Vers toujours plus de télétravail "total" ?

Allons-nous vers toujours plus de "100% Télétravail" ?

Il se trame quelque chose. Jusqu’ici le 100% télétravail semblait n’être réservé qu’aux start-up, et qu’à quelques secteurs comme la programmation… mais voilà que peu à peu de grosses entreprises annoncent faire la bascule, que des métiers que l’on pensait peu “télétravaillables” s’y mettent, que de plus en plus d’observateurs, jusqu’ici sceptiques, soulignent ses incroyables qualités, faisant fi des écueils… À ce rythme-là, serons-nous tous, un jour, en full remote ? Phénomène de société ou épiphénomène, des experts répondent.

C’est une vague peu visible, mais qui s’immisce peu à peu dans nos mondes du travail. Oui : le 100% télétravail, ou full remote, gagne du terrain. Difficile de recueillir des données précises sur la question, mais plusieurs indicateurs se font l’écume d’un phénomène accéléré par les confinements de la récente crise Covid. Un simple coup d’œil sur la plateforme communautaire Remotive.io, spécialiste de l’emploi à distance dans la tech, et l’on observe que le nombre d’entreprises recensées y est passé de 625 en 2017 à 2 497 en 2020. Parmi elles, une petite quarantaine de structures françaises, deux fois plus qu’il y a un an. Et désormais, ce ne sont plus que les start-up ou les fleurons de la Silicon Valley qui s’y mettent : de grosses entreprises tentent de faire le grand saut - ou presque. En novembre 2020, la banque en ligne Boursorama a ainsi proposé à ses 410 collaborateurs affectés à des fonctions de production de passer aux « 90/10 ». Les salariés travaillent tous les jours de chez eux, à l’exception de deux journées par mois, qu’ils doivent passer dans les locaux de Boulogne-Billancourt. Un deal accepté par 97% des équipes. Aux États-Unis, Twitter encourage ses salariés à s’expatrier trois mois, en gardant les mêmes conditions de rémunération qu’en présentiel. Au-delà, celles-ci sont renégociées.

Et demain ? La génération 18-35 ans pousse en tout cas pour le toujours plus de télétravail !Ils seraient en effet 61% à plébisciter ce mode de fonctionnement. Sans parler du fait que de plus en plus de secteurs font la bascule. Jérémy Denat, fondateur de jeremote, une plateforme d’offres d’emploi en full remote, constate : « historiquement, c’était plutôt réservé aux développeurs, à la programmation. De plus en plus, cela s’ouvre au marketing, à la communication et même aux équipes commerciales, à tout ce qui est relatif à la vente et ça, c’est très nouveau. »

En parallèle, selon ses fans, le full remote accumule les bons points. Cela permettrait d’élargir sa zone de recrutement, comme l’explique, Simon Laurent, cofondateur et CEO de la start-up Havr : « Nous avons basculé en mars dernier en 100 % télétravail, confinement oblige. (…) Pas pour des raisons économiques, mais surtout pour nous permettre de recruter plus facilement. Attirer des talents à Compiègne, où étaient nos bureaux, n’est pas facile. Or, nous voulions continuer à embaucher les meilleurs et aussi entretenir la diversité au sein des équipes. (…) Depuis, des talents de Berlin, Londres, Cambridge ou encore Bucarest nous ont rejoints. »

Contrairement à ce que certaines études démontrent, l’isolement comme le manque de culture d’entreprise ne seraient pas forcément inhérents à ce type d’organisation. Chez Hexagonal, une société spécialisée dans le conseil en systèmes et logiciels informatiques, créée en 2016 à 100 % en télétravail, on assure avoir des valeurs fortes, et on se dit heureux de « ce management qui prend les gens pour des adultes ». C’est du moins la formule du président Loïc Boutet, qui se proclame « ambassadeur du 100 % télétravail » sur LinkedIn, lui qui, à 35 ans, n’a été salarié en présentiel que deux ans. Et ce fonctionnement aurait même un pouvoir d’attraction. « Des personnes postulent parce que nous sommes à 100 % » assure Chantal Clément-Poulet, RH de la structure qui compte à ce jour cinquante salariés. N’en déplaise aux 25 % de managers qui se déclarent défavorables au full remote, la responsable des ressources humaines assure qu’ici, la distance physique n’empêche pas les interactions informelles. La preuve. Tous les jours est proposé un « daily café », un moment en visio pour échanger “comme à la machine à café”. Deux fois par an est également organisé un séminaire, histoire de rencontrer ses collègues en chair et en os. Prochain rendez-vous en novembre. Destination : La Martinique.

Des épisodes en présentiel, essentiels selon Nelly Magré, consultante en ressources humaines, co-auteure de Du télétravail de crise au télétravail durable  (First Éditions). « Le 100 % pourquoi pas , concède-t-elle, même si je préconise deux jours seulement en distanciel, mais dans ce cas il faut prévoir de temps en temps des rassemblements. Cela permet de construire un esprit d’équipe, qui ne peut pas passer, uniquement par des outils. » Des soucis que n’a apparemment pas 1min30, une agence de marketing, elle aussi en 100 % télétravail depuis cinq ans. La recette du succès ? Des outils fiables pour suivre les avancés de chacun tout en veillant à fixer des objectifs mesurables et quantifiables ; une confiance mutuelle entre managers et collaborateurs ; et des espaces de discussion, et oui encore. « Il existe un chat pour les urgences », précise Hanna Azaïz, directrice de projet qui « envisage d’organiser des activités détente en présentiel ».

Tout semble beau sur la planète full remote… Mais malgré tous ces feux verts, l’avènement du 100 % n’aura pas lieu. « Le contexte actuel est favorable, avec l’assouplissement du télétravail en France » admet Aurélie Leclercq-Vandelannoitte, chercheuse au CNRS, et professeure à l’IESEG School of Management, « mais il reste encore de nombreux freins liés à ce mode de management et à l’évolution des mentalités sur le présentéisme ». Et malgré les petites avancées constatées, le full remote n’est pas fait pour tout le monde. « Il y a six mois, je pensais que certaines entreprises allaient tenter le coup du 100 % télétravail » confie Benoît Serre vice-président de l’ANDRH. « Aujourd’hui, je constate que c’est très minoritaire et réservé à certaines, comme une partie de la tech. » Donc… Toujours les mêmes, finalement… ?

Moins de créativité, moins d’intégration sociale

Autre frein, les incidences sur la qualité du travail. Les outils numériques, indispensables au télétravail, auraient en effet des effets délétères à en croire la sociologue du travail Danièle Linhart, auteure de « L’insoutenable subordination des salariés » (Éd. Erès) : « Ils mettent à distance. L’écran donne le sentiment, au bout d’un certain temps, qu’on travaille dans quelque chose d’abstrait, presque de l’ordre de la fiction. Et cette impression de travailler dans le vide peut engendrer des erreurs professionnelles et créer un manque de motivation. Cela peut aboutir à une prise de distance avec son travail, un moindre engagement, une moindre conscience professionnelle » constate Danièle Linhart, « Il y a un risque de démotivation et une baisse de la créativité. » Cette distance aurait même des conséquences sur le bien-être des collaborateurs. « L’individu a besoin de se reconnaître dans un travail, d’avoir l’impression qu’il est utile aux autres, et qu’il appartient ainsi à une organisation », rappelle Marc-Eric Bobillier Chaumont, professeur de psychologie du travail, « le fait d’être extérieur peut altérer ce sentiment d’appartenance, d’intégration sociale et de valorisation ».

Paul, 43 ans, responsable financier dans un groupe américain en a fait l’amère expérience. « Cela fait depuis mars 2020 que je suis à 100 %, et je n’en peux plus. J’ai l’impression d’être un consultant extérieur, de ne plus faire partie de ma boîte… » Richard, quant à lui, a commencé son nouveau job de business development manager à quelques jours du premier confinement de mars 2020. Il a donc, pour son plus grand malheur, éprouvé l’intégration à une structure… à distance. “ J’ai dû être autonome très vite” explique-t-il “si j’avais été en présentiel, j’aurais pu passer un peu de temps avec chacun, accompagner un commercial dans sa journée… là, c’était évidemment impossible. Il fallait se contenter d’une réunion de temps en temps par écran interposé” et lui de déplorer : «en visio, tu parles boulot, ça va droit au but. On n’est pas dans le registre amical et pourtant c’est aussi cela que j’apprécie dans la relation avec des collègues. »

Le sociable et volubile Richard n’a donc pas pu s’épanouir, et c’est loin d’être le seul dans ce cas. Le parfait 100 % télétravailleur répondrait à certains critères : autonome, autodispliciné, et d’après Marjorie Di Placido Pieri, experte en Ressources humaines, être organisé pour bien équilibrer vie professionnelle et vie privée, et savoir communiquer seraient également des “soft skills” nécessaires. Le 100 % n’est pas non plus adapté aux nouveaux arrivants, et aux jeunes inexpérimentés. “Il est illusoire de penser qu’on peut les former aux métiers, à la culture d’entreprise sous une forme uniquement distancielle” estime Marc-Eric Bobillier Chaumont, “le compagnonnage se fait aussi dans cette proximité physique, dans l’appropriation d’un lieu”.

La recette idéale ? Une dose de présentiel, une dose de télétravail

Si le full Remote peut attirer encore quelques adeptes, en réalité, le vrai modèle émergent reste le modèle hybride. 50 % des entreprises l’ont déjà adopté. À entendre le journaliste et expert du télétravail David Blay Tapia, expert du Lab Welcome, ce serait même un passage obligé : «Je pense que nous avons besoin d’intégrer peu à peu ce modèle et dans un second temps voir, quels salariés et quelles entreprises peuvent passer à 100%. » Tandis que Nelly Magré met en garde sur sa mise en place : « Un changement de mentalité et de représentation du travail doivent opérer. Le manager doit fixer des objectifs, et faire confiance à ses équipes. », et la coach de poursuivre : « Le manager doit mettre des choses en place comme une réflexion sur la transmission des informations afin que celui en télétravail ait la même qualité d’informations que celui au bureau… » Le maître mot : la formation des managers et surtout comme le répète Nelly Magré « ne jamais rien imposer ». Ainsi, l’entreprise de demain apparaît comme celle qui fera preuve de souplesse, celle qui donnera le choix à ses salariés entre présentiel hybride et full remote.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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