« Il existe d’autres modèles d’inspiration que celui de la Silicon Valley ! »

Agnès Crepet, la dev' qui combat l'obsolescence programmée

S’il y a bien une chose qu’on peut retenir du parcours de la développeuse Agnès Crepet, c’est son engagement ! Issue d’une formation d’ingénieur classique et avec un passage dans le monde de la banque en développement Java en guise de première expérience professionnelle, Agnès a le déclic lors d’un voyage autour du monde lorsqu’elle fait la rencontre de plusieurs développeurs inspirants. À partir de cet instant, c’est décidé, elle mettra ses compétences techniques au service du bien commun, et il n’en sera pas autrement ! Actuellement Head of Software Longevity & IT pour le fabricant de téléphones durables néerlandais Fairphone, elle lutte contre l’obsolescence programmée. Dans cette interview, elle nous en dit plus sur ce qu’il l’a amenée à s’engager et nous raconte comment elle contribue à rendre, à sa manière, le monde un petit peu meilleur chaque jour.

Tu occupes aujourd’hui le poste de Head of Software Longevity & IT chez Fairphone. Tu peux nous expliquer en quoi cela consiste ?

Bien sûr. À l’origine, je suis arrivée chez Fairphone pour faire du développement back-end classique. Mais comme j’ai toujours été attirée par tout ce qui est logiciel, j’ai très rapidement commencé à travailler sur l’operating system (OS) installés sur les téléphones, comme Android par exemple. Pour ce qui est du terme “longevity”, c’est moi qui ai tout de suite voulu l’inclure dans le titre de mon poste, car le travail qu’on réalise sur les OS chez Fairphone a pour effet direct de lutter contre l’obsolescence programmée des téléphones portables.

Et c’est une vraie problématique ! Une étude de la commission européenne estime que 20% des utilisateurs changent de téléphone portable à cause d’un problème de software : du jour au lendemain, l’OS installé sur le téléphone ne se met plus à jour et les empêche d’utiliser leurs applications, celles-ci n’étant plus compatibles avec les vieilles versions. C’est le schéma classique. En fait, ce sont les fabricants de téléphones qui limitent volontairement le nombre de mises à jour, car supporter un grand nombre de versions impliquerait d’optimiser les performances de l’appareil en amont, mais aussi et surtout, de vendre moins de téléphones !

Cela a des conséquences dramatiques : sur l’environnement bien évidemment, mais aussi sur la sécurité des données des utilisateurs, puisque les vieilles versions d’Android, par exemple, ne sont plus mises à jour et corrigées par Google après 3 ans. Ces téléphones sont donc plus à même d’être victimes de virus.

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Comment agis-tu concrètement sur la durée de vie des téléphones ?

Mon travail consiste à m’assurer que les performances des téléphones Fairphone restent optimales avec les nouvelles mises à jour des OS comme Android pour que nos utilisateurs puissent conserver leur téléphone au moins 5 ans voire 7 ans, ce qui est une grosse amélioration quand on sait que la durée de vie moyenne des téléphones des autres fabricants est de moins de 2 ans. On sait que 50% des personnes qui ont acheté le téléphone Fairphone 2 à sa sortie en 2015 l’utilisent encore aujourd’hui. Ce sont des résultats encourageants. D’autres équipes travaillent, quant à elles, à rendre les téléphones toujours plus modulables et de ce fait, toujours plus réparables. C’est quand même dingue de se dire que des gens changent de téléphone juste parce que leur batterie ne fonctionne plus, alors qu’une batterie ne coûte que 30 euros environ !

« C’est cette philosophie derrière l’open source qui m’a amenée à devenir développeuse. Je voulais contribuer à ce monde-là : un monde où la connaissance est partagée, pour le bien commun. »

Ce combat contre l’obsolescence programmée est une valeur forte de Fairphone. Et c’est ce qui m’a donné envie de rejoindre l’entreprise ! Et cet engagement va même plus loin : en étant salariée de Fairphone, je fais partie d’une entreprise dite “sociale”, ce qui correspond à un statut particulier au Pays-Bas. L’EBITDA n’est ainsi pas le seul indicateur : l’entreprise mesure aussi la durée d’utilisation moyenne et le taux de recyclabilité des appareils, le nombre de partenaires industriels qui ont été influencés dans leurs engagements environnementaux et sociaux, ou encore le taux de matériaux labellisés fair trade, conflict free ou child labor free utilisés pour concevoir les téléphones. En août 2020, Fairphone a lancé la Fair Cobalt Alliance au Congo pour assurer de meilleures conditions de vie et de travail aux ouvriers dans les mines. Et ça a très bien fonctionné puisque Tesla, Volvo ou encore Glencore, un des plus gros traders sur le marché des minéraux, ont rejoint cette alliance !

Pourquoi as-tu ressenti ce besoin de t’engager, en tant que développeuse, dans des projets à impacts positifs ?

Depuis le départ, la philosophie derrière l’informatique libre et l’open source me parle beaucoup. J’ai fait un peu d’introspection dernièrement, et je me suis rappelée que la lecture de La Cathédrale et le Bazar, un bouquin qui décrit le modèle de développement du système d’exploitation Linux, m’avait profondément marquée alors que j’avais à peine 19 ans. Je me souviens avoir été fascinée par ce que les êtres humains étaient capables de construire collectivement. Je trouvais aussi l’aspect politique de l’open source fascinant : l’idée de construire un patrimoine technique commun comme Linux et de le partager librement au monde était incroyable. C’est cette philosophie derrière l’open source qui m’a amenée à devenir développeuse. Je voulais contribuer à ce monde-là : un monde où la connaissance est partagée, pour le bien commun.

« Les start-up américaines prétendent toutes vouloir changer le monde, mais de quel monde parle-t-on ? Elles ont trop souvent comme seul objectif de faire toujours plus d’argent. »

Mais je n’en ai pas pris conscience tout de suite. Après des études dans l’intelligence artificielle appliquée aux sciences cognitives et une spécialisation en ingénierie logicielle, j’ai décroché mon premier job chez un éditeur bancaire. Je n’aimais pas le produit et éthiquement, je ne m’y retrouvais pas. Je pense qu’un profil technique peut apporter tellement plus de choses en s’engageant ! À l’époque, pourtant, je trouvais normal de séparer mes activités militantes de mon travail. Mais une dizaine d’années plus tard, après deux expériences professionnelles en tant que Lead Software Architect, cette dichotomie ne pouvait plus tenir.

Quel a été le moment décisif de cette prise de conscience ?

En 2012, après 10 ans de vie professionnelle, on a décidé avec mon conjoint, qui est aussi développeur, de faire un break pendant un an pour rencontrer des développeurs et des développeuses à travers le monde. On était curieux de voir comment des gens au même métier que nous le faisaient dans d’autres pays. Nous étions à l’époque déjà impliqués dans l’organisation de meetups et de conférences, et on a utilisé ces réseaux pour entrer en contact avec des développeurs au Togo et en Indonésie, entre autres.

Et on n’a pas été déçus, on a fait des rencontres incroyables ! Pour la première fois de ma vie, j’ai croisé la route de développeurs qui utilisaient leur passion pour le développement informatique pour aider les autres. Ça a été une véritable claque ! On s’est rendus compte qu’on était conditionnés pour prendre notre CDI, un gros salaire et ne rien dire sur le produit qu’on codait. Je dis souvent que je suis plus inspirée par les filles indonésiennes qu’on a rencontrées et qui faisaient le tour de l’île de Java à scooter pour donner des cours de code aux enfants que par… Bill Gates ! Ces rencontres ont totalement tué cette espèce de “rêve” autour du modèle de la Silicon Valley, qui est souvent véhiculée en école d’ingénieur. Les start-up américaines prétendent toutes vouloir changer le monde, mais de quel monde parle-t-on ? Elles ont trop souvent comme seul objectif de faire toujours plus d’argent.

Quelques années après ce voyage, j’ai commencé à donner des cours dans l’école d’ingénieur dans laquelle j’ai fait une partie de mes études, j’ai monté avec mon conjoint et quatre amis une entreprise en statut coopératif, et on a fait deux enfants d’affilée. Chaque salarié de notre entreprise travaillait bénévolement un jour par semaine sur des projets qui n’avaient pas les moyens de se payer des ressources tech. On a ainsi aidé pendant près de deux ans un centre de santé pour migrants âgés.

As-tu depuis rencontré d’autres personnes qui t’ont autant inspirées ?

Récemment, j’ai découvert les podcasts de Sénamé Koffi Agbodjinou qui habite au Bénin et qui travaille sur un concept de smart cities plus humain. Je suis aussi Sinatou Saka qui travaille sur la place du numérique en Afrique où la technique est au service des problématiques que rencontrent les gens et de leurs besoins, et non l’inverse. C’est dingue de se dire que j’ai dû faire un an de break pour m’apercevoir qu’il existait un monde au-delà du modèle de la Silicon Valley ! Malheureusement, tous les développeurs n’ont pas la possibilité ou la volonté de prendre ce recul-là.

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Que pourrait-on mettre en place, de ton point de vue, pour inciter toujours plus de développeurs à s’engager ?

Je constate que, parmi les ingénieurs qui souhaitent s’engager, beaucoup sont encore perdus. J’ai régulièrement des anciens élèves qui m’appellent pour me demander comment ils peuvent s’impliquer plus concrètement. La plupart du temps, ils participent à des meetups, mais ont ensuite du mal à trouver des projets concrets dans lesquels s’investir. Il y a donc clairement quelque chose à mettre en place pour faire matcher profils tech et projets à impacts positifs.

Mais globalement, cela va dans le bon sens, puisque le concept d’ingénierie positive est de plus en plus médiatisé en France grâce aux initiatives qui existent. Des jeunes ingénieurs de l’INSA ont, par exemple, créé en 2017 une fédération qui s’appelle Ingénieur.es Engagé.es, et il existe des associations comme La Clavette, La Fresque du Numérique ou encore Bayes Impact qui mettent en avant des projets à impacts positifs et qui aident les ingénieurs à prendre conscience des enjeux environnementaux et sociétaux du numérique. Et si certaines personnes trouvent le mouvement Tech for Good un peu bullshit, l’impact de ce type d’initiatives reste malgré tout positif car il permet de donner de la visibilité au mouvement d’ingénierie positive à travers les meetups et les événements qui sont organisés.

En ce qui me concerne, j’essaye aussi souvent que possible de mettre en avant des ingénieurs engagés dans la conférence MiXiT que je co-organise. Pour moi c’est primordial de mettre sous le nez des développeurs des personnes qu’ils n’ont pas forcément l’habitude de voir, et qui les feront se questionner. C’est mon devoir en tant que développeuse.

Photos by Brindusa I. Nastasa (Springroll Media) for WTTJ
Édité par Eléa Foucher-Créteau

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