S'adapter ou renoncer : comment vit-on le risque terroriste au travail ?

Quel est l'impact psychologique du risque terroriste au travail ?

En France, rares sont les métiers habitués à travailler avec le risque terroriste. Et les professeurs n’en font pas partis. Mais depuis la mi-octobre et l’assassinat de Samuel Paty, la peur s’est immiscée dans leur vie. À l’heure de la rentrée des classes de la Toussaint, les questions se bousculent : comment les professeurs se sentent-ils, et surtout, quel soutien psychologique et quels conseils peuvent-ils trouver ?

La voix au téléphone, pourtant habituée à porter depuis l’estrade, tremble un peu : « Quand un collègue se fait décapiter pour avoir ouvert un débat sur la laïcité et la liberté d’expression en classe, on se demande où on va et ça fait peur. » Nathalie est professeure de français à Lyon, et, depuis l’assassinat de Samuel Paty, elle est comme tout le corps enseignant : en état de choc. « Je pensais que l’école était un sanctuaire, je découvre qu’elle est devenue une cible. Depuis le drame, je n’arrive plus à dormir. Trop de questions restent en suspend. Comment continuer à exercer ? Et qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire à nos élèves ? » Ce n’est pourtant pas la première fois que l’école est visée par un acte terroriste en France : huit ans plus tôt, Mohammed Merah avait abattu de sang-froid un enseignant et trois enfants juifs dans l’établissement scolaire Ozar Hatorah à Toulouse. Pourtant, vendredi 16 octobre, quelque chose s’est brisé : Samuel Paty n’a pas été visé à cause de son appartenance religieuse, mais simplement pour avoir fait son travail. « Avec cet attentat, c’est le contenu des programmes scolaires qu’on essaie de remettre en cause, regrette Stéphanie Truong, enseignante d’histoire-géographie de collège à Perpignan. Dans nos cours, on a toujours abordé des sujets difficiles : la Shoah, la colonisation, la décolonisation, l’avortement, l’égalité entre les sexes… Mais je n’aurais jamais imaginé qu’une attaque terroriste touche un jour l’école. » Si cette dernière refuse de changer sa façon d’enseigner ou d’adapter ses cours en fonction des croyances, elle admet que la situation n’est pas simple : « Il est difficile de ne pas s’identifier à Samuel Paty. Quelque part, je me dis que ça aurait pu être moi ou n’importe quel autre collègue. »

Pas égaux face à la menace terroriste

Au lendemain de l’attaque, le soutien national s’écrivait sur les réseaux et dans la rue, au gré d’un hashtag : #JeSuisProf. Dans la manifestation parisienne, nombreux sont les professeurs à s’engager à poursuivre leur mission d’instruction, même sous la menace terroriste. « Rendre hommage au professeur disparu, c’est continuer d’enseigner la liberté à nos élèves », assure Anouk, professeure en REP (Réseau d’Éducation Prioritaire) et auteure du blog Merci Maîtresse. Mais que se passera-t-il lorsque ces mêmes enseignants se retrouveront dans leur classe ? En ces temps troublés, l’autocensure est massive. C’est en tout cas ce qu’affirme Jean-Pierre Obin, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale : « Et on peut craindre que ce phénomène soit accentué après ces événements. » Pour continuer, dorénavant, chaque professeur devra mettre en œuvre sa propre stratégie. « Certains vont être dans l’évitement et la fuite. Il peut même arriver que des professeurs refusent d’aborder des sujets avec leurs élèves, souligne Christophe Nguyen, psychologue du travail et président du cabinet Empreinte Humaine. Chez d’autres au contraire, cela peut aussi renforcer les valeurs, les croyances, le sentiment d’utilité sociale, voire donner un nouveau souffle au travail. »

Encore faut-il se donner le temps d’observer ses réactions avec le plus de distance possible. Et ne pas forcer. « Nous ne sommes pas égaux face à une menace directe et le risque terroriste peut être une source de stress important et donc avoir un impact négatif sur la santé, détaille Jean-Claude Delgènes, président fondateur de Technologia, cabinet spécialisé dans la prévention des risques professionnels. Sur le long terme et en dépit de l’amour du métier, cela peut augmenter chez certains le risque d’infarctus et favoriser le développement de maladies cardio-vasculaires. C’est pourquoi il est nécessaire du prendre du temps. » Vivre avec ce nouveau risque ou renoncer, Julie (1), professeure d’anglais dans un collège de région parisienne, hésite encore : « On nous dit de ne pas avoir peur, eh bien moi j’ai peur, et j’aurais aimé qu’on me dise que ma réaction est normale, plutôt que de brandir sous mon nez un impératif idiot, impossible. J’ai peur pour moi, mais aussi pour la société dans son ensemble. »

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Des outils pour soulager et s’adapter

Pour certains, s’adapter au risque terroriste fait partie de leur quotidien professionnel depuis bien longtemps. La Police, a, par exemple, développé une palette d’outils pour soulager ses agents en première ligne. « Il y a des permanences d’écoute, mais aussi un service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) composé d’une centaine de spécialistes formés à la prise en compte des risques inhérents au métier et où il est possible de débriefer après une mission difficile, détaille un commandant et ancien chef de la BAC. Chez nous, il y a aussi des rituels d’équipe. Après chaque patrouille, on se réunit et chacun son tour, on prend la parole. C’est très intéressant parce qu’il y a toujours des choses qu’on n’avait pas vues. C’est aussi une façon de voir si tout le monde va bien. » En 2017, la SSPO a réalisé 2500 entretiens post-traumatiques et plus de 6 300 permanences de psychologues se sont tenues sur l’ensemble du territoire. Aujourd’hui encore, sur la page d’accueil de l’intranet de la Police, un numéro d’écoute est affiché en gros caractère avec comme baseline : « Être fort, c’est aussi savoir demander de l’aide ».

L’école peut-elle et a-t-elle intérêt à s’inspirer des méthodes de prévention initiées par la Police ? L’Éducation nationale réfléchit à demander de l’aide auprès de psychologues. Pour l’instant, seule une cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) a été ouverte. Ce dispositif, déclenché par le SAMU et mis en place en cas de situation traumatisante à grande échelle, doit accueillir et aider les professeurs, élèves et parents choqués. Ces professionnels de l’accompagnement utilisent une technique particulière pour s’entretenir avec les victimes : le « défusing ». Différent du débriefing où l’on évoque seulement des faits, le défusing permet à chacun de libérer sa parole, sans que personne ne pose de question. Mais aussi efficace soit-il, ce dispositif est-il suffisant ? Peut-être pas. « On a tendance à l’oublier, mais quand on est visé au travail, les premières personnes sur qui l’on doit se reposer, ce sont nos collègues. On a besoin du groupe pour se sentir plus fort et trouver l’énergie de continuer. Parler avec un psychologue est toujours une bonne chose, mais cela n’apaise pas tout », juge le commandant de la Police. C’est pourquoi, Jean-Claude Delgènes estime qu’un vrai temps de retrouvailles dans la salle des professeurs sera essentiel pour cette rentrée de la Toussaint.

Vivre et accepter le risque

On peut fuir le risque, canaliser ses effets délétères. Antonio Fischetti a choisi de vivre avec. Comme les forces de l’ordre, le journaliste de Charlie Hebdo est d’abord allé chercher le danger sur le terrain avant qu’il ne s’immisce dans son quotidien. « Les journalistes ont toujours été des cibles, mais le danger restait cantonné à une zone ou à un sujet, se souvient-il. La publication des caricatures en 2006 a tout changé. Du jour au lendemain, on a été propulsé sur le devant la scène et le monde entier parlait de notre journal de rigolos. » Quelques dessinateurs se sont résignés à accepter une protection policière. « Malgré tout, on n’avait toujours vraiment pas conscience du danger, reconnaît Antonio Fischetti. *Le risque, c’est comme tout. Tu y penses tout le temps, puis tu t’habitues et tu finis par l’oublier. » L’ancien chef de la BAC a de son côté toujours été impressionné par le nombre de ses collègues capables d’encaisser des coups durs sur le terrain : « On n’a pas tous les mêmes aptitudes face au stress et au danger, mais il y a de quoi être surpris par la nature humaine. Après ce que j’ai vu, je pense qu’on peut presque s’adapter à tout. »*

Pourtant, après l’attentat du 7 janvier 2015, plusieurs journalistes ont claqué la porte du journal satirique. Pas forcément une fuite, juste un désir de vie « normale ». Antonio Fischetti a décidé de rester et n’a jamais regretté son choix : « Je sais que si je renonçais, cela reviendrait à perdre une partie de mon identité, peut-être même ma raison de vivre. » Quelque part, il a réussi à transformer l’horreur en force : « Aujourd’hui, je ne peux plus faire de reportage à l’étranger, ni me déplacer librement, ni côtoyer qui je veux, ni organiser une séance de signature quand un de mes livres sort… Mais à côté de ça, chaque matin lorsque je me lève, je sais que ce que je fais a un sens et je suis habité par la présence de mes amis morts. C’est un moteur ! »

L’ancien chef de la BAC n’a pas perdu de proches pour des caricatures, mais a lui aussi un combat à mener : « Quand un terroriste tente de nous viser, ça veut dire qu’on fait bien notre boulot, dresse-t-il. Notre rôle est d’entrer en opposition pour protéger la population, alors forcément on dérange. Dans les années 1990, mon nom avait été tagué sur les murs d’une cité à Villeurbanne et tout de suite, j’ai pensé que ce que je faisais était important. »

Réduire et contenir le risque

Mais ce panache a un coût que tous les professeurs ne voudront pas payer. Pour le moment, ils demandent à être davantage accompagnés et soutenus par l’État. « On ne peut pas supprimer le risque, seulement le cantonner, rappelle Jean-Claude Delgènes. Pour que tous les professeurs suivent le même programme, mais aussi éviter l’autocensure et enlever les appréhensions, l’Éducation nationale devrait donner aux professeurs des fiches pratiques réalisées en appui des communautés religieuses. » Dans une tribune publiée dans le JDD, Franck Collard, le président de l’association des professeurs d’histoire-géographie a posé les mots sur la nécessité de faire bouger les lignes : « Il faut renforcer la formation disciplinaire des maîtres lors des concours de recrutement, puis dans leur carrière, au moyen de stages qui confrontent les expériences, cimentent les solidarités et outillent les professeurs. Ils seront plus armés pour faire face aux remises en cause de leur autorité. Il est absolument nécessaire que l’Education nationale les entende, les soutienne et les protège à la première contestation de leur enseignement. » Une chose est sûre, les professeurs ne pourront pas profiter de l’anonymat dont use la police dans les affaires sensibles ou bénéficier de plusieurs sas de sécurité avant d’entrer dans leur espace de travail comme les journalistes de Charlie Hebdo. Il faudra trouver autre chose.

(1) Le prénom a été modifié

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Photo d’illustration by WTTJ

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