« Les femmes qui parlent d'argent ne sont pas des garces, elles sont lucides »

Comment le tabou de l'argent pèse sur les femmes et l'égalité

TRIBUNE - Je n’ai pas d’obsession particulière pour l’argent. Je sais en revanche qu’il est une langue universelle, rationnelle, connue et valorisée de tous. J’écris depuis longtemps sur la condition féminine : je sais combien la parole des femmes est presque toujours relativisée, remise en question. On nous renvoie à notre subjectivité, à notre sensibilité, on nous dit qu’il s’agit d’un cas particulier pour détourner le regard et se laver un peu les mains des injustices que les femmes subissent encore. En choisissant le prisme de l’argent pour écrire “Le Prix à payer, ce que le couple hétéro coûte aux femmes” (éd.Les Liens qui libèrent), j’espérais que l’on cesse enfin de renvoyer les femmes à leurs responsabilités individuelles et comprendre combien notre société entière - pas uniquement leurs conjoints - bénéficie de leurs dévotions gratuites.

Me spécialisant sur le travail des femmes, j’ai réalisé à quel point, malgré toutes les leçons d’empowerment que l’on peut donner, la carrière des femmes est toujours ajustable aux besoins de la famille. Les pauses momentanées, le temps partiel, les promotions qu’on refuse, sont tout autant de revenus et de cotisations en moins qui nourrissent les 40% d’écart de retraites entre hommes et femmes.

J’ai aussi appris que dans 75% des couples, l’homme était celui qui gagnait le plus et combien ce statut lui décernait un privilège : celui d’avoir la carrière “locomotive” prioritaire.

Souvent, les hommes paient certes plus. Mais à l’échelle d’une vie, ils n’auraient sans doute pu obtenir leurs carrière et patrimoine sans s’appuyer sur les ajustements et dévotions gratuites des femmes. Lesquelles, lors d’une séparation, perdent 20% de niveau de vie.

L’argent des femmes existe bien : plus que celui qu’elles dépensent pour parvenir au couple (le prix à payer des charges esthétique et contraceptive…), il y a tout cet argent qu’elles ne toucheront jamais, au nom du couple comme idéal de vie.

Quand bien même, au-delà de tous ces chiffres statistiques et rationnels, il y a un constat imparable, un tabou ultime : les femmes ne parlent pas, ou rarement, d’argent. C’est un sujet invisible, interdit, dangereux, où il y aurait toujours plus à perdre qu’à gagner.

Parler d’argent quand on est une femme vous amène sur la pente glissante des clichés sexistes. Celles qui le dépensent sont frivoles et irréfléchies, celles qui en parlent sont froides et castratrices, celles qui le recherchent sont intéressées, vénales ou calculatrices.

Une femme qui pense “argent” n’a pas compris les règles du jeu, elle passe à côté de l’important. Il est un sujet vulgaire et vilain dans leur bouche. Repoussoir même : en gagner plus que son conjoint est souvent mal vécu. Car il est une prérogative masculine, un attribut du pouvoir, qui fortifie l’ego.

Une femme hétéronormée n’a pas besoin d’argent pour réussir sa vie, ce n’est pas dans sa partition. Son rôle est de donner : la vie, du temps, de l’attention, de soi, du care. L’argent, son caractère immoral et individualiste, dangereux et excitant, ne colle pas au féminin. Nous avons été éduquées à ne pas nous y intéresser. Jusqu’en 1907, le salaire des femmes était versé à leur mari ; elles n’ont pu ouvrir un compte en banque à leur seul nom qu’en 1965. On leur dit encore qu’elles sont naturellement peu douées pour les mathématiques et les matières rationnelles. Les notaires, les banquiers, les gestionnaires de patrimoine se tournent avec plus de naturel et d’aisance vers les conjoints, reléguant les femmes sur le banc des ignorantes.

Aimer et être aimée en retour

Les femmes s’y intéressent d’autant moins qu’on a fait de l’argent l’antonyme de l’élément qui adoube leur vie : l’amour des autres. Ce dernier crée un tabou dans nos vies personnelle et professionnelle. Le désintérêt des femmes pour l’argent est un gage de leur confiance en l’autre, la jauge de leur attachement et leur engagement, qu’il s’agisse de leur conjoint comme de leur entreprise. Celle qui veut négocier, celle qui réclame et proteste accuse implicitement l’autre : elle n’aime plus aveuglément. Au fond, vous n’êtes pas vraiment passionnée, puisque vous n’avez pas surpassé ces considérations rationnelles… et individuelles.

Dans la vie privée, l’important pour une femme, c’est avant tout d’être aimée. Dans la vie pro, c’est d’être la sage et bonne élève, se sentir chanceuse d’avoir un job et être appréciée par son employeur. Vouloir gagner plus - ou simplement être payée à sa juste valeur - est un luxe réservé aux plus privilégiées. Il ne faut pas chipoter, faire la difficile et risquer de passer pour une personne qui - attention - travaille pour l’argent. Nombre de femmes préfèrent ainsi rester la gentille bonne élève qui se satisfait de satisfaire plutôt que la femme badass qui assume de percevoir son travail aussi comme un moyen et non juste une finalité en soi.

Fanfaronner pour si peu

Celle qui compte est jugée égoïste, mesquine, car elle ne sacrifie pas son individualité et ses intérêts sur l’autel du bien commun. Surtout, elle n’est pas crédible. Un homme qui parle d’argent est légitime : il en a, il doit se protéger, on le comprend. Celle qui parle d’argent se donne un genre : les femmes en gagnent si peu, cela revient à fanfaronner pour rien. Avec 42% d’écarts de salaire moyen entre conjoints, leur revenu est un appoint. Pourtant, on leur demande d’être exemplaires : à elles d’appliquer en premier l’égalité qu’elles demandent en faisant 50/50 au restaurant pour inciter la société qui les lèse à être plus juste.

Leur argent n’est pas hédoniste, il doit toujours démontrer quelque chose. Elles gèrent l’argent nécessaire, celui qui nourrit et assure le quotidien. L’argent de richesse, de luxe, de patrimoine, du statut social ne leur appartient plus : plus le foyer est riche, plus la gestion passe dans les mains du conjoint, soutenu par des conseillers et gestionnaires qui s’identifient à leur client, comme l’ont constaté les sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollac dans leur ouvrage Le genre du capital (éd. La Découverte).

Les profiteuses

Nous avons appris à être philosophes et à nous contenter de ce que nous avons. Nous glissons le sujet sous le tapis pour éviter le doute et prétendre que tout le monde est naturellement d’accord. En réalité, nous craignons souvent ce que l’argent peut vouloir dire : peur que notre conjoint nous juge (“Je ne pensais pas que tu pensais comme ça”) ou qu’il refuse de fonctionner au prorata des revenus par exemple (“On fait 50/50, ce n’est pas de ma faute si tu gagnes moins que moi”). Peur du refus d’un employeur de nous augmenter (“Vous n’êtes pas si précieuse”) ou de son regard (“Vous travaillez pour l’argent, ça me déçoit”). Alors, nous entretenons la magie et l’idylle par le silence.

Certaines femmes pensent que ce serait même dans leur désintérêt, supposant qu’elles profitent malgré elles de la situation de leur conjoint. Celles qui vivent dans des grands appartements dont elles paient le loyer au prorata de ce qu’elles gagnent, on leur souligne qu’elles ont ce train de vie grâce à leur partenaire. Celles qui s’arrêtent de travailler pour élever des enfants intègrent qu’elles sont entretenues par leur époux. N’est-ce pas lui qui est entretenu par le travail domestique et parental gratuit que fait sa femme à sa place ? Combien de femmes qui n’ont rien en leur propre nom (patrimoine, droits, retraites) vivent dans des foyers riches sans jamais réaliser qu’elles sont pauvres ?

« Alors, oui, les femmes peuvent réviser la gestion budgétaire de leur couple, interroger le 50/50, passer au prorata sans se sentir redevable, apprendre à négocier leur salaire. Mais elles ne devraient pas avoir à le faire. Car si ce n’est pas toute la société qui change radicalement sur ce sujet, elles resteront des gouttes d’eau dans l’océan d’inégalités »- Lucile Quillet

Mary Poppins

Nous avons appris à jouer les inaptes, à déléguer les déclarations d’impôts et nous excuser de “poser des questions bêtes” au guichet de la banque, pourtant les femmes font le travail le plus difficile : gérer l’argent quand on en manque, faire advenir celui qui n’existe pas.

Ce sont les compagnes et les mères qui ont, greffés en mémoire, les calculs du quotidien. Ce sont elles, avec les plus maigres revenus dans 75% des couples, qui héritent dans 75% des cas de la garde exclusive des enfants après une séparation : elles sont celles qui font plus avec moins, “aidées” par une pension alimentaire moyenne de 170 euros par mois. Elles se transforment en Mary Poppins, en faisant advenir des petits miracles quotidiens d’un petit sac à main.

Alors, oui, les femmes peuvent réviser la gestion budgétaire de leur couple, interroger le 50/50, passer au prorata sans se sentir redevable, apprendre à négocier leur salaire. Mais elles ne devraient pas avoir à le faire. Car si ce n’est pas toute la société qui change radicalement sur ce sujet, elles resteront des gouttes d’eau dans l’océan d’inégalités.

Je reçois depuis des messages de lectrices me remerciant d’avoir mis des mots sur leurs maux. « Vous dites ce que beaucoup d’entre nous pensent tout bas », m’écrivent certaines, illustrant à merveille le tabou de l’argent.

Parler d’argent ne signifie pas juger les couples, blâmer les hommes, ni sur-responsabiliser les femmes. Parler d’argent n’enlève rien à personne : c’est un sujet collectif, un enjeu de justice sociale. Reconsidérer la valeur du travail invisible des femmes nous permettrait de reconsidérer ce qu’est le travail : une activité qui crée des opportunités ou de la valeur pour d’autres bénéficiaires que soi. Les femmes ont le droit de parler d’argent, comme elles ont le droit d’avoir des droits en leur nom, d’obtenir les fruits de leur travail, de disposer elles-mêmes de leurs moyens. Il n’est pas un sous-sujet mesquin : il est la clé de leur liberté.

Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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Lucile Quillet

Journaliste experte de la vie professionnelle des femmes

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