Chômage partiel : quand les uns sont en bore-out, les autres sont en burn-out

Chômage partiel : bore-out à la maison, burn-out au bureau

Alors que depuis mai, le chômage partiel avait lentement commencé sa décrue, chacun reprenant bon gré mal gré le chemin du bureau, l’annonce du reconfinement est venue mettre un coup d’arrêt à cette dynamique. Entre mi-octobre et début novembre, le nombre de demandes d’autorisation préalable à l’activité partielle est passé de 3 000 par jour à 15 000, selon la DARES, l’institut statistique du ministère du Travail. Un coup dur pour ceux qui espéraient reprendre enfin un rythme de travail « normal ».

Car, si certains ont découvert les joies et les affres du chômage partiel à l’aune de ce second confinement, pour d’autres, il fait partie de leur quotidien depuis mars. Et pour ces derniers, le temps commence à être long, très long. Surtout quand les mesures de chômage partiel ne concernent qu’une petite partie de l’entreprise. Quand on est mis sur le banc de touche pour la deuxième fois, comment peut-on continuer à se projeter professionnellement ? Comment ne pas se sentir inutile vis-à-vis de ceux restés mobilisés ? À l’inverse, les salariés qui n’ont pas pu bénéficier de jours de chômage partiel envient-ils leurs collègues restés chez eux ? En n’impactant pas tous les salariés de l’entreprise, l’activité partielle devient-elle un vecteur d’inégalités ? Nous avons posé la question à ceux dont les entreprises l’ont mis en place.

Des frustrations qui s’accumulent

« Les projets que l’on m’avait confiés continuent à vivre sans moi, et de savoir que j’ai bossé dessus à 80%, mais que quelqu’un d’autre va les finaliser, c’est dur. » - Alexia, en CDI dans l’hôtellerie

Depuis mars, le quotidien d’Alexia, en CDI dans l’hôtellerie, n’est plus vraiment le même. Le secteur, parmi les plus impactés par la crise, a vu ses effectifs fondre comme neige au soleil, et même si l’été a permis de relancer un peu l’activité, la reprise fut de courte durée. « Lors du premier confinement, j’étais au chômage partiel à 100%. Au début, j’allais courir, je me disais que j’allais prendre conscience de ce qui était vraiment important pour moi, se souvient-elle. Je pensais que ça allait durer deux mois tout au plus. Cet été, je suis repassée à trois jours par semaine, j’ai repris les projets en cours, j’ai eu de nouveaux objectifs, et ça m’a fait beaucoup de bien. Puis, tout s’est de nouveau arrêté. Honnêtement, je pense qu’il n’y a rien de pire que de se retrouver empêchés de travailler en début de carrière, alors qu’on a encore tout à apprendre. »

Se retrouver sans possibilités de satisfaire son ambition professionnelle est particulièrement difficile à vivre quand une partie de l’équipe continue de fonctionner normalement. « Ma manager travaille un jour par semaine, poursuit Alexia. Les projets que l’on m’avait confiés continuent à vivre sans moi, et de savoir que j’ai bossé dessus à 80%, mais que quelqu’un d’autre va les finaliser, c’est dur. Je sais que ma hiérarchie a mis en place le chômage partiel pour ne pas supprimer de postes, et je lui en suis reconnaissante, mais c’est frustrant. » Pour ne plus subir la situation, Alexia a pris une décision radicale : prendre un petit boulot en freelance en attendant que l’activité reprenne pour de bon.

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La culpabilité de ne plus se sentir investie

« Petit à petit on se désinvestit, et c’est culpabilisant vis-à-vis de notre manager, qui, elle, continue à bosser. On préférerait l’aider… » - Alexia, en CDI dans l’hôtellerie

« Je ne voudrais pas que ma manager imagine que je me désengage de mon boulot, explique la jeune femme. J’aimerais pouvoir travailler pour elle, mais je ne peux pas me permettre de rester sans rien faire pour une durée indéterminée, que ce soit pour des raisons psychologiques ou financières. » Combler le manque de perspectives professionnelles en mettant en place des solutions pour s’occuper n’est pas simple à gérer, surtout pour ceux dont une partie des collègues est restée mobilisée dans l’entreprise. « Une fois par semaine, on continue à faire une petite réunion avec notre manager, raconte Alexia. C’est difficile parce qu’on a tous des plans B pour s’occuper, moi j’ai des missions freelances, l’un de mes collègues anime des webinars… _Petit à petit on se désinvestit, et c’est culpabilisant vis-à-vis de notre manager, qui, elle, continue à bosser. On préférerait l’aider… »

À cette culpabilité de s’investir dans une autre mission et ne pas pouvoir venir en aide à son entreprise, s’ajoute parfois un sentiment d’inutilité, qui éveille certaines craintes pour la suite. « En voyant que l’entreprise continue de tourner sans nous, on ne peut pas s’empêcher de penser que notre hiérarchie va se dire que notre job est superflu, redoute Alexia. Personnellement, je suis persuadée qu’il n’est pas inutile, mais d’un point de vue économique, si la boîte doit faire des choix, en tant que salarié au chômage partiel on peut se sentir plus en danger que d’autres… »

Pour autant, la jeune femme n’envie pas spécialement la place de sa supérieure, qui continue un jour par semaine. Une situation délicate selon elle, qui ne permet ni de déconnecter complètement, ni de s’épanouir dans ses missions. « Aussi difficile que ce soit de ne pas pouvoir se projeter, au moins être au chômage partiel à 100%, permet de se recentrer », relativise Alexia. Et si certains salariés au chômage partiel peuvent parfois envier ceux qui continuent à travailler, avoir du temps pour soi tout en étant payé, peut faire rêver quand on se place du côté des « mobilisés ».

Un sentiment d’injustice envers ceux qui ont pu « déconnecter »

> « On me demandait de faire le boulot des autres parce qu’ils n’étaient plus là, mais quand j’avais des questions sur tel ou tel dossier, je n’avais personne à qui parler. » - Charles, responsable marketing d’une grande enseigne de loisirs

Chez les salariés qui ont continué à travailler en effectif réduit, le deuxième confinement est aussi compliqué, mais pas pour les mêmes raisons. Maud, 28 ans, travaille dans les RH, un domaine particulièrement sollicité pendant la crise. « Je gère environ 200 collaborateurs, pour lesquels on a dû mettre en place tous les process de chômage partiel dès le premier confinement, raconte la jeune femme. Ma charge de travail a littéralement triplé, en plus de mes sujets habituels, je me retrouvais à gérer toutes les nouvelles problématiques liées à la mise en place du télétravail. On pensait que les salariés reprendraient à temps plein en novembre, mais ça ne s’est pas fait, et depuis mars, mon rythme est intense. Je sais qu’être en chômage partiel depuis plusieurs mois n’est pas une partie de plaisir, mais quand j’entends que certains font du sport à l’heure qu’ils veulent, vont se balader, je les envie… Moi, mon sport, c’est 40 minutes en speed à la fin de la journée, quand je ne bosse pas le soir. Et pourtant, nous touchons un salaire presque équivalent… Leur situation n’est certes pas meilleure, mais peut-être que j’aurais aimé avoir un ou deux jours de chômage partiel pour souffler un peu. »

Même impression pour Charles, responsable marketing d’une grande enseigne de loisirs, qui s’est retrouvé seul à travailler dans une équipe de dix personnes : « Quand on m’a annoncé, au début du premier confinement, que je serai seul à rester à temps plein, je me suis senti valorisé. Mais j’ai très vite déchanté quand je me suis rendu compte de la charge de travail que cela impliquait. Et je me suis demandé si cette “valorisation” valait tous les sacrifices personnels qu’elle impliquait… » Bien souvent, rester en effectif réduit implique en effet de récupérer la charge de travail des autres, ce qui augmente de fait les inégalités entre collègues. « La transition fut très violente, se souvient Charles. Du jour au lendemain, il n’y avait plus personne. On me demandait de faire le boulot des autres parce qu’ils n’étaient plus là, mais quand j’avais des questions sur tel ou tel dossier, je n’avais personne à qui parler. Résultat, je n’ai jamais autant travaillé ! »

Burn-out vs bore-out

« Ce qui était vraiment difficile au début, c’était de voir tous ces gens qui profitaient de leur temps libre pour s’épanouir sur le plan personnel, pendant que moi, je n’avais plus le temps de rien » - Maud, 28 ans, travaille dans les RH

« Il y a eu comme une fracture quand je me suis retrouvé à parler à des collègues qui jusque-là vivaient les mêmes choses que moi, et qui soudainement se retrouvaient à ne plus rien faire, alors que j’étais complètement sous l’eau, ajoute Charles. Je ne dis pas qu’être au chômage partiel est plus facile à vivre, mais quand j’y pense j’aurais bien aimé connaître ça, une période suspendue, où l’on peut reconnecter avec soi, et prendre le temps de faire ce que l’on n’a jamais le temps de faire… » Sans aller jusqu’à jalouser leurs collègues au chômage partiel, dont ils étaient bien conscients qu’ils affrontaient leurs propres difficultés, Charles et Maud auraient aimé avoir le choix de pouvoir expérimenter cette période un peu inédite, où soudainement, chacun est libre de profiter de son temps. « Le fait que la plupart de mes amis soient retournés travailler à temps plein m’aide à relativiser, analyse Maud. Ce qui était vraiment difficile au début, c’était de voir tous ces gens qui profitaient de leur temps libre pour s’épanouir sur le plan personnel, pendant que moi, je n’avais plus le temps de rien. »

Des leçons à tirer du premier confinement

« J’ai également demandé à avoir au moins une personne de l’équipe à temps plein avec moi pour le deuxième confinement, pour m’alléger. » - Charles, responsable marketing d’une grande enseigne de loisirs

En laissant certains sans occupation pour la deuxième fois cette année, et en saturant de travail d’autres - dont le rythme était déjà souvent soutenu -, le reconfinement est venu gonfler les chiffres du taux de détresse psychologique : fin octobre, 35% des salariés Français étaient en état d’épuisement émotionnel sévère et 5% en burn-out, selon un baromètre réalisé par Opinionway. Qu’ils soient débordés de travail parce qu’ils récupèrent le travail d’autres, ou à l’inverse qu’ils ne supportent plus de tourner en rond, les salariés dont les entreprises ont pris des mesures de chômage partiel doivent apprendre à composer avec de nouvelles dynamiques, et les managers à mieux appréhender les dissensions. « Il y a eu des discussions où j’ai fait part à mes managers de l’impact de la mise en place du chômage partiel dans l’équipe, je leur ai dit que cela avait révélé des failles dans notre organisation, relate Charles. J’ai également demandé à avoir au moins une personne de l’équipe à temps plein avec moi pour le deuxième confinement, pour m’alléger. »

Bore-out pour les uns ou burn-out pour les autres, le chômage partiel aura décidément laissé des séquelles chez les salariés. Prendre son mal en patience en diversifiant ses activités, ou tirer la sonnette d’alarme auprès de sa hiérarchie quand la charge de travail n’est plus gérable sont autant de façons d’éviter la saturation ou l’ennui au travail. Le plus important étant, peut-être, de garder en tête que la situation de son collègue n’est pas nécessairement plus enviable…

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Photo d’illustration by WTTJ

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