Altruistes ou égoïstes ? Avec ces pros qui bravent les mesures sanitaires

Ils ont bravé les mesures sanitaires : témoignages de pros

Rebelles, hors-la-loi, dangereux inconscients… Ces travailleurs n’auraient jamais cru devoir un jour frauder pour exercer leur métier. Ils sont professeur, libraire ou chef d’entreprise et, face aux mesures sanitaires annoncées par le gouvernement (confinements successifs, couvre-feu…), ils ont décidé de déroger aux interdictions. Qu’ils le revendiquent haut et fort ou mènent leur barque discrètement, comment en sont-ils venus à prendre tant de risques ? Quelles raisons - égoïstes ou altruistes - les y ont menés ? Pour quelle réflexion sur leur propre rapport au travail ? Rencontres à demi-autorisées avec les dissidents des temps modernes.

« Je ne pouvais pas laisser tomber mes patients »

Sandra, co-fondatrice d’un espace de bien-être, 49 ans

Lors du deuxième confinement, malgré l’interdiction, j’ai accueilli quatre ou cinq patients au centre. Je ne pouvais pas les laisser tomber… L’espace bien-être que j’ai créé utilise des machines encore peu répandues, à la pointe de la technologie, pour accompagner des personnes qui souffrent d’angoisse, de stress, de troubles du sommeil ou encore de dépression. Ce sont des soins complémentaires à une thérapie. Le seul hic, c’est qu’il vaut mieux éviter d’interrompre le protocole, sinon, on perd les bienfaits du suivi et il faut alors tout reprendre à zéro. À l’issue du premier confinement, j’avais déjà pu constater les dégâts après deux mois d’arrêt. Cette fois-ci, je ne voulais pas laisser les gens dans la détresse. Alors, quand une de mes clientes en plein deuil m’a dit qu’il était impossible pour elle d’arrêter les soins, je l’ai reçue. Puis j’ai fait quelques exceptions pour les personnes qui me le demandaient et qui avaient vraiment besoin de ce suivi.

Tout se déroulait comme d’habitude : ils sonnaient à l’interphone et montaient. La seule différence, c’est qu’ils payaient en chèque cadeau. Je savais via des contacts que la police contrôlait très peu, je n’étais pas inquiète. Avant d’en arriver là, j’avais bien sûr essayé de faire les choses “dans l’ordre”. Je m’étais rapprochée de l’ARS (agence régionale de santé, NDLR) pour leur donner plus d’informations sur ma profession et tenter de bénéficier d’une autorisation pour ouvrir, je leur ai également expliqué que des psys étaient présents dans mon centre, mais ça n’a pas fonctionné. Les psychologues pouvaient recevoir… Mais pas moi et je pense que c’est une grosse erreur.

Sur nos supports de communication, on dit « L’essentiel, c’est vous » ; le simple fait que je n’aie pas le droit d’exercer en confinement montre qu’au contraire, le bien-être n’est pas prioritaire. Il y a vraiment un manque de considération de certains métiers. Le mien, par exemple, peut aider à renforcer ses défenses immunitaires, mais aussi à prendre soin de sa santé mentale. Or en ce moment, on la sacrifie totalement pour faire respecter les gestes barrière et dans quelques années, on verra les retombées négatives de l’isolement, de l’angoisse liée à la situation, etc. Mais il sera trop tard pour agir ! Là, il est encore temps d’offrir un vrai accompagnement psychologique mais personne ne s’en préoccupe. Je suis dans l’incompréhension de ces mesures. Et mes clients aussi ! Ils ne comprennent pas pourquoi je devrais fermer alors que je serai parfaitement capable de recevoir des clients sans risque. Ils étaient très reconnaissants envers moi et saluaient la prise de risque. Et moi, ça m’a réconfortée de voir que les clients venaient malgré tout. Ça m’a prouvé que le concept avait sa place dans le futur…

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Lire aussi dans notre rubrique : Decision Makers

Le bureau : partir un jour, sans retour ?

« On vit, on travaille, on fait ce qu’on aime »

Julien, gérant d’une salle d’escalade, 36 ans

Quand des clients entrent dans la salle et me demandent s’ils doivent garder leur masque, je leur dis : « Les gars, vous êtes grands, vous faites ce que vous voulez. » Généralement, ils me remercient et l’enlèvent tout de suite. Je refuse d’infantiliser les gens et de leur dire quoi faire, c’est à eux de mesurer les risques. Et en face de moi, j’ai des sportifs, des personnes en bonne santé, qui plus est des escaladeurs qui, par définition, savent mesurer les risques. Alors même si la salle n’est censée accueillir que des pratiquants possédant un certificat médical et certaines catégories de professions, moi, je l’ouvre à tous. On a même un bar, et on sert au bar. De toute façon, je n’ai jamais été très obéissant… Même quand j’étais salarié. Mais là, j’avais de bonnes raisons. Notre salle a ouvert en 2020 et avec mes quatre associés, nous avons investi environ 1 million d’euros dans ce projet. À l’issue du deuxième confinement, j’ai fait mes calculs : si on voulait survivre, ouvrir à tous était notre seule option. À ce jour, la seule règle qu’on ne transgresse pas c’est le couvre-feu, parce qu’un jour, les flics sont passés et ont dit : « Les gars, vous ne respectez rien, faites au moins l’effort de fermer à 18h. »

Au-delà de l’argent, pour moi et mes associés c’est tout notre temps qui est passé dans cette salle, c’était notre priorité. J’aurais par exemple pu devenir propriétaire d’une maison, mais à la place, j’ai tout mis dans ce projet. Je refusais d’avoir fait ces sacrifices pour tout perdre en obéissant à une règle qui me paraît absurde. On ne peut pas empêcher les gens de sortir, se rencontrer, se faire plaisir, ils vont tous devenir dépressifs sinon ! Et le sport, c’est justement un super moyen d’entretenir tout ça et de renforcer son corps. Je trouve que fermer tous les lieux qui accueillent du public est totalement arbitraire et idiot. Pourquoi ne pas laisser un système de quota, qui nous permettrait de recevoir un nombre maximal de pratiquants ? D’ailleurs, je suis déçu de voir autant de “docilité”, j’ai l’impression que chaque gérant trouve toujours une bonne raison de respecter les règles. Personne ne manifeste ! Mon rêve, ça serait d’être riche et de pouvoir me rebeller haut et fort, parce qu’être résistant, c’est une fierté. Même si au début, je dois bien l’avouer, tout ne s’est pas passé comme sur des roulettes. Avec mes associés, il a fallu qu’on se mette d’accord, on a négocié tous ensemble et forcément, ça a généré des tensions. Puis quand on a ouvert, on a enchaîné les heures de travail, la pression s’est faite sentir, on avait peur de se faire pincer ou balancer… On n’a pas dormi sur nos deux oreilles depuis bien longtemps. Mais finalement, tous les cinq, on est quand même mieux ouverts. On vit, on travaille, on fait ce qu’on aime.

« Il fallait absolument qu’on soit en capacité de redonner des perspectives aux étudiants »

Florence Gourlay, maître de conférences en géographie et en aménagement de l’espace à l’Université Bretagne Sud, 50 ans.

Enseigner, c’est avant tout un acte physique. La proximité avec les élèves est primordiale. Et ce n’est certainement pas derrière un écran qu’on parvient à bien faire son métier. C’est pour cette raison qu’en janvier dernier, avec mes collègues, nous avons bravé les règles pour faire cours en amphithéâtre.

Il faut dire que nous n’avons pas vraiment eu le choix… Depuis le mois de novembre, nous ne cessions d’alerter notre hiérarchie quant à la motivation en chute libre des étudiants. Lorsque je donnais cours, je me heurtais à des dizaines de carrés gris affichant les noms des élèves sur l’outil de visio. Lors des entretiens individuels pour assurer le suivi des élèves, on le voyait : ils n’avaient plus de motivation. On pouvait voir un fossé se creuser entre les niveaux d’implication de chacun. Et je pouvais les comprendre car leur formation était revue au rabais : nous ne pouvions plus faire intervenir de professionnels, beaucoup de stages avaient été annulés, et le pire, c’est qu’ils n’avaient aucune visibilité sur la date d’un quelconque “retour à la normale”. Comment rester motivé dans ce contexte ? En tant que professeurs, c’est aussi notre rôle de leur redonner des perspectives. Mais même si l’ensemble du corps professoral avait beau envoyer des signaux d’alerte à la hiérarchie, on était tous impuissants. Alors, au pied du mur, j’ai annoncé en décembre à mes étudiants de master qu’en Janvier, ils reviendraient en amphi… Et c’est ce que nous avons fait. Pour la première fois depuis plus de trois mois, les étudiants se sont retrouvés et ils étaient ravis. Il y avait des bavardages, des questions, des débats… Ça me paraît si banal et pourtant, c’était une bouffée d’air frais pour nous tous. Quant à moi, j’étais plutôt sereine d’avoir pris cette décision : j’en avais averti ma hiérarchie qui n’a pas cautionné mais qui a tout de même compris. On m’a seulement demandé de veiller à respecter les gestes barrière, ce que je n’ai eu aucun mal à faire car je n’avais que 18 étudiants dans un espace de 90 places. Quelques jours après, c’est ma classe de licence qui avait eu vent de ce cours en présentiel qui m’a demandé de réitérer l’expérience avec eux.

Et puis, surprise : l’histoire a explosé. Pour me remercier de mon geste, mes étudiants avait informé la presse. Le Monde, Europe 1, Ouest France… Beaucoup de médias ont partagé l’histoire ! Tout d’un coup, j’ai commencé à recevoir de nombreux messages de la part de parents d’élèves, de confrères, d’anonymes sur les réseaux sociaux qui me félicitaient… Je me suis vraiment dit que si cet acte faisait autant de bruit, c’est parce qu’il résonnait avec une colère qui montait en France. Vu l’ampleur que cela prenait, ma hiérarchie a fini par me convoquer un lundi matin. Forcément, ce n’est jamais très agréable de se prendre une remontrance mais j’étais soutenue : une centaine de personnes s’est réunie devant l’université pour me défendre et m’encourager… Finalement, quelques jours plus tard, le gouvernement annonçait un retour progressif des étudiants à l’université… Je n’étais plus attaquable, j’avais seulement un coup d’avance. Je ne sais pas à quel point cette histoire a pesé en faveur de cette décision, mais dans tous les cas, elle montre bien que les professeurs ont un rôle déterminant à jouer pour les étudiants… Même en période de Covid.

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« On ne pouvait pas rester là, les bras croisés, à constater cette injustice »

Samuel Chauveau, propriétaire et gérant de la Librairie Bulle au Mans, 58 ans

Le 28 octobre, Emmanuel Macron annonçait le second confinement. Le lendemain, j’apprenais que la FNAC avait obtenu l’autorisation d’ouvrir… En tant qu’indépendant, ça m’a enragé. Comment une telle décision pouvait être prise ? C’était une concurrence totalement déloyale, j’étais vert ! Dans la foulée - et puisque Canal BD, le groupement de libraires indépendants dont je fais partie, ne comptait pas bouger - j’ai décidé d’agir : j’ai passé des coups de fil à des confrères et des journaux pour les convier à une conférence de presse le lendemain, j’ai pondu un texte et une vidéo dans la soirée pour lancer un cri d’alerte, expliquer que c’était LA décision de trop, et annoncer que j’allais rester ouvert, jusqu’à nouvel ordre. Le lendemain, au premier jour de confinement donc, la conférence de presse a eu lieu et une centaine de personnes sont venues. On n’avait pas vraiment de stratégie, on voulait juste manifester notre désaccord et tenter de faire bouger les choses. Et le reste de la journée, comme annoncé, je suis resté ouvert.

À 19h finalement, on a appris que Bercy avait décidé de fermer les espaces librairie en grande distribution… Mais ça ne changeait rien au problème : tout le monde allait filer sur Amazon. Moi j’aurais évidemment préféré que toutes les librairies restent ouvertes. Même si je n’avais pas complètement obtenu gain de cause, j’ai tout de même fini par fermer la librairie. Pas par peur des représailles, mais parce que ce n’était pas juste envers le reste de la profession. Et c’est peut-être complètement idiot, mais je regrette de ne pas avoir poursuivi mon combat. Quand on défend quelque chose avec ses tripes, on ne réfléchit pas et on se bat ! Car au-delà des inquiétudes financières, j’ai aussi agi parce que la culture était totalement sacrifiée et que je me devais de faire honneur à cet art qu’est la BD. Je suis tombé dedans quand j’étais petit, j’ai commencé mon métier très jeune, et j’ai toujours eu pour but de faire découvrir toutes ces créations aux gens. Surtout que les librairies de bande dessinée sont toujours considérées comme moins “prestigieuses” ou “culturelles”, alors qu’au contraire, c’est un médium très riche ! En levant le poing, c’est aussi les auteurs que je défendais, et ils m’ont d’ailleurs beaucoup soutenu.

Ce coup de gueule, ce n’est pas grand chose à l’échelle de l’Histoire, mais s’il n’avait pas eu lieu, rien ne se serait passé. D’ailleurs, à cette période, les libraires ont bénéficié d’un véritable coup de projecteur et beaucoup de gens ont montré plus de considération pour cette profession. J’espère juste que ça va perdurer dans le temps. En tout cas, j’ai encore la hargne.

*Les prénoms ont été modifiés

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ

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