Entretien : pourquoi le fameux "feeling" n'est pas forcément fiable ?

23 nov. 2021

8min

Entretien : pourquoi le fameux "feeling" n'est pas forcément fiable ?
auteur.e
Paul Herbert

Rédacteur

« Le feeling était bon », « le courant est bien passé entre nous », « je ne le sentais pas » : quand on sort d’un entretien d’embauche, on analyse rarement cet échange d’un point de vue purement rationnel et objectif. Au contraire, on a même plutôt tendance à partir dans le registre du sentiment et du ressenti. C’est dire combien cette alchimie qu’on attend d’avoir en entretien est importante pour nous, que ce soit du côté du recruteur comme de celui du candidat. Pourtant si on nous demande de mettre des explications rationnelles sur ce “feeling”, on est souvent bien en peine de le faire tant il repose sur des mécanismes majoritairement inconscients. Alors, qu’est ce qui fait qu’en entretien, le “feeling passe”, ou non ? Et est-ce bien là la meilleure manière de jauger la relation qui se tisse lors d’un entretien ?

Erwan Deveze, consultant en neuroleadership et neuromanagement et auteur de “24h dans votre cerveau”, nous révèle ce qui se cache derrière cette alchimie… parfois trompeuse et nous donne ses conseils pour favoriser sa naissance.

Un processus largement inconscient

On parle souvent d’alchimie comme si c’était un état de fait, un ressenti presque immuable qui se créerait entre deux individus lorsqu’ils se rencontrent et qui renseigne sur la qualité intrinsèque de la personne. C’est d’ailleurs ce qu’on sous-entend quand on dit que “le courant passe avec une personne en entretien”, puisqu’on en tire la conclusion que cette personne sera adaptée au poste pour lequel elle candidate. Pour Erwan Deveze, ce n’est pas aussi simple et aussi monolithique que cela, car cette alchimie (ou son absence d’ailleurs) repose en fait sur « tout un ensemble de capteurs inconscients qui vont se mettre en action à notre insu pendant l’entretien et qui vont considérablement influer sur notre état mental, sur nos émotions et sur l’impression qu’on va retirer de notre interlocuteur. »

Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, le fond objectif de l’entretien, c’est-à-dire nos réponses et nos arguments, ne représente qu’une petite part dans la formation de cette alchimie : « On considère que 10% seulement de l’activité du cerveau est d’origine consciente contre 90% d’origine inconsciente. Quand on est dans un entretien de recrutement, en face-à-face, évidemment qu’il se passe énormément de choses qui entrent dans la formation de l’alchimie et dont on n’est pas conscients. »

L’entretien, une situation stressante et multifactorielle

Cette prévalence de l’inconscient est d’autant plus vraie qu’un entretien d’embauche est rarement un moment où nous sommes dans notre état normal. Même quand il se passe bien et que les personnes en présence se révèlent sympathiques, c’est toujours un moment de tension et notre cerveau le lit souvent comme une menace, nous explique Erwan Deveze. Dès lors notre « cerveau se met en action pour combattre cette menace en scannant l’intégralité de la situation même ce qui n’a rien à voir avec l’entretien. On est animés par de nombreux biais potentiels, et ils sont particulièrement à l’œuvre dans un entretien d’embauche. » En voici quelques-uns…

L’influence des sens

L’absence de connivence qu’on peut ressentir en entretien, ne tient parfois pas à grand-chose. « Nos sens jouent un grand rôle dans la manufacture de cette alchimie », nous révèle Erwan Deveze. Par exemple, l’olfactif peut être déterminant dans notre ressenti d’une personne : « Il suffit qu’on ait le malheur de porter un parfum qui rappelle un mauvais souvenir au recruteur pour que cela constitue un biais qui sera très largement inconscient et qui va fausser l’alchimie. »

On peut aussi prendre l’exemple de la voix dont on sait que le ton et le débit jouent un rôle majeur dans le “feeling” qu’on peut avoir avec une personne et ce de manière complètement décorrélée du propos. C’est ce qu’ont démontré plusieurs études dont une publiée dans la revue Proceeding of the Royal Society B sur la perception du leadership à travers la tonalité de la voix, qui est arrivée à la conclusion que les gens faisaient plus confiance à une personne avec un ton de voix grave et posée plutôt qu’à une personne qui parlerait d’une voix aiguë. Or dans un entretien, une personne sujette au stress aura tendance à accélérer le débit et à aller plus facilement dans les aigus, risquant alors d’éroder l’alchimie qu’on aurait pu ressentir avec elle.

Quand l’horaire de l’entretien détermine l’alchimie

Et puis parmi tous ces biais à l’œuvre dans un entretien qui peuvent fausser l’alchimie, il y a aussi le contexte de la rencontre. Par exemple, un détail tout simple comme l’horaire de l’entretien peut changer un ressenti du tout au tout et gâcher une alchimie qui aurait pu être au demeurant très bonne, nous révèle Erwan Deveze : « Si vous faites un entretien à midi, vous avez déjà la matinée dans les jambes, vous avez éventuellement un peu faim, au niveau physiologique vous n’êtes pas du tout dans le même état que si vous faites un entretien à 9h le matin. »

Cela peut sembler minime, mais dans la pratique, c’est un biais qui a une influence énorme et qui a été mis en lumière lors d’une étude scientifique américaine publiée en 2011 dans la revue de l’Académie nationale des sciences des États-Unis qui analysait le processus mental à l’œuvre dans les décisions des juges dans des affaires de libération conditionnelle. « Si votre dossier passait à 9h, vous aviez à peu près 70% de chance que ce soit accepté, quels que soient les motifs, rapporte Erwan Deveze. En revanche si votre dossier passait à midi, le chiffre tombait à 0%. Vous n’aviez aucune chance d’être libéré. À midi, les juges étaient fatigués, ils avaient faim, ils étaient moins présents mentalement, ils préféraient reporter leur décision », nous apprend Erwan Deveze.

En fait, on se rend compte qu’il y a énormément de facteurs subjectifs, de facteurs externes et de biais qui entrent dans la formation de cette alchimie. On en vient forcément à se demander si le “feeling” est un si bon indicateur…

Que peut-on tirer de cette alchimie ?

Le “feeling” comme produit de notre évolution cérébrale

Pour Erwan Deveze, si l’on veut comprendre cela, la réponse est à trouver du côté de l’évolution de notre cerveau : « dans notre évolution, le groupe était synonyme de survie. Si par malheur on se retrouvait tout seul, c’était le signe d’une mort imminente. En matière de lecture des états émotionnels, on est devenus mieux calibrés pour comprendre ceux qui nous ressemblent parce que ces personnes-là ont plus de chance de s’intégrer au groupe et de nous aider dans un contexte donné. » Cette alchimie qu’on peut ressentir, renseigne finalement plus le recruteur sur la capacité d’un candidat à s’intégrer à l’équipe, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose en soi puisqu’il est normal de vouloir recruter quelqu’un avec qui il sera aisé de collaborer..

Ce qui est plus problématique, c’est que ce penchant qu’on a pour les gens qui nous ressemblent pousse parfois les recruteurs à écarter des personnes différentes d’eux mais qui auraient été plus compétentes pour le poste : « Quand on est en face de quelqu’un et que la personne n’a pas les mêmes codes que nous, ça active chez nous les circuits cérébraux de la menace, ça nous perturbe, ça nous dérange, on n’aime pas ça. En revanche, si la personne nous ressemble, cela crée de la connivence et on se sent en confiance. Ainsi, une personne qui “ressemble” au recruteur aura plus de chances d’être choisie en entretien, même si elle est objectivement moins bonne pour le poste. »

Prendre conscience du côté subjectif de ce “feeling”

Car oui, ce “feeling” est avant tout subjectif et inconscient, contrairement à ce que l’on voudrait bien croire. Voilà une chose qu’il faut s’efforcer de garder à l’esprit, avec humilité car on se croit souvent plus rationnel qu’on ne l’est, ce que nous rappelle Erwan Deveze : « On se surestime, on surestime son objectivité. On pense qu’on est infaillible, on pense que notre ressenti est le résultat objectif de l’entretien, mais c’est une illusion. » C’est un biais cognitif qui a été mis en valeur par les travaux de Kruger et Dunning mais aussi dans “l’effet de troisième personne”, testé et théorisé par le sociologue W. Phillips Davison, qui a démontré que nous aurions tendance à nous penser plus objectifs et beaucoup moins influençables que les autres.

Finalement, le problème avec le “feeling”, ce n’est pas forcément de le ressentir, c’est plutôt l’importance qu’on lui accorde dans la détermination de nos choix et de nos relations. Au lieu de prendre cette alchimie comme l’unique indicateur de la qualité de notre interlocuteur et par extension, quand on est candidat, de la qualité de l’entreprise, il faut au contraire l’envisager comme un facteur parmi une multitude d’autres, que ce soit le contexte, le discours de la personne, l’environnement, la charge émotionnelle de l’entretien…

Trop souvent on peut avoir l’impression d’avoir raté son entretien, d’avoir été maladroit dans sa manière de l’aborder, ou de ne pas avoir fait bonne impression parce que le “feeling” n’était pas là. En tant que candidat, on érige souvent ces impressions subjectives comme des faits rationnels, alors qu’en fait, ces ressentis peuvent ne pas avoir été partagés par le recruteur ou il se peut tout simplement qu’il ait été dans un mauvais jour.

« On est généralement en hypervigilance pendant son entretien, en hypercontrôle, et on peut avoir tendance à se focaliser sur certains détails en oubliant le reste », c’est pour cela qu’au sortir d’un entretien il est important de recontextualiser ses émotions, de les décrypter pour voir si notre ressenti n’est pas en décalage avec la réalité et de bien se rappeler que ce sont là des impressions subjectives. Après tout, il n’est pas rare d’avoir une bonne surprise après un entretien qu’on pensait désastreux.

Et puis créer l’alchimie

Décentrer l’entretien

L’alchimie ce n’est pas seulement un élément à combattre, c’est aussi une facette de l’entretien sur laquelle on peut travailler et qu’on peut cultiver.

Lorsqu’on s’intéresse par exemple au cadre de l’entretien, on sait qu’il existe des solutions pour favoriser cette alchimie en décentrant cette rencontre : pour Erwan Deveze cela peut par exemple passer par des entretiens dans la nature ou dans un parc : « On sait en neurosciences qu’il se passe beaucoup de choses dans les deux cerveaux (du recruteur et du candidat) quand on fait un entretien dans la nature. Des mécanismes neurobiologiques transforment alors la qualité de l’entretien : les niveaux hiérarchiques ont en effet tendance à s’effacer, ce qui nous pousse à être plus sincère, plus authentique, dans un meilleur état mental qu’entre les quatre murs blancs d’un bureau, ce qui est une bonne chose en entretien. »

Ainsi si votre recruteur est ouvert d’esprit et que vous avez la possibilité de proposer un lieu pour votre rencontre, un parc ou un endroit ouvert à la nature peuvent être de très bonnes solutions pour favoriser l’émergence de ce “feeling”.

Cultiver l’alchimie future

Et puis de manière plus stratégique, vous pouvez jouer sur cette alchimie pour sortir du lot. Erwan Deveze conseille d’ailleurs de travailler à la création de ce “feeling” positif avec le recruteur en limitant tous les risques de mal-être qui pourraient émerger le jour de l’entretien : « pour créer cette connivence il faut se sentir bien le jour de l’entretien, et cela passe par une bonne préparation. Il faut choisir des habits dans lesquels on est à l’aise, si possible il est toujours bien de faire une mission de reconnaissance pour s’acclimater avec le lieu de l’entretien, travailler sa diction, le ton de sa voix et sa gestuelle en se filmant. » L’idée étant de préparer à l’avance tout ce qui peut vous rassurer avant le jour fatidique.

Pour créer ce sentiment de ressemblance avec le recruteur, il conseille de faire très attention aux micro-signaux envoyés par le recruteur et d’essayer de les imiter subtilement : « D’un cerveau à l’autre on a une espèce de mécanisme de “Wi-Fi neuronal” en fait, on appelle cela le système neuronal miroir, et quand vous êtes en face de quelqu’un qui a la même gestuelle, vos défenses s’abaissent. Si on est assez malin pour jouer la synchronisation mentale, c’est-à-dire se caler sur la gestuelle du recruteur de manière subtile, inconsciemment le feeling va mieux passer. » Rendez-vous sur cet article pour apprendre à maîtriser parfaitement cette technique, sans avoir l’air d’un fou qui imite le recruteur.

Et puis comme il nous le rappelle pour finir, « n’oubliez pas de sourire ! Les émotions sont contagieuses au niveau neuronal, positives ou négatives d’ailleurs. Quand vous souriez, vous rassurez l’autre et vous le rendez heureux. »

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Article édité par Gabrielle Predko ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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