Faire une pause dans sa carrière : est-ce nécessairement la compromettre ?

Peut-on faire une pause sans nuire à sa carrière ?

Partir en stage d’initiation à la permaculture, vivre quelques mois la slow-life dans le Perche, consacrer du temps à ses enfants, s’occuper d’un proche malade, ou s’en aller pour un tour du monde à la voile… On a tous une bonne raison de s’offrir une parenthèse personnelle dans sa carrière. Congé sabbatique, pause entre deux jobs, congé parental… Pour les uns, la pause est une respiration nécessaire, l’occasion d’un nouveau départ ou de mener une vie meilleure. Pour d’autres, la pause est une « fuite », un « coup d’arrêt » qui risque de nous faire tomber « au point mort » côté pro. Dans tous les cas, difficile de savoir si celle-ci peut freiner ou non notre évolution de carrière…

Afin d’y voir plus clair, nous avons donné la parole à un chasseur de tête et à une coache professionnelle. D’un côté, Renaud Ramia, Directeur Executive Search du cabinet de recrutement Valtalis, costard gris et oreillette vissée à l’oreille, nous avertit des risques que présente la pause et rappelle les réalités du marché. De l’autre, vêtue d’un sweat-shirt coloré portant la mention « Vivre de qui je suis ! », Marie-Laure Deschamp, coache professionnelle et personnelle, dit « oui » au break assumé s’il est bien préparé. Place à la discussion…

Rentrons tout de suite dans le vif du sujet : le fait de s’offrir une pause a-t-il nécessairement un impact négatif sur sa carrière ?

Renaud Ramia : Je ne suis pas fondamentalement contre le fait de faire une pause dans sa carrière. Je comprends même parfaitement ce besoin ! C’est une occasion de se recentrer sur soi, sur ses envies et de développer d’autres pistes, d’autres projets. Mais le point sensible de la pause, c’est le retour au travail. Si l’on part en congé sabbatique, par exemple, on laisse un poste vacant et la réintégration est parfois délicate. On peut être remplacé par plus performant que soi. Ce qui est sûr, c’est que l’entreprise ne nous attendra pas, elle confiera à d’autres les projets que nous aurions eût à gérer… Et si on part entre deux jobs, il faut savoir le justifier auprès d’un recruteur…

Marie-Laure Deschamp : C’est peut-être le cas, mais je pense qu’il faut nuancer cette notion de risque. Si on part en ayant en tête de retrouver sa vie pro comme on l’a laissée, en effet, c’est risqué, car il y a peu de chances qu’on retrouve exactement la même place qu’on occupait avant. La situation aura évolué, mais il est fort probable que nous aussi, nous changions après une telle expérience. Sauf si la pause n’a pas eu les bénéfices escomptés, il est fort probable que le poste que l’on a quitté ne nous fasse plus briller les yeux. Après tout, il y avait bien une raison à cette pause…

Renaud Ramia : Effectivement, il faut être conscient que cette démarche peut nous sortir du marché du travail et affecter le reste de notre carrière. Cette expérience risque de nous changer en profondeur et de nous détourner de nos objectifs professionnels initiaux. Lorsqu’on décide de revenir sur le marché du travail, on peut être dérouté et avoir du mal à accepter de retourner dans le monde de l’entreprise tel qu’on l’a connu.

Selon vous, est-ce qu’il y a de bonnes ou de mauvaises raisons de faire une pause ?

Marie-Laure Deschamp : Une chose est sûre : prendre une pause ne doit pas être une fuite pour échapper à un job qui ne nous satisfait plus, ou parce qu’on ne peut plus encadrer son boss. Si c’est le cas, alors elle ne sera ni pertinente pour notre parcours, ni efficace. La pause implique de prendre une décision mûrement réfléchie et assumée. Il est impératif de sonder sa conscience et de se demander : « Pourquoi ai-je besoin de m’arrêter ? Et est-ce vraiment d’une pause dont j’ai besoin ? »

Renaud Ramia : Oui, précisément, il faut que la pause poursuive un but personnel ou professionnel. Pour savoir si votre pause est utile, demandez-vous si elle valorise votre parcours, si vous avez quelque chose à raconter pour expliquer ce choix personnel. Cela peut être pour suivre des études d’histoire de l’art, ou pour assouvir un besoin personnel…

Marie-Laure Deschamp : Tout à fait. Si on a envie de faire une pause parce qu’on n’est plus motivé au travail, qu’on se pose des questions existentielles sur notre orientation, alors il ne faut pas hésiter à se faire accompagner par un coach ou une association pour mûrir son projet avant de se lancer dans son break. L’idée est de comprendre pourquoi on en a besoin et dans quel but. Parfois, on a juste besoin de déconstruire le fantasme d’un mode de vie ou d’un projet qui nous attire. Dans ce cas, mieux vaut prendre une courte pause pour tester cette voie et se faire une idée. On aura plus de chance de revenir avec la réponse. Faire une pause pour faire une pause, sans vraiment avoir de projet est bien plus risqué. Prendre du temps pour soi c’est possible, mais il faut savoir ce que l’on va en faire et ce qu’il va nous apporter.

Vous dites qu’une pause ne doit pas venir en réaction à un ras-le-bol, mais pourtant, souffler après des moments difficiles est clé pour se recentrer, non ?

Marie-Laure Deschamp : Dans certaines situations de fatigue professionnelle, prendre un temps pour soi est effectivement nécessaire. Mais il faut veiller à la prendre avant de tomber dans l’épuisement ou, pire, le burn out. Idéalement, il vaut mieux tirer la sonnette d’alarme bien avant d’en arriver à un tel état. Si on a besoin d’aide, on peut se tourner vers un psychothérapeute, des associations, ou même un coach. Mais si la pause ne vient qu’en dernier recours, qu’elle est subie, elle risque d’être vécue comme un échec, et l’idée de retourner au bureau risque de nous donner la boule au ventre. Dans cette hypothèse, le travail de reconstruction est immense.

Renaud Ramia : C’est exactement ça. Si le moment de la pause intervient trop tard, alors elle est dévastatrice. C’est qu’on ne connaît pas encore ses limites ou qu’on a du mal à les poser. Être en mesure de s’arrêter au bon moment, c’est au contraire faire preuve de maîtrise. On est parfois trop concentré sur l’idée qu’il faut absolument « évoluer », au risque de s’essouffler. La pause c’est, au contraire, « faire un pas de côté », prendre du recul pour sortir de cet engrenage… Et c’est une démarche que l’on peut parfaitement expliquer à un service RH. Le besoin de faire un point est tout à fait admis aujourd’hui. D’ailleurs, certaines entreprises ont parfaitement intégré l’intérêt du congé sabbatique qui valorise aussi bien leur marque employeur que l’employé. Mais dans tous les cas, il faudra l’aborder et être capable d’expliquer sa démarche en entretien

Justement, la pause, quelle que soit la raison qui la motive, n’est pas toujours facile à assumer. Comment peut-on l’aborder en entretien et la justifier ?

Renaud Ramia : Parfois, je me confronte à des candidats à la franchise désarmante. On ne peut pas justifier une pause en disant : « J’étais épuisé, j’ai fait un break d’un an pour partir me reposer au soleil. » Même si cela est vrai et que la pause a été bénéfique, cela envoie un très mauvais signal. C’est une question de vision et de storytelling. Il faut travailler l’histoire que l’on va raconter autour de cette coupure professionnelle à son futur recruteur, comme à son entourage.

Marie-Laure Deschamp : Ce qui compte pour un recruteur, c’est que vous ayez mis ce temps à profit. Par exemple, si vous êtes parti six mois en mission humanitaire, que vous êtes simplement resté·e chez vous pour réfléchir ou que vous avez entrepris l’ascension du Kilimandjaro, qu’avez-vous appris sur vous ? Quels obstacles avez-vous rencontré ? Comment les avez-vous dépassés ? Quelles nouvelles compétences avez-vous développées ? Vous devez être en mesure de valoriser cette expérience quelle qu’elle soit.

Y a-t-il un temps de pause maximum à ne pas dépasser ?

Renaud Ramia : Tout dépend du moment où l’on part. Prendre un break en début de carrière, quand on est encore en train de se former, ce n’est pas forcément une bonne idée… Selon moi, il faut aller au bout de sa première expérience. La pause optimale est plutôt celle qui s’effectue entre deux jobs. Faire une pause d’un, deux ou trois mois entre deux postes est même sain ! C’est comme se remettre d’une rupture, il y a une phase de deuil nécessaire avant d’aborder un nouveau poste.

Marie-Laure Deschamp : Exactement ! J’aime cette idée du deuil. D’autant qu’il faut s’assurer d’arriver en forme dans un nouveau job. Il n’y a rien de plus naturel que de faire un break pour reprendre des forces avant d’affronter de nouveaux challenges ! Ça s’explique très bien.

Renaud Ramia : Pour autant, selon moi, il y a un temps raisonnable au-delà duquel on ne peut aller. Dépasser une période de six mois environ, à moins que cela ne soit une pause forcée (raisons personnelles, familiales…), n’est pas toujours admis sur le marché du travail. En particulier dans les secteurs qui évoluent vite, où il faut sans cesse se former et se mettre à la page. C’est le cas par exemple dans l’IT ou le digital. Faire une pause, c’est risquer de rester trop longtemps déconnecté et de tomber dans l’obsolescence. Une entreprise qui recrute s’attend à ce que le candidat coche 90% de son cahier des charges et si la maîtrise de certains outils derniers cris viennent à manquer, alors vous pourriez passer entre les mailles du filet.

Marie-Laure Deschamp : Effectivement, même si vous développerez d’autres compétences en attendant, il y a une réalité technique à prendre en compte et c’est important d’en être conscient.

Lorsque la pause comporte trop de risques, y a-t-il des alternatives ?

Marie-Laure Deschamp : Bien sûr, mais tout dépend des raisons qui vous poussaient à considérer la pause ! Si vous vous ennuyez dans votre job, il est encore temps d’observer la situation et de regarder si vous ne pouvez pas saisir l’opportunité d’initier un nouveau projet en interne, de faire du bénévolat, de suivre des cours du soir ou même de lancer un « side project ».

Renaud Ramia : On peut aussi se montrer proactif dans sa vie personnelle. On a ainsi vu des collaborateurs partir vivre en région et proposer à leur entreprise de monter une antenne locale. Cela permet d’aligner ses besoins personnels et professionnels tout en endossant de nouvelles responsabilités et en valorisant son parcours professionnel. C’est une marque de dynamisme et de confiance que peut tout à fait envisager l’entreprise.

Marie-Laure Deschamp : Une autre alternative à la pause peut être de rebondir à l’extérieur. Changer de job permet de créer un appel d’air, c’est aussi une bouffée d’oxygène.

Renaud Ramia : Pause ou pas, en fait l’important c’est de ne pas subir les choses. Vous devez toujours rester maître du jeu et de votre carrière. Des opportunités peuvent se présenter, c’est à vous de voir si vous les saisissez ou non. Vous êtes le moteur de votre parcours personnel et professionnel.

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Photo par Welcome to the Jungle
Édité par Gabrielle Predko

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