« Au travail, le problème n’est pas d’être gentil, mais de l’être trop »

Publié dans BADASS

21 déc. 2022 5min

« Au travail, le problème n’est pas d’être gentil, mais de l’être trop »

auteur.e

Lucile Quillet

Expert du Lab

Journaliste, conférencière et autrice experte de la vie professionnelle des femmes

BADASS - Vous vous sentez illégitimes, désemparées, impostrices ou juste « pas assez » au travail ? Mesdames, vous êtes (tristement) loin d’être seules. Dans cette série, notre experte du Lab et autrice du livre de coaching Libre de prendre le pouvoir sur ma carrière, Lucile Quillet décortique pour vous comment sortir de la posture de la "bonne élève" qui arrange tout le monde (sauf elle), et enfin rayonner, asseoir votre valeur et obtenir ce que vous méritez vraiment.

Le calendrier de l’avent du bureau avec les répliques cultes de chacun récoltées au fil de l’année ? C’était vous. Il fallait bien innover : l’an dernier, vous aviez organisé le Secret Santa du bureau. Et celui encore avant, le karaoké spécial Mariah Carey. Pour vous c’est normal : Noël c’est partout, y compris au travail. La simple pensée qu’il n’y ait pas de papillotes ou de guirlandes clinquantes dans l’open space vous plombe le moral. Alors chaque mois de décembre, vous vous transformez en petit lutin de la bonne ambiance du bureau et personne n’est surpris : le reste de l’année, vous êtes déjà la G.O (gentille organisatrice) du service.

De janvier à novembre, vous venez toujours à la rescousse du stock de café filtre (« Tu sais si bien quelle marque prendre »), vous êtes celle qui lance la cagnotte pour le pot de départ de Jean-Eudes, qui va acheter le cadeau (« Tu as toujours de si bonnes idées ») et qui fait passer la carte de voeux en soum-soum à tous les collègues. Vous avez toujours 50 centimes à dépanner pour un café à la machine (« T’es trop sympa merci ») et pourtant vous n’êtes pas Happiness Chief Officer. Vous pensez juste que c’est plus agréable de travailler dans la bonne humeur, avec un peu de chaleur et de convivialité. Vous êtes toujours là pour arrondir les angles, remplir les blancs dans l’ascenseur (quitte à vous embourber) ou faire la conversation pour deux entre deux petits fours.

Overdose de gentillesse

Vous vous dites que mettre les gens à l’aise fait de vous quelqu’un de sympa qui récoltera des bons points. Vous n’auriez pas tout à fait tort de penser que votre comportement pourrait en effet se traduire en chouettes soft skills (esprit d’équipe, cohésion, empathie…). Sur le principe, c’est toujours mieux d’être gentil au travail que de se jeter des agrafeuses à la figure. Le problème ? Vous êtes la seule à faire tout cela.

Le problème n’est pas d’être gentil, mais de l’être trop. Si bien que votre image professionnelle se réduit, en partie, à cette notion qui peut être particulièrement glissante en terrain professionnel. Au travail, “gentil” peut aussi vouloir dire “corvéable”, “paillasson” “bonniche de service”, et encore plus souvent quand l’on est une femme. Certains collègues s’en frottent les mains et oublient de vous dire merci quand vous leur servez le café (ce que vous faites gratuitement finit toujours par être considéré comme acquis). À l’inverse, d’autres ont de plus en plus de mal à supporter votre côté bonne samaritaine et vous soupçonnent même d’être dans le calcul afin de vous donner une image de leadeuse (votre manager aurait bien fait de s’en inspirer, c’est son job après tout).
Bref, quand vous êtes la seule à œuvrer pour le bien-être du groupe, vous récoltez rarement la reconnaissance méritée mais surtout, votre identité pro est définie par cette image de “fille sympa qui arrange tout le monde”. En filigrane : on considère que votre travail n’est pas aussi important que le leur puisque vous avez le temps de gérer le café, les cadeaux et la déco. Votre charge mentale et les compliments que les autres continuent encore de vous faire ne se traduiront jamais en promotion.

Comment quitter votre habit de lutin pour redevenir une badass ?

1. On se pose les bonnes questions

Avant de jeter votre tablier, demandez-vous : pourquoi l’avez-vous enfilé au départ ? En quoi est-ce si important pour vous de créer une ambiance conviviale au travail et de rendre service aux autres ? Qu’attendez-vous en retour ? Qui seriez-vous si vous ne faisiez pas tout ça ?

Parce que nous avons grandi en tant que femme avec l’idée que notre valeur se mesurait à l’amour que les autres nous portent, nombre d’entre nous cherchent l’approbation de leurs collègues, quitte à oublier leurs priorités. Ce besoin d’animer l’équipe peut aussi cacher des envies secrètes de manager ou un joli syndrome de l’imposteur (j’excelle moyennement dans mon travail, je dois compenser). Bref, vous avez un fil à tirer.

2. On la joue (vraiment) collectif

Vous ne pouvez pas insufflez seule ce qui doit être collectif. Vous voulez initier une bonne ambiance, très bien, faites votre part mais sachez passer le bâton aux autres. Vous faites le cadeau de départ de Jasmine, mais pas celui de Robert. Vous achetez le café, mais pas les biscuits. Si cela vous démange d’initier des rendez-vous pour le service, pensez “participatif” : instaurer un “vendredi petit-déj” au bureau, super, mais à condition que chacun à son tour se charge des croissants et du jus d’orange. Quand tout le monde devient également “sympa”, alors le qualificatif ne peut plus réduire votre identité pro.

Si vous avez amené un tableau en liège pour que chacun note les phrases collector mais que, six mois après, il y a deux Post-it dessus, il faut se rendre à l’évidence : vous êtes dans une équipe qui n’a pas autant besoin que vous d’un esprit d’équipe. Chacun vient, travaille, fait ses objectifs puis rentre chez soi. C’est peut-être triste mais ça marche quand même puisqu’au travail, on est avant tout là pour travailler (et pas faire un karaoké).

3. On dit non

Le mal est déjà fait et tout le monde vous a identifié comme le petit elfe du service. Il n’est jamais trop tard pour redresser la barre. Arrêtez de faire ce que vous faisiez pour les autres tout naturellement (prendre le courrier de votre collègue en même temps que le vôtre), ils se souviendront que vous n’êtes pas leur larbin mais bien leur collègue.

Quand on vient vous demander si vous pouvez racheter des dosettes, dites “non” et dégainez l’un des deux arguments de votre choix :
vous l’avez déjà fait la dernière fois, ce n’est pas votre tour (et oui, désormais il y aura des “tours”)
vous travaillez sur un gros dossier (surpriiiise vous aussi vous travaillez)
Assumez que les choses puissent rouler sans vous, et que si elles ne roulent pas, ce n’est pas votre problème.

4. On recadre son storytelling pro

Ce n’est pas le paquet de papillotes qui va faire avancer votre vie pro. Alors, en compensation à tout ce que vous ne serez plus, réfléchissez à tout ce qui était autrefois éclipsé par votre côté mère Noël, mais qui peut vraiment vous rapporter : votre travail et vos compétences. Par quelles qualités professionnelles avez-vous envie d’être identifiée ? Quels seraient les mots qui vous résumeraient le mieux, en cohérence avec vos objectifs ? Que pouvez-vous raconter (anecdotes, expériences, dossiers du moment) pour renforcer ces mots-clés ?
Pensez à tout ce qui vous définit professionnellement et qui peut être traduit en promotion, avancée de carrière et augmentation. C’est pour cela que vous devez être reconnue.

Certes, il est plus agréable de travailler dans une atmosphère “sympa”, à condition que cela ne devienne pas une ultime charge mentale. Au travail, vous pouvez ne pas être cette personne qui est dans le care, c’est un espace où, pour réussir, il faut savoir poser ses limites, défendre ses intérêts et penser à soi. Après les fêtes de Noël où vous aurez sans doute géré la bûche, la dinde et la montagne de papier cadeau froissé, vous apprécierez de retourner dans un espace où vous ne travaillez pas pour les autres, mais juste pour vous-même.

Article édité par Mélissa Darré, photo par Thomas Decamps.