En télétravail : bitcher, c'est fini ! Mais est-ce forcément une bonne chose ?

Le télétravail sonne-t-il la fin des commérages ?

Avec le durcissement des mesures sanitaires ces dernières semaines et la seconde vague qui fait déjà les gros titres, un retour permanent au bureau semble de plus en plus illusoire. Il va donc falloir s’habituer à combiner vie professionnelle et vie personnelle, à communiquer en 2D, et à faire une croix sur les potins entre collègues. Entre nous, cela fait combien de temps que vous n’avez pas bitcher à la machine à café ? Au fond ça ne vous manque pas un peu ? Allons-nous devoir, par la force des choses, réinventer nos façons de ragoter ? Et quelles conséquences cela a-t-il sur la vie en équipe ? Tentative de réponse avec deux expertes en psychologie du travail, Émilie Vayre et Bénédicte Pichard.

Les commérages pour maintenir un lien social

Si les commérages sont généralement perçus comme négatifs, ils sont pourtant utiles pour apprendre à naviguer en entreprise, estime Émilie Vayre, professeure de psychologie du travail et des organisations. Selon la spécialiste, cela permettrait de renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe en s’identifiant à des valeurs communes, mais aussi de mieux gérer les interactions avec ceux qui nous entourent, à travers la découverte de leurs personnalités.

Jaser avec ses collègues permet aussi de mieux se positionner au sein d’une hiérarchie, en déterminant qui a le pouvoir et qui ne l’a pas. Selon la psychologue du travail Bénédicte Pichard, ce temps informel peut aussi être mis à profit pour désamorcer les conflits, afin d’éviter un glissement vers le “bitchage” bête et méchant. Échanger ses impressions avec d’autres personnes suite à une situation tendue peut permettre d’apporter un éclairage sur la réaction disproportionnée d’un collègue par exemple, ou de dissiper un malentendu. Enfin, exprimer ses réticences face à certaines consignes peut être un moyen de décompresser et d’acquérir une distance critique par rapport à son travail. Les commérages viennent alors en appui de la productivité, puisqu’en offrant aux salariés des moments de respiration, ils leur permettent de remettre les choses en perspective.

Avec la généralisation du télétravail, une question se pose : ces moments informels nécessitent-ils d’être en présentiel pour exister ? « Personnellement quand j’ai envie de commenter quelque chose, ou que j’ai besoin de bitcher avec ma collègue, je l’appelle, avance Carla, chargée de projet. Je trouve ça même beaucoup plus facile depuis qu’on est en télétravail, parce qu’au moins personne ne nous écoute, contrairement à la cafèt’ où on est toujours obligés de se méfier et parler à voix basse. »

Télétravailler et bitcher, mission impossible ?

Le télétravail, par la distance physique qu’il impose, a certes mis à mal le lien social, - selon une étude OpinionWay publiée en juin, 40% des télétravailleurs interrogés regrettaient un manque de contact avec leurs collègues -, mais ne sonne pas forcément la fin de la “récrée ragots”. « Les façons d’échanger évoluent, il n’y a pas forcément moins de commérages avec le télétravail, c’est juste que ceux-ci sont faits différemment : certains vont décrocher leur téléphone, s’écrire sur les chats, et d’autres non », explique Bénédicte Pichard. Pour autant, le fait ne plus pouvoir communiquer aussi spontanément que dans les couloirs de l’entreprise aurait une influence directe sur la fréquence de ces interactions. « Il est plus facile de s’arrêter devant le bureau de son collègue pour lui glisser une remarque, que de décrocher son téléphone pour parler uniquement de choses qui peuvent sembler secondaires », souligne Émilie Vayre. Aussi, la présence physique serait importante pour capter tous ces instants de communication non verbale, qui font souvent le sel de nos conversations entre collègues.

« Il est plus facile de s’arrêter devant le bureau de son collègue pour lui glisser une remarque, que de décrocher son téléphone pour parler uniquement de choses qui peuvent sembler secondaires », Émilie Vayre, experte en psychologie du travail.

« Parfois, en open-space, lorsque l’on est témoin d’un échange très tendu entre deux personnes, on va proposer d’aller boire un café pour faire redescendre la pression. À distance, ce n’est pas possible », affirme Léa, cheffe de projet en agence de communication. Autre problème, les outils de télétravail ne sont pas toujours adaptés à ces petits moments. « Honnêtement ça m’est arrivé d’écrire à mes collègues sur le chat pendant une réunion, mais j’évite dans la mesure du possible, ça me fait toujours un peu peur de savoir que le message est enregistré quelque part », confie Yann, business développeur. Là où certains ne se sentiront pas nécessairement légitimes d’appeler leur collègue pour ne rien dire “d’important”, d’autres se méfieront d’outils comme Zoom, où les conversations sont susceptibles d’être tracées. Les travailleurs qui ont noué des liens d’amitié relativement forts auront sur la durée moins de mal à prolonger les échanges informels à distance, mais qu’en est-il de ceux qui commencent une nouvelle mission à distance ?

Les ragots, un bon outil pour s’intégrer

Caroline, responsable dans une ONG, n’a pour l’instant encore jamais vu ses collègues “en vrai”, et être dans l’incapacité de prendre part aux cancans ne l’aide pas vraiment à s’intégrer. « J’ai du mal à cerner leurs personnalités, je perçois parfois quelques piques lors des réunions en visio mais je ne sais pas vraiment qui pense quoi, raconte-t-elle. D’autant que pour l’instant, personne n’ose se confier à moi. L’ambiance de bureau me manque, je trouve ça beaucoup plus difficile de créer de la complicité via un écran, même si ce n’est pas impossible non plus. » Selon la professeur de psychologie du travail Émilie Vayre, les échanges informels que constituent les commérages jouent un rôle crucial quand on intègre une nouvelle entité : ils permettent à la fois de transmettre des connaissances, mais aussi de partager des informations, des compétences, et de bénéficier de soutien lors des moments difficiles. De la même façon, les travailleurs qui sont à distance quand le reste de leur équipe est en présentiel peuvent ressentir un sentiment d’isolement du fait d’être exclus de ces moments informels et si précieux à la cohésion d’équipe. « Beaucoup de salariés télétravaillent un ou deux jours par semaine, mais pas nécessairement les mêmes jours que leurs collègues, et se retrouvent ainsi à ne pas voir certaines personnes pendant des semaines entières », explique la psychologue. Être exclu des commérages peut alors amoindrir le sentiment d’appartenance : à une équipe, mais aussi à une entreprise. Le télétravailleur se sent moins concerné et de fait peut entrer dans un cercle vicieux en communiquant moins, et en investissant encore moins dans ses missions.

« L’ambiance de bureau me manque, je trouve ça beaucoup plus difficile de créer de la complicité via un écran, même si ce n’est pas impossible non plus. », Caroline, responsable dans une ONG.

Adapter le temps du travail aux commérages de comptoir

Pour faire face à cette situation, les expertes en psychologie du travail préconisent donc aux managers d’organiser des temps informels entre collègues. Cela peut passer par la mise en place d’un emploi du temps commun entre personnes de la même équipe, en les faisant venir sur site les mêmes jours et ainsi maintenir la cohésion via des échanges informels. Organiser des réunions communes une fois par semaine peut également donner à ceux qui ne se voient plus en vrai, le temps nécessaire pour papoter. « C’est aux organisations de soutenir les salariés en mettant en place un accompagnement spécifique », affirme Emilie Vayre. Une chose est sûre : selon l’experte, ce qui ressort des différents travaux menés sur le sujet est que même dans un contexte de télétravail généralisé, le présentiel est indispensable, et le maintien des relations un élément clé pour maintenir une bonne cohésion d’équipe. Alors télétravailler, oui, mais sans oublier que nos petites remarques sur notre manager à la machine à café ne sont pas si futiles que ça.

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Photo d’illustration by WTTJ

Coline de Silans

Journaliste indépendante

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