incapable de réprimer des fantasmes meurtriers. À l’époque, je n’avais pas encore affûté ma meilleure arme contre l’ennui : les lunettes d’analyste du future of work.

Lorsque j’ai décidé de les glisser sur mon nez, plusieurs parallèles tout à fait intéressants me sont apparus entre cet objet culturel bruyant et la quête d’émancipation des salarié·e·s qui caractérise le monde de l’entreprise d’aujourd’hui. Le film (l’un des premiers du genre à satisfaire les trois critères du fameux test de Bechdel) exploite les thématiques de la sororité et du pouvoir féminin, aujourd’hui omniprésentes dans le monde du travail.

La double quête des princesses Elsa et Anna illustre le besoin d’autonomie des travailleurs/travailleuses de notre époque. Ils/elles voudraient être « libéré·e·s, délivré·e·s » du joug du présentéisme, du management toxique et, plus généralement, d’une organisation du travail abrutissante qui les empêchent d’être pleinement eux/elles-mêmes au travail.

L’autonomie, c’est la possibilité pour un individu d’être acteur·rice dans sa participation à un travail productif et dans la conduite de sa vie professionnelle, d’avoir prise sur son destin sans être à la merci complète d’un donneur d’ordres. Elle laisse présupposer une marge de manœuvre dans l’organisation de son travail, mais aussi la possibilité d’utiliser et de développer pleinement ses compétences (ses « super pouvoirs »). C’est donc à la fois ne pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre et pouvoir déployer toutes ses capacités.

Vous l’aurez compris, La Reine des neiges ne manque pas de leçons sur le malaise actuel au travail et la quête d’autonomie. En voici cinq :

1. Le manque d’autonomie, la faute aux bullshit jobs ?

Régner au royaume, c’est ne pas faire de vague et s’ennuyer ferme. Du coup, quand Elsa transforme tout en glace… ça fait désordre. Il aurait mieux fallu qu’elle reste médiocre. Est-ce un hasard si l’année de sortie du film La Reine des neiges (2013) est aussi l’année où l’anthropologue David Graeber a popularisé le concept des bullshit jobs ? Deux ans après, l’idée d’abrutissement du travail de bureau a été développée aussi dans le livre d’Alain Deneault, La médiocratie, qui, non sans provocation, évoquait ces actifs·ives obligé·e·s de nier leurs « pouvoirs » pour rentrer dans le moule des « médiocres » aux manettes. Cette citation de l’ouvrage pourrait presque faire partie des dialogues du dessin animé : « Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune “bonne idée”, la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. »

Lire aussi dans notre rubrique : Decision Makers

Managers : comment aborder les sujets dont vous ne connaissez rien (ou si peu) ?

2. Vos salarié·e·s partiront si vous brimez leur potentiel

À l’instar d’Elsa, qui s’enfuit dans les montagnes parce qu’elle pense que ses super pouvoirs n’ont pas leur place au royaume, beaucoup de travailleurs/·euses pourraient en faire autant. 89% des salarié·e·s « s’ennuient ferme au travail » d’après un sondage récent. L’une des causes principales de cet ennui : faire des choses trop faciles qui ne requièrent aucun talent singulier. Or dans la période actuelle, les salarié·e·s sont franchement nombreux·euses à franchir le pas et quitter les jobs où ils/elles se sentent brimé·e·s. On parle de « Grande démission » aux États-Unis, où 25 millions de salarié·e·s ont quitté leur emploi depuis le printemps. En Europe, les chiffres sont peut-être moins impressionnants, mais le turn-over est en augmentation dans beaucoup d’organisations ! Et certain·e·s travailleurs / travailleuses font comme Elsa et partent en montagne pour skier et faire de la rando (personnellement, j’habite à 30 minutes des Alpes où je randonne assidûment).

3. L’autonomie, c’est laisser la place aux « mad skills »

Les mad skills sont ces « compétences rares, originales et atypiques d’un individu ». Il ne s’agit pas forcément de savoir produire de la neige sur commande, mais cela peut n’avoir a priori pas de rapport direct avec la fiche de poste. Dans un monde transformé par le numérique et chamboulé par le chaos du Covid, ces compétences permettent la survie et l’innovation. Avant, dans le paradigme de l’économie de masse, il fallait surtout savoir répliquer des processus à la perfection. Être fiable, quoi. Dans l’économie d’aujourd’hui, il faut savoir interpréter de manière créative de grandes masses de données, s’adapter à des changements profonds, et innover pour survivre.

4. L’autonomie est une quête singulière

Le premier rêve d’Anna, c’est d’épouser un prince et d’être aimée de sa frangine. On ne peut pas dire qu’elle ait vraiment des aspirations singulières. Mais en partant à la recherche de sa reine des neiges de sœur, accompagnée de ses étranges acolytes (un renne et un bonhomme de neige), elle se découvre elle-même. Au travail, c’est pareil : on n’a pas toujours une passion et un talent inné. Encourager la mobilité de ses salarié·e·s pour les laisser expérimenter des postes différents et découvrir leur talents uniques, c’est l’une des choses les plus précieuses qu’un·e employeur·e puisse offrir.

5. L’autonomie est un sujet collectif

Le problème d’Elsa, ce n’est pas son pouvoir, c’est sa place dans le collectif. L’autonomie singulière n’est donc pas un sujet strictement individuel. C’est toute l’organisation du travail et la culture d’équipe qui sont concernées. Être pleinement soi, tout·e « atypique » que l’on est, être valorisé·e dans sa singularité pour mieux travailler avec les autres, c’est de cela qu’on parle quand on parle d’inclusion au travail. Pour certain·e·s, ce concept est devenu une tarte à la crème. Pour d’autres, il est d’autant plus pertinent qu’on en ressent toujours l’absence au quotidien et qu’on se met à fredonner « libéréeee, délivréeee » devant la machine à café en rêvant du jour où on aura un emploi qui nous fera grandir et déployer notre puissance.

Article édité par Mélissa Darré. Photo par Thomas Decamps
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Once upon a time at work

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