USA : Ils profitent du télétravail pour secrètement exercer deux postes

USA : ils·elles profitent du télétravail pour exercer deux postes

Aux États-Unis, cela fait maintenant presque deux ans que le full-remote est en vigueur dans de nombreuses entreprises. Et que cela plaise ou non aux employeurs·ses, une chose est certaine : les mœurs des Américain·e·s vis-à-vis du travail ont fondamentalement changé durant cette pandémie. Avec la distance, la génération Z (née entre 1995 et 2010), qui commence tout juste à prendre ses marques dans le milieu du travail, est nettement moins attachée à la culture d’entreprise. Quant aux millennials, déjà plus ou moins établis dans leur parcours de carrière, un changement de cap sans précédent domine l’actualité : la “Grande démission”. Dans tout ce vacarme que le Covid-19 suscite, un nouveau phénomène a également vu le jour : celui de l’occupation de double postes à temps-plein en télétravail. Car, sans le présentéisme du bureau, beaucoup se retrouvent avec plus de temps libre pour travailler sur d’autres missions et percevoir ainsi deux salaires, sans que leur premier employeur ne s’en rende compte… Enquête.

A 38 ans, tranquillement installé chez lui à San Francisco, Isaac n’a pas vraiment eu le temps de s’ennuyer pendant la pandémie. Depuis avril 2020, profitant de l’éloignement du bureau et des heures extensibles du home office, le jeune cadre cumulait deux emplois, en toute discrétion… Une telle réussite personnelle qu’il en a monté une plateforme : Overemployed.com, un site rassemblant depuis avril 2021 une communauté de professionnels qui cherchent à cumuler plusieurs emplois en télétravail. Et devinez quoi ? Le succès est au rendez-vous, avec déjà plus de 6 705 inscrits aujourd’hui… « Certains des membres veulent diversifier leurs sources de revenus et gagner plus d’argent. D’autres, désillusionnés par leurs employeurs et aigris de ne pas avoir reçu une augmentation de salaire ou une promotion, se projettent dans le double emploi pour reprendre le dessus. »

50%. Dans une étude datée d’avril 2020, c’est le nombre d’Américains qui avouent avoir travaillé pour un deuxième employeur pendant leurs heures de télétravail. Un chiffre particulièrement élevé chez les hommes et les millennials. Beaucoup d’Américains savourent ce sentiment de liberté que procure le télétravail, loin des regards indiscrets des collègues ou de la supervision des managers. 24% d’entre eux avouaient passer moins de 4 heures à travailler pendant leur journée. Ce chiffre augmente chez les hommes (25%) et la génération Z (31%). Ce qui explique pourquoi beaucoup d’entre eux se retrouvent avec plus de temps libre à consacrer… à d’autres projets professionnels.

Une tendance chez les jeunes cadres dynamiques de la tech et de la finance

Aux Etats-unis, le phénomène ne semble pas si nouveau : les travailleurs à faible revenu sont contraints depuis des décennies d’assumer deux ou trois petits jobs pour joindre les deux bouts. Mais ce phénomène de “double postes” à temps-plein, qui a vu le jour pendant la pandémie, concerne cette fois des jeunes cadres dynamiques travaillant dans la tech ou la finance, dans un contexte où le besoin d’être au bureau est devenu quasi inexistant. La prestigieuse boîte de conseil et d’audit PwC annonçait ainsi en octobre dernier que ses 40 000 salariés américains peuvent désormais rester en 100% télétravail de façon permanente. Amazon a aussi annoncé le 11 octobre que tous ses salariés travaillant aux sièges et ses ingénieurs pouvaient adopter le full-remote. Les autres GAFA sont aussi en train d’y songer.

Mais - et à juste titre - le full-remote inquiète certaines entreprises. Après avoir retardé la réouverture de ses bureaux pour la troisième fois cette année, Rob Falzon, le vice-président de la compagnie d’assurance Prudential Financial Inc., confiait en août 2021 au Wall Street Journal : « Ce qui m’inquiète le plus, c’est ce sentiment de déconnexion que les talents peuvent avoir vis-à-vis de leurs employeurs s’ils restent à la maison trop longtemps. C’est plus facile pour eux maintenant d’aller voir ailleurs. » Vanessa Burbano, professeure en management à la Columbia Business School abonde en ce sens, comme l’explique la journaliste dans le même article : « les salariés d’aujourd’hui ressentent une certaine liberté. Après des mois d’absence du bureau, c’est normal que beaucoup se sentent de plus en plus déconnectés de leur employeur et ne pensent plus aux répercussions que leurs actions peuvent avoir sur leur travail. »

Dur dur d’être fidèle à son employeur aux États-Unis

Depuis la crise financière de 2008, le monde du travail est de plus en plus précaire. Mais les licenciements massifs engendrés par les premiers confinements dûs au Covid-19, ce manque de loyauté des grandes entreprises envers leurs salariés, et le fait que les milliardaires américains ont pu accroître leur fortune malgré les aléas de 2020 et de 2021, ont donné à quelques-uns l’envie de jouer avec le système.

C’est le cas pour Isaac. Dans un pays où les licenciements sans préavis, la délocalisation, la précarité des emplois, la stagnation des salaires, la baisse du pouvoir d’achat, et l’inflation des prix sont endémiques et où un salaire de $100 000 par an vous met dans la classe “moyenne” et non aisée, Isaac souhaitait reprendre le contrôle en encourageant des confrères et consoeurs comme lui de jongler entre les missions salariées pour atteindre une certaine liberté financière.

Le fondateur explique que ceux qui rejoignent la communauté de Overemployed.com : « estiment que les revenus ne sont pas distribués de façon équitable. Ainsi, cumuler deux emplois en même temps est un moyen de “faire un doigt d’honneur” aux entreprises américaines. » Lirim, représentant commercial et membre du site, valide cette philosophie. Pour lui « les gens ne sont pas assez payés dans un seul emploi, et nous devons donc envisager un autre mode de travail. Les PDG empochent des sommes exorbitantes, alors que les autres gagnent juste assez pour s’en sortir. La plupart des employeurs attendent 110% de nos efforts, alors qu’ils nous paient qu’une fraction de ce qu’on vaut réellement. »

Kevin, un développeur de logiciel de 29 ans, a quant à lui une autre raison d’être en double poste, celle d’un réel intérêt pour ses nouvelles fonctions : « Je travaille pour un média et une boite d’événementiel depuis juin 2020, et pour moi c’est comme deux boulots en un. Quand j’avais un seul emploi je faisais jusqu’à 10 heures de travail par semaine et puis le reste du temps j’assistais aux réunions ou bien je faisais semblant d’être occupé. Grâce au site d’Overemployed.com, je me suis lancé dans cette aventure. »

S’ennuyer au bureau, c’était aussi le lot de Sami, un data scientist trop longtemps frustré par son rythme de travail dans une grande banque. « J’avais l’impression de ne rien faire », insiste-t-il. Le jeune homme aurait voulu faire de l’auto-entrepreneuriat en parallèle, mais impossible en étant bloqué chaque jour au bureau entre les collègues… Alors, lorsque la pandémie a engendré le télétravail en mars 2020, il a saisi sa chance et a commencé à travailler pour trois autres entreprises en full-remote. Désormais, il travaille presque 100 heures par semaine, mais une bonne partie de ses horaires sont toujours consacrés à son premier employeur. Il y a quelque temps, son directeur s’est méfié, lui demandant d’intensifier ses efforts au travail… Mais pour Sami, la désillusion est bien actée : « il n’y a aucune incitation pour que les gens soient délibérément honnêtes avec leur boss, puisque cette loyauté et cette confiance entre employeur et salariés n’existent plus vraiment. »

“J’épargne pour avoir une vie sans stress demain”

C’est quand il a appris qu’il y aurait une vague de licenciements dans sa boîte, dûe à la crise sanitaire, que Isaac le fondateur d’Overemployed.com a commencé sa recherche d’emplois. En avril 2020, il décroche un nouveau poste mais raconte : « Face à l’incertitude de cette crise, j’ai décidé de rester sur mon ancien poste tout en commençant le nouveau. Au début je pensais ne le faire qu’un mois, mais au fur et à mesure que le temps passait, j’ai commencé à me demander : pourquoi ne pas rester quelques mois de plus et obtenir mes indemnités plus tard si jamais je me fais licencier à cause de cette crise ? » Mais Isaac n’a jamais été licencié de son premier poste et, avec ses deux emplois, il touchera $300,000 de plus à la fin de 2020.

Et désormais, Isaac n’est donc plus le seul à en profiter : beaucoup de ces cadres qui ont effectué deux postes en télétravail ont déclaré avoir gagné au total entre $200,000 et $600,000 en 2020 et 2021 selon le Wall Street Journal, soit le double de leur rémunération annuelle s’ils étaient restés sur un seul poste.

Pourtant, même si cela en vaut vraiment la peine financièrement, Isaac ne prévoit pas de faire ça pour toujours : « J’épargne la majorité de ma rémunération pour avoir une indépendance financière et une vie sans stress plus tard. J’ai calculé que si je continue dans cette voie encore cinq ans, je n’aurais besoin que de travailler seulement 20 à 25h par semaine sur des projets qui me plaisent réellement pour maintenir un bon niveau de vie. »

De son côté, Kevin, le développeur de logiciel, avoue : « le montant que je gagne maintenant est juste incroyable, par contre je me réveille tous les jours avec cette crainte que je vais être démasqué par mon employeur. » Selon les avocats spécialisés dans le droit du travail, cette approche n’enfreint pas de lois, mais elle peut créer des problèmes de confidentialité qui peuvent conduire à un éventuel licenciement.

Perfectionner son rôle “d’agent double”

Pour éviter ces éventuelles répercussions, il faut faire preuve de discrétion et d’efficacité pour ne pas éveiller les soupçons des managers. D’où l’intérêt du site Overemployed.com, où les membres du site partagent des astuces pour ne pas se faire attraper. Le fondateur du site, Isaac, publie ainsi régulièrement des articles et des newsletters du type : « Les 12 règles d’or à respecter en double poste en télétravail ». Sami, le jeune data scientist, se souvient du jour où son chef l’avait surpris lors d’un appel vidéo, alors qu’il donnait un de ses cours de coding en parallèle. À ses étudiants connectés, il avait alors proposé de prendre une pause de 10 minutes, afin de pouvoir prendre l’appel surprise de son boss. Pour ceux qui sont dans le même pétrin, Overemployed.com a ainsi toute une liste exhaustive d’excuses possibles ! Sami résume : « Je n’essaye pas d’être un employé cinq étoiles, mais de juste faire le minimum requis pour ne pas me faire virer. »

Deux professeurs en management de la University of North Carolina et George Mason University ont déjà démontré depuis septembre 2017 que jongler entre deux postes, en plus des bienfaits économiques, peut avoir un impact positif sur la psychologie des salariés. Selon la professeure Brianna Caza : « Les personnes que l’on a interviewées montraient plus de passion et d’authenticité au travail. Elles assument leurs multiples facettes : elles ont le sentiment de vivre et de s’exprimer de manière authentique et donc s’épanouissent plus au travail car elles exercent des missions variées. » Son collègue Heather C. Vough acquiesce et va même plus loin : « Je pense que le nombre de personnes en double postes augmentera régulièrement dans les années à venir. Même après la pandémie, de nombreuses personnes vont continuer à travailler de manière virtuelle, ce qui libérera du temps pour d’autres activités. »

-Les prénoms des témoins ont été modifiés.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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