Pourquoi vous devriez noter vos rdv persos dans votre agenda pro

Partager ses rendez-vous personnels dans son agenda professionnel

TRIBUNE - Vie pro, vie perso, équilibre, frontières à placer ou à effacer… Comment fait-on, en tant qu’individu ou entreprise, pour garantir le bonheur et la réalisation de soi, au travail comme à la maison ? C’est le questionnement perpétuel de notre experte du Lab, Sandra Fillaudeau, créatrice du podcast Les Équilibristes et de la plateforme de conseil pour entreprises “Conscious Cultures”. Chaque mois, pour Welcome to the Jungle, elle nous livre son regard juste et mesuré sur un épisode de nos vies de travailleur·ses.

La semaine dernière, j’écoutais un épisode de podcast dans lequel la vice-présidente de Yext (une plateforme de solutions de recherches) énonçait une idée que j’ai trouvée géniale. Ironwoman, et très sensibilisée à l’importance du sommeil, elle expliquait sa démarche en faveur d’un sommeil de qualité de ses équipes. Une des mesures qu’elle avait fait adopter dans son entreprise était d’instaurer des moments de repos dans la journée, marqués dans le calendrier professionnel de chacun·e. Concrètement, chaque employé·e est incité·e à signifier à ses collègues les temps où il·elle se repose dans la journée (sieste, balade, ou autres, à chacun·e de faire ce qui lui convient), dans l’optique d’être ensuite pleinement disponible pour ses tâches et missions.

C’est une idée que je trouve formidable, parce qu’elle normalise le besoin de repos, un besoin humain fondamental. Elle normalise aussi les fluctuations d’énergie au cours d’une journée, dans un contexte professionnel conçu autour de la linéarité. Mais pour aller encore plus loin que ça, c’est l’idée du “temps à soi”, donc du rendez-vous personnel dans l’agenda du bureau, qui m’a interpellée. Parce que c’est une vraie question : les horaires de la crèche, le cours de yoga entre midi et deux, le rendez-vous médical immanquable à 15h, doit-on les inscrire dans notre calendrier pro ? Et si oui : pour qui ? Comment ? Dans quels moments le privé peut-il devenir intéressant pour le pro ?

La menace du micro-management

J’entends déjà les mises en garde : évidemment, le gros risque, quand on s’intéresse à un sujet comme celui-là, c’est celui de l’intrusion. L’article 9 du code Civil pose le principe suivant : « Chacun a droit au respect de sa vie privée. » L’intime doit pouvoir rester intime. Certaines personnes gardent leur vie personnelle pour elles, ne veulent surtout pas que leur entreprise en connaisse les détails, et c’est leur droit le plus strict, dans la mesure où cela n’interfère pas avec la « bonne marche » de l’entreprise.

Et le contexte de travail hybride, qui est maintenant la norme, impose encore plus de prudence sur ces questions-là. La tentation est parfois grande d’expliquer chacun de ses faits et gestes dans la journée, pour prouver que l’on est engagé·e, connecté·e, à son poste ou encore justifier que l’on ne réponde pas immédiatement à chaque email, message Teams ou sms. Et en miroir, pour des managers stressés, le risque est d’exiger de connaître le détail des actions de leurs équipes pour s’assurer, contrôler, qu’elles sont bien au travail. Vous n’avez pas répondu dans l’heure à un email ? À vous de prouver que vous étiez bien connecté·e et au travail et pas en train de prendre le café avec votre voisin·e. C’est évidemment désastreux pour la confiance et la qualité de la relation, donc la qualité du travail.

Une fois les précautions juridiques prises, et le risque du micromanagement écarté, la question des rendez-vous perso dans l’agenda pro pose surtout des questions beaucoup plus intéressantes autour de l’intégration pro/perso.

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« Voilà la réalité de ma vie »

Le monde du travail a été conçu par et pour le « travailleur idéal », dont les responsabilités personnelles et familiales étaient totalement invisibles pour l’entreprise, parce que gérées par ailleurs. La pandémie a fait voler le mythe en éclats, et n’a fait qu’exposer au grand jour la réalité de la vie des collaborateurs·trices.

La vie quotidienne d’un·e aidant·e en est un excellent exemple. Ils sont 11 millions en France à soutenir un proche dépendant ou malade. Je n’ai pas trouvé de statistique précise sur la proportion qui n’informe pas leur employeur de leur statut d’aidant·e, mais on peut raisonnablement imaginer que le chiffre est élevé. Pour beaucoup, c’est la crainte d’être stigmatisé·e, perçu·e comme moins efficace, qui les empêche d’en parler. Mais qu’est-ce qui se passerait s’il était normal d’indiquer dans son agenda pro qu’on a un rendez-vous médical bi-mensuel pour son parent atteint d’Alzheimer ? Quel impact sur la sérénité, le bien-être mental de ces personnes, dont on sait qu’elles sont absentes en moyenne 13 jours de plus par an, et qu’elles sont nombreuses à vivre l’isolement et l’épuisement ? Mettre ces rendez-vous « perso » dans son agenda « pro », c’est finalement dire : « Voici la réalité de ma vie, et j’ai besoin du soutien de l’entreprise pour tout mener de front le plus sereinement possible ». C’est aussi dire : « Je ne suis pas seul·e dans le cas, et vous qui vivez la même chose, sans le dire, n’êtes pas seul·e non plus. »

Afficher les rendez-vous perso dans l’agenda pro, c’est poser la question des ressources (temps, énergie…) que l’on consacre aux différents pans de sa vie, et arrêter de hiérarchiser les différents temps. Bloquer son agenda à 18h en affichant qu’on a piscine, ou poterie ou boxe, c’est faire preuve d’un mode de vie sain, dans lequel on a pris conscience du besoin de se nourrir, se détendre, s’amuser, en dehors du travail. Et effet collatéral important, cela signale aux autres : « C’est normal de faire ça. » Je repense à une conversation avec un directeur de business unit qui m’expliquait ne jamais partager avec ses équipes où il allait lorsqu’il quittait le bureau à 17h (ce qui, dans plein de pays à travers le monde, n’est pas tôt, rappelons-le !). Il estimait que cela ne les regardait pas de savoir s’il allait à l’école récupérer ses enfants ou s’il partait voir un client. Sans juger son choix, je n’avais pas pu m’empêcher de me dire que c’était là une occasion ratée de normaliser un comportement sain : un homme qui quitte le bureau à un horaire considéré comme tôt au vu de ses responsabilités, pour aller s’occuper de ses enfants. En l’explicitant, il aurait contribué à changer la norme, et autorisé implicitement son équipe à faire de même.

Contribuer au changement

Alors entre protection légitime de sa vie privée et explicitation de ses rendez-vous perso, où tracer la ligne ?

Déjà, en rappelant que l’on ne doit rien. On explicite ses rendez-vous perso si on le souhaite, si ça a du sens pour soi, et si on est dans une culture d’entreprise dont on sent qu’elle aura une relation saine à ce type de partage. Bien sûr, le contexte doit permettre de le faire en sécurité et l’individu ne peut pas tout face à un système.

Ensuite, se poser la question de ce qui sert la relation professionnelle. Se poser cette question peut permettre, par exemple, de déterminer le niveau de détail que l’on veut donner. On peut bloquer son agenda en fin de journée avec un bloc « Perso », et estimer que l’employeur et les collègues n’ont pas besoin de savoir si on est parti·e apprendre la botanique ou l’italien.

Enfin, se poser la question : « À qui je rends service en indiquant ce rendez-vous ? » Quelles conversations peuvent ensuite s’ouvrir ? Quels comportements deviennent possibles ? Qu’est-ce qui devient normal ? Penser ses actes individuels en fonction de l’impact sur les autres autour de soi, c’est une manière de contribuer, à son échelle, au changement.

If family comes first, work does not come second. Life comes together.” (« Quand la famille passe en premier, le travail ne passe pas au second plan – la vie s’harmonise »). Cette citation de Anne-Marie Slaughter, issue de sa célèbre Ted Talk « Can we have it all?” (Peut-on tout avoir?), j’ai envie d’en proposer une variante : « Quand la vie perso s’affiche, le travail s’enrichit ». Nous sommes dans l’ère de la redéfinition des frontières entre le pro et le perso, et nous avons aussi la responsabilité, individuellement, de nous demander comment nous pouvons agir. Rappelons-nous qu’indiquer un rendez-vous personnel dans son agenda professionnel peut avoir beaucoup plus d’impacts positifs qu’on ne l’imagine.

Article édité par Clémence Lesacq ; Photo Thomas Decamps pour WTTJ

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Sandra Fillaudeau

Fondatrice de Conscious Cultures et créatrice du podcast Les Équilibristes

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