Les réseaux professionnels nous rendent-ils aussi fous que Tinder ?

Et si LinkedIn vous rendait fou ?
Un article de notre expert.e

Roseline Laloupe

Spécialiste RH et créatrice d’identité professionnelle, Linkedin Top Voices 2020

Lorsqu’on recherche un emploi, la présence sur les réseaux sociaux professionnels est devenue incontournable. On y fait de belles rencontres, et plus si affinités. Le but ultime ? Dénicher son partenaire de vie pro tant recherché. Sur le papier, tout est beau. Mais en réalité, l’utilisation des sites de rencontres professionnelles comme des applis de dating ne créent-elles pas un vrai malaise ? Si oui, par quels symptômes se manifeste-t-il ? Il est temps d’en parler franchement !

Les rencontres amoureuses se digitalisent, les rencontres professionnelles aussi.

Le digital accroît nos chances de trouver le bon partenaire pro, m’avait-on dit. C’est aussi ce que vantent les créateurs des plateformes de rencontres online. Que disent les faits ? 30% des couples formés en novembre 2020 se sont rencontrés sur Internet selon un sondage de l’IFOP et 38% des demandeurs d’emploi ont recherché un poste via les réseaux sociaux en 2017, selon une enquête de l’IFOP et Pôle Emploi. Les rencontres amoureuses se digitalisent donc bel et bien, et les rencontres professionnelles aussi.

Pourtant, rechercher un·e amoureux·se en ligne n’est pas une affaire aussi simple qu’un épisode de “Mariés au premier regard”, a en croire le nombre de déçus des sites et applis de rencontre : 83% de leurs utilisateurs, pour être exact. Culture du zapping, superficialité, abondance, superpuissance des utilisateurs… Judith Duportail, première journaliste à avoir raconté sa Dating fatigue dans un ouvrage paru en 2021, ne mâche pas ses mots : « le monde du dating est une véritable boucherie ».

Mais quant est-il des réseaux sociaux pro ? De par leur apparence plus sérieuse, échappent-ils à la face sombre des applis de rencontre ? Et comment bien se prémunir des pièges qu’ils comportent ? Après avoir un temps utilisé LinkedIn comme on cherche l’amour sur Tinder, je liste pour vous les symptômes à surveiller et les bonnes pratiques à mettre en place pour éviter de tomber dans le piège.

Lire aussi dans notre rubrique : Candidats

Silence radio du recruteur : et si ce n'était pas un mauvais signe ?

1er symptôme : l’hyper-connexion ou la peur de “rater” une info

« Non rien de rien. Non je ne rate rien ! » - Moi, qui chante à tue-tête pour bien commencer la journée.

8h du matin. À peine réveillée, je ne peux m’empêcher d’ouvrir LinkedIn. Qui a visité mon profil ? Qui m’a contactée ? Tiens, j’ai reçu le message d’un CEO qui recherche une RH pour animer une conférence au sein de son entreprise. Ah, trois personnes ont recommandé mes compétences en « coaching professionnel ». Ces notifications me mettent en joie. Rien d’étonnant quand on sait que les réseaux sociaux activent notre système interne de récompense, notamment par leur apport constant de nouveauté. N’oublions pas que leur algorithme est conçu pour que nous restions au maximum connectés. Et tout comme vous, j’en suis la première victime.

13h, l’heure de se restaurer a sonné. Et si je jetais un nouveau coup d’œil à mon réseau social préféré ? Et si j’ajoutais une réalisation à mon profil ou que je regardais les nouvelles offres d’emploi publiées en mon absence ? Du déjeuner à la pause-café et souvent jusqu’au coucher, nous nous connectons à intervalle régulier comme des toxicomanes ont besoin de leur dose. La tentation est trop forte : être au courant de tout ce qu’il se passe dans le monde, de la dernière tendance et ne jamais - ô grand jamais - passer à côté d’une opportunité ou d’un message important. Logique, puisqu’au fond, nous sommes tous plus ou moins esclave de ce qu’on appelle le FOMO, Fear Of Missing Out (autrement dit : la peur de manquer quelque chose en français).

Le problème, c’est que cette hyper-connexion fragilise notre santé psychique. Plus nous y passons du temps, plus nous devenons malades, comme le souligne une étude américaine menée par le Docteur Brian A. Primack : ceux qui utilisent les réseaux sociaux plus de deux heures par jour ont deux fois plus de risques de se sentir isolés par rapport à ceux qui y consacrent moins de 30 minutes. Ce n’est pas tout, selon le docteur Jimmy Mohamed « ceux qui y passent plus de cinq heures par jour ont trois fois plus de risques de développer des symptômes dépressifs dans les six mois ». Je comprends mieux le phénomène de dépression Instagram décrit par les jeunes générations… Mais, pour ma part, je pense plutôt avoir connu “une dépression LinkedIn”. En 2016, lorsque je l’utilisais pour agrandir mon réseau et postuler à des offres d’emploi, j’ai éprouvé une grande baisse de moral et beaucoup de stress. J’étais connectée toute la journée, alors que je n’avais pas fait le deuil de mon précédent poste. Et quand on ajoute du mal-être au mal-être, ce n’est jamais bon.

Les bonnes pratiques à adopter : Limiter la durée d’utilisation des réseaux sociaux professionnels et pratiquer la déconnexion. Nul besoin de se connecter dix fois ou de rester quatre heures d’affilée sur LinkedIn, cette chouette offre d’emploi peut bien attendre quelques heures, voire quelques jours. Autorisez-vous à désactiver les notifications sur votre portable et à faire des journées « sans réseaux sociaux pro ». La loi El Khomri de 2016 a instauré le droit à la déconnexion pour les salarié.e.s, reprenons ce principe pour nos usages personnels !

2ème symptôme : l’hyper-compétition ou le sentiment de ne pas être assez bien

« Ce soir, je serai la plus belle pour aller swiper »

En 1964, Sylvie Vartan s’apprêtait pour aller danser. En 2021, c’est un brin moins glamour : nous séduisons par écrans interposés, y compris nos futurs employeurs. Pour maximiser nos chances de plaire à un recruteur, nous soignons notre apparence physique sur notre photo de profil, sélectionnons les meilleurs mots pour nous présenter et raconter notre parcours pro. C’est là où les réseaux sociaux professionnels s’inspirent le plus des applis de rencontre : chaque utilisateur réalise un travail de mise en scène de soi. « La théâtralisation a ainsi été érigée au rang des techniques d’accès à l’emploi ou d’évolution professionnelle », souligne Hélène Hoblingre Klein dans sa thèse Réseaux sociaux professionnels : instruments d’empowerment professionnel ?

En appliquant mes propres techniques, j’ai réussi à sortir mon épingle du jeu dans cette hyper-compétition. Depuis 2018, je m’inspire de la séduction amoureuse online pour aider les professionnels à construire leur marketing de soi. Et ça marche. Mais quid du professionnel qui ne reçoit aucune proposition d’entretien ? Quid de la chercheuse d’emploi qui a peur d’être solo et de ne pas trouver chaussure à son pied ? Comment se sentir bien lorsqu’un réseau social nous rappelle constamment que nous sommes en concurrence les uns avec les autres ?

La compétition sur les réseaux sociaux professionnels est exacerbée car nous assistons aux réussites de nos concurrents (même s’il s’agit d’un échec qu’ils ont surmonté haut la main) et nous ne pouvons pas nous empêcher de nous comparer à eux. Sur LinkedIn, il est facile de ressentir un sentiment de surpuissance ou, a contrario, celui d’être un·e looser. C’est ainsi que certains sombrent dans une dépréciation d’eux-même qui peut aller jusqu’à la dépression.

Pourtant, le bonheur numérique de nos concurrents peut cacher un malheur bien réel ! Peut-être que Matthieu qui a eu cette super promotion est en train de vivre un burn-out, que Magalie que tout le monde congratule n’a jamais été épanouie en entreprise… Sans souhaiter le malheur des autres, restons lucides sur le fait que LinkedIn est un théâtre où la réalité est souvent enjolivée et les événements négatifs occultés du scénario !

Les bonnes pratiques à adopter : Se rappeler que chacun évolue à son rythme et se concentrer sur soi. La compétition doit nous tirer vers le haut, nous inspirer, nous stimuler mais en aucun cas altérer notre confiance en nous. Analysez votre parcours, vos atouts, vos réalisations. En vous replongeant dans vos comptes rendus d’évaluation et d’entretiens professionnels, vous retrouverez des informations clefs. Ou bien, listez dans un cahier les petites et grandes choses que vous réussissez à faire chaque semaine. Et relisez vos notes à chaque fois que le moral commence à fléchir…

3ème symptôme : l’hyper-fragilité du lien social ou l’effet zapping

« La Trois, La Quatre, je zappe et je mate »

En 1997, le rappeur Passi zappait les programmes télé. 25 ans plus tard, la pratique du zapping a changé d’écran. Sur les applis de rencontre, comme sur les réseaux sociaux professionnels, nous pouvons échanger avec des dizaines de personnes sans bouger d’un iota. L’expérience de recherche d’emploi ou de recherche amoureuse 2.0 est simple et ludique. Les outils dont nous disposons nous donnent l’impression d’être dans un supermarché où il y aurait toujours un nouveau produit prêt à remplacer l’ancien. D’ailleurs, j’ai toujours été fascinée par les hommes qui menaient des discussions avec des dizaines de femmes en même temps sur Tinder. Quel est leur secret ? Se rappellent-ils de chacune de leurs conversations ? Vivent-ils des situations cocasses où Amélie, fan de cuisine, est confondue avec Steffy, passionnée de zouk ?

Bref, nous baignons dans la culture du zapping : on accorde un peu de notre temps à X, puis on passe rapidement à Y. Nous ne savons plus diriger notre attention sur une seule et même personne. De la même manière, les recruteurs lisent notre profil LinkedIn en moins d’une minute, nos messages d’invitation restent parfois sans réponse, quand nous ne sommes pas carrément victimes de ghosting… Certains (irréductibles) employeurs utilisent encore ce réseau pour pêcher des candidats et leur proposer dans la foulée des entretiens en tête-à-tête. Dans ce rare cas, le processus de recrutement est plus court et le candidat se sent considéré. Mais ce n’est pas la norme.

Voici deux éléments qui vous aideront à comprendre cet effet zapping démultiplié sur les réseaux sociaux :

  • La culture du swipe – merci Tinder ! Quand on swipe ou quand on zappe, on ressent « un plaisir lié à l’abondance, on a l’impression que le stock de profils est infini », pour reprendre les mots d’Inès Garmon, Doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication. Alors pourquoi s’arrêter ?

  • La distance avec le corps de l’autre. Comme la distance physique réduit notre engagement à l’autre, il est plus facile de produire des micro-incivilités.

Dans ce contexte, pas facile d’avoir des discussions fortes avec des recruteurs et marquer leurs esprits ! Sur LinkedIn, on assiste à une véritable déshumanisation : face à l’abondance de profils, d’informations et de messages, les professionnels deviennent des numéros que l’on contacte à la chaîne. Et chaque relation sociale se délite aussi vite qu’elle s’est créée.

Les bonnes pratiques à adopter : Et si on faisait du slow dating pro ? L’idée est de réintégrer du temps et du qualitatif : discutez plus longuement et ce, avec moins de professionnels. Prenez le temps d’échanger plusieurs fois par message, mail ou téléphone pour vérifier les intentions de votre interlocuteur et créer du lien avant la rencontre physique. Enfin, dédiez plus de moments aux réseaux et évènements en présentiel : forums, afterworks, conférences… Dans ces situations, les recruteur·se et/ou les chef·f·es d’entreprise vous accorderont plus de temps en face-à-face et vos rencontres seront d’autant plus mémorables.

Alors, oui, les réseaux professionnels peuvent nous rendre (presque) aussi zinzins que les applis de rencontre, si et seulement si nous tombons dans les trois principaux travers des nouvelles technologies, à savoir : l’hyperconnexion, l’hyper-compétition et l’effet zapping. Utilisés à mauvais escient, ces outils finissent par fragiliser notre santé, notre confiance en nous et notre rapport aux autres. Mais devons-nous les bannir de nos vies pour autant ? Cette fois-ci, la réponse est non car de nombreuses opportunités y sont tout de même à saisir. Mais gardez bien en tête qu’ils sont à consommer avec modération et faites attention à vous !

Article édité par Élea Foucher-Créteau, photo Thomas Decamps pour WTTJ

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