“Paresse pour tous” : Et si on passait à la semaine de 15h ?

Paresse pour tous : le livre de la semaine de 15h

Émilien Long, prix Nobel d’Économie, est candidat à la présidentielle de 2022. Son programme : le droit à la paresse, avec une limite de trois heures de travail quotidien. C’est le départ du nouveau livre d’Hadrien Klent « Paresse pour tous » (éd. La Tripode). Une fiction, entre essai et roman, qui remet au goût du jour les théories de Paul Lafargue et John Maynard Keynes. Il y a plus d’un siècle, les deux économistes prônaient déjà des journées de travail écourtées. Des discours qui résonnent d’autant plus aujourd’hui, alors que la crise sanitaire nous a obligé·e·s à nous réinterroger sur nos rythmes de vie et nos façons de travailler. Une fiction qui pourrait devenir réalité ? Entretien avec un convaincu.

15 heures de travail hebdomadaire, un revenu plafonné à 6 000 € par mois, des heures supplémentaires dès la quatrième heure travaillée… Le programme d’Émilien Long, le candidat à la présidentielle de votre roman, pourrait-il être appliqué aujourd’hui ?

Certainement. Le plafonnement des salaires ne gênerait en réalité que les 8 % de Français qui touchent plus de 6 000 €, par exemple. Je m’étonne de ne pas voir les pouvoirs politiques se saisir de ce sujet. Le roman permet aux lecteurs de se dire qu’un autre monde aurait été possible, et qu’il est même peut-être encore possible. Mon rôle d’écrivain est de faire en sorte qu’ils se questionnent sur leur mode de vie, et qu’au fur et à mesure ils s’approprient ce programme pour en faire quelque chose, y compris, pourquoi pas, dans le champ politique.

La paresse, ce n’est ni la flemme, ni la mollesse, ni la dépression. C’est ne plus être rivé à son travail, à ses écrans, à la consommation. C’est avoir du temps pour s’occuper de soi, des autres, de la planète. (…) C’est ne plus subir, tant les injonctions productives que les assauts de la consommation passive.

Qu’est-ce que ce “droit à la paresse”, revendiqué par Émilien Long ?

C’est un essai, publié en 1883 par Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx. Il estime que les salariés, les ouvriers, sacralisent trop le travail. Il propose donc de réduire le temps de travail à 3 heures par jour. En 1930, Keynes prend le relais de cette pensée et publie un écrit dans lequel il se projette un siècle plus tard, c’est-à-dire à peu près à notre époque. Il prédit que la « lutte pour la subsistance » ne sera plus « primordiale » ni « pressante ». Autrement dit, il ne sera plus nécessaire de s’escrimer à la tâche pour satisfaire les besoins principaux de l’humanité, manger, dormir… Mais, selon Keynes, l’Homme continuera malgré tout à effectuer un « certain travail afin de lui donner satisfaction », des « petites tâches, obligations et routines ». Il chiffre à « trois heures par jour » ce besoin qu’il faudra continuer à satisfaire.

Si l’on travaille trois heures par jour, le reste du temps que fait-on ? Rien ?

Non non, l’idée n’est pas de lézarder. Trois heures sont consacrées à une activité rémunérée, le reste à ses propres envies. La paresse, ce n’est ni la flemme, ni la mollesse, ni la dépression. C’est ne plus être rivé à son travail, à ses écrans, à la consommation. C’est avoir du temps pour s’occuper de soi, des autres, de la planète. C’est se préoccuper des choses essentielles à la bonne marche d’une société. C’est ne plus subir, tant les injonctions productives que les assauts de la consommation passive.

A vous entendre, la paresse ne renvoie donc pas à la flemmardise. Mais existe-t-il dans notre société de réels tire-au-flanc ?

Oui. Toute personne qui n’a pas besoin de travailler pour percevoir des revenus. Je pense notamment aux propriétaires d’appartements, aux actionnaires, aux rentiers… Une situation qui devrait choquer. Alors qu’à la place, on pointe du doigt et on qualifie d’« assistés » ceux qui travaillent et/ou qui perçoivent de minuscules minimas sociaux.

Les gens se définissent tellement par leur travail, que lorsque quelqu’un est au chômage, on a l’impression qu’il est dans l’échec. Certains continuent d’exercer des métiers qui ne servent à rien, juste à faire tourner une machine folle, pour avoir simplement le sentiment d’exister.

Dans un monde de “la semaine de 15h”, ceux qui veulent travailler davantage pourraient-ils le faire ?

Ils en auraient bien évidemment le droit. L’idée n’est pas d’imposer une dictature, mais d’inverser le modèle économique.

Sommes-nous prêts à un tel changement ? Ne pas travailler est plutôt mal perçu…

Effectivement. Les gens se définissent tellement par leur travail, que lorsque quelqu’un est au chômage, on a l’impression qu’il est dans l’échec. Certains continuent d’exercer des métiers qui ne servent à rien, juste à faire tourner une machine folle, pour avoir simplement le sentiment d’exister. Mais pour moi, nous sommes prêts à un tel changement. Il suffit par exemple d’observer des retraité·e·s, au départ angoissé·e·s à l’idée de ne plus travailler car leur vie était jusque-là rythmée par le travail, et qui au bout de quelques mois vivent très bien sans !

Et vous, parvenez-vous à ne travailler que trois heures par jour ?

Quand j’écris un livre, oui. C’est tellement intense, tellement usant, qu’il est de toute façon difficile de travailler davantage. Mais étant donné que j’exerce d’autres activités en parallèle, en réalité, je travaille plus de trois heures (ce qui explique qu’il utilise un pseudo pour écrire et qu’il refuse d’apparaître en photos, NDLR.).

L’action du roman débute en mars 2020, en plein confinement. Pourquoi avoir choisi cette temporalité ?

Le fait de l’ancrer dans notre ultra-quotidien, cela rend la chose plus concrète, plus évidente à mes yeux. C’est une utopie d’aujourd’hui. Les lecteurs peuvent davantage en saisir la portée. La crise sanitaire a modifié notre façon de travailler. On a été amenés à réfléchir sur notre rapport au travail, et à se dire, comme Émilien Long, que nous n’avons qu’une seule vie… Il faut réfléchir à la manière de l’utiliser le mieux possible, et cela ne veut pas dire forcément en ayant le meilleur boulot, le meilleur salaire.

Alors certes nous n’en sommes pas aux 15h hebdomadaires, mais certaines entreprises pensent la semaine de quatre jours par exemple… C’est un bon début, non ?

Oui, c’est un petit pas. Chaque minute gagnée permet de faire réfléchir sur notre rapport au travail. Quand on est passé aux 35 heures, la France ne s’est pas écroulée. On a prouvé qu’on pouvait travailler moins et tout aussi bien. Mais pourquoi ne pas aller plus loin, plus vite ?

Vous écrivez : « Quand l’obligation du travail tombe, la société se met en mouvement ». Diriez-vous qu’elle est à l’arrêt actuellement ?

Ni en mouvement ni à l’arrêt. En ce moment, à cause de la crise sanitaire, nous sommes dans un entre-deux. Beaucoup se sont autorisés à s’interroger sur leur place dans la société, car la vie est apparue soudainement plus fragile. On a été tous suspendus à une angoisse médicale. D’un autre côté, dès que cela a été possible, les structures se sont remises en route. Il fallait à tout prix relancer la machine économique, produire, consommer.

A quoi ressemble, pour vous, l’entreprise du XXIe siècle ?

Elle apparaît moins stricte, plus cool que dans les années 70. Mais on a beau la peindre en rose, y mettre de la bonne humeur, un babyfoot… Les schémas n’ont pas changé. Il y a toujours le capital d’un côté, le travail de l’autre.

Idéalement, comment imagineriez-vous le travail ?

Il faudrait mieux répartir le temps de travail. Aujourd’hui, il y a, d’un côté, une petite proportion de la population à laquelle on délègue énormément de responsabilités, qui s’épuise, et d’un autre, des gens auxquels on affirme qu’il n’y a pas de boulot pour eux. Et arrêtons de produire à tout crin. Interrogeons-nous sur nos besoins et nos capacités réelles, et sur ce qui fait vraiment sens.

Votre roman se termine par un « à suivre ». Il y aura donc une suite ?

Oui. Ce premier tome était consacré à la conquête du pouvoir. Là où tout est possible, où l’on veut y croire. Le prochain, qui devrait sortir en 2023, parlera de l’exercice du pouvoir.

Pensez-vous qu’un Émilien Long pourrait émerger d’ici les prochaines (vraies) élections présidentielles ?

Si ce n’est pas aujourd’hui, cela sera plus tard. Un jour ou l’autre, on finira par prendre conscience que nous vivons dans des pays trop riches, avec trop de biens de consommation, trop de voitures, trop d’avions. On va réduire tout cela et constater que malgré tout on parvient à être heureux.

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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