L’effet Dunning Kruger : pourquoi les incompétents ont tendance à se surestimer

20 janv. 2020 - mis à jour le 14 juil. 2022 4min

L’effet Dunning Kruger : pourquoi les incompétents ont tendance à se surestimer

auteur

Coline de Silans

Journaliste indépendante

Si vous êtes déjà resté perplexe face à une idée soi-disant révolutionnaire de votre boss, ou que vous avez-vous-même réalisé après une bonne nuit de sommeil que votre « idée du siècle » n’était peut-être pas si brillante que cela, vous avez peut-être déjà été confronté à l’effet Dunning Kruger. Ce biais cognitif est constaté quand des personnes peu qualifiées sur un sujet sont persuadées d’être très compétentes et tendent à se surestimer, alors que celles qui sont les plus qualifiées ont au contraire tendance à se sous-estimer. Dans le microcosme d’une entreprise, ce phénomène bien connu des psychologues du travail n’est pas sans conséquences. *Alors d’où vient l’effet Dunning Kruger, quelles sont ses retombées, et comment le contourner ?

Qu’est-ce que l’effet Dunning Kruger ?

Tout commence en 1995, à Pittsburgh, aux Etats-Unis, quand un certain McArthur Weeler décide de dévaliser deux banques à visage découvert. Très vite arrêté, l’homme avait pourtant une technique imparable : il s’était enduit le visage de jus de citron, persuadé que, à l’image de l’encre invisible, cela le rendrait indétectable aux yeux des caméras. Titillés par l’aplomb du garçon qui n’en démordait pas, les psychologues David Dunning et Justin Kruger décident de se pencher sur son cas pour comprendre comment quelqu’un d’aussi ignorant pouvait se surestimer à ce point.

Ils mènent alors une enquête sur un groupe d’étudiants, auxquels ils demandent de s’auto-évaluer dans trois domaines : l’humour, la grammaire et le raisonnement logique. Puis ils comparent ces appréciations aux compétences réelles des étudiants. Les résultats sont sans appel : les plus doués d’entre eux ont eu tendance à se sous-évaluer, tandis que les moins qualifiés se sont clairement surestimés. Mais comment expliquer cette « surconfiance » de la part des personnes les moins douées ? Pourquoi beaucoup ont tendance à cultiver une image de soi enjolivée ?

Un ignorant qui s’ignore

Selon l’effet Dunning Kruger, la réponse est simple : moins la personne possède de compétences, moins elle est à même de savoir qu’elle est ignorante. En effet, si l’on ne connaît rien d’un sujet, comment savoir qu’il nous reste encore beaucoup à apprendre ? À l’inverse, quelqu’un de très compétent aura une meilleure vision de l’étendue des connaissances que nécessite un sujet, et sera plus conscient du fait qu’il est loin de le maîtriser entièrement. Il aura donc plus de mal à cultiver sa confiance en soi. En résumé, les personnes incompétentes n’ont pas les compétences requises pour réaliser qu’elles le sont. Ainsi, non seulement elles ont tendance à se surestimer , mais elles ne sont pas en mesure d’apprécier les compétences chez autrui.

Selon les deux psychologues, « les personnes manquant des connaissances ou de la sagesse leur permettant d’être performantes sont souvent peu conscientes de cela. Cette absence de prise de conscience est attribuée à un déficit en compétences méta-cognitives. Autrement dit, l’incompétence qui les mène à faire de mauvais choix est celle-là même qui les prive de la capacité à reconnaître la compétence, que ce soit la leur ou celle de toute autre personne. »

Se surestimer : des conséquences lourdes dans l’entreprise

Dans le monde professionnel, cela peut ainsi donner lieu à des situations assez rocambolesques, comme cela a été le cas pour Juliette, chargée d’événementiel dans une agence de communication parisienne. « Lorsque mon nouveau directeur événementiel est arrivé dans ma boîte, tout le monde me l’a présenté comme le messie. Il était très confiant, presque arrogant et en imposait pas mal. Et pourtant, au bout de quelques semaines, en grattant un peu, je me suis rendue compte qu’il n’avait en fait jamais organisé d’événements de façon autonome. Hallucinant ! »

Et pour cause, ce biais cognitif, s’il n’est pas rapidement identifié, peut vite donner lieu à des injustices : recrutements injustifiés, promotions qui n’ont pas lieu d’être, augmentations salariales illégitimes, travail en groupe mis à mal…
La raison ? Nous avons souvent tendance à confondre confiance en soi et compétence. C’est ce qu’explique le psychologue du travaill Tomas Chamorro-Premuzic, dans un article publié sur le site de la Harvard Business Review. Selon lui, une personne qui a l’air assurée est souvent perçue comme compétente, d’où sa présence aux postes clés d’une entreprise.

C’est aussi ce que corrobore une étude de l’université de Melbourne, selon laquelle l’effet Dunning Kruger implique que les personnes qui ont le plus confiance en elles obtiennent de meilleurs salaires et sont promues plus rapidement que les autres. Ainsi, un manager ou un recruteur aura plus tendance à accorder sa confiance à quelqu’un d’ignorant mais qui a de l’aplomb, facilitant son ascension hiérarchique, alors que quelqu’un de plus compétent mais plus timoré se verra plus facilement relégué au second plan.

Comment travailler avec des personnes victimes de l’effet Dunning Kruger ?

Dans ces conditions, travailler avec quelqu’un qui à tendance à se surestimer peut vite s’avérer très difficile à gérer. Parce que cela peut provoquer un sentiment d’injustice face à une promotion qui nous semble injustifiée, ou rendre le travail en équipe difficile lorsque cette personne refuse de remettre en question ses idées et s’obstine dans la mauvaise voie.

Pour remédier à cela et ne pas finir par bâillonner sauvagement le collègue en question, il existe des alternatives simples à l’effet Dunning Kruger :

  • Primo, mettre le « Dunning Krugerien » face à ses propres failles. Il est persuadé que son raisonnement est le bon ? Montrez-lui en vous basant sur des exemples concrets et des faits avérés pourquoi celui-ci est erroné.

  • Secundo, montrez-lui en quoi une autre idée pourrait être meilleure. Dans un entretien accordé par le professeur Dunning au magazine Forbes, celui-ci expliquait que l’une des raisons pour laquelle certaines personnes ne sont pas assez performantes est qu’elles n’ont tout simplement pas conscience qu’il est possible de faire mieux. En tant que collègue, c’est donc à vous, si vous pensez mieux maîtriser un sujet, d’éduquer votre co-worker. Cela peut être en abordant l’air de rien à la pause déj’ la dernière conférence que vous avez suivie ou, si vous êtes manager, en lui proposant de suivre une formation.

… Et comment ne pas se surestimer soi-même ?

Apprendre à gérer les personnes qui ont une trop grande confiance en leurs capacités, c’est bien, mais comment être sûr que ce n’est pas vous qui vous pensez plus doué que vous ne l’êtes ? Pour éviter de vous retrouver vous-même pris au piège de l’effet Dunning Kruger, pensez à toujours enrichir vos compétences : assistez à des conférences sur des sujets qui vous sont inconnus, lisez des livres sur des matières que vous ne connaissez pas, discutez avec des personnes qui font des métiers qui n’ont rien à voir avec le vôtre…

Si vous êtes en recherche d’emploi et passez des entretiens, faites attention à ne pas vous “survendre”, soyez conscients de vos failles et montrez que vous avez envie d’apprendre. Votre processus de recrutement ne s’en déroulera que mieux !

Enfin, à l’inverse, ne vous sous-estimez pas non plus. De la même façon qu’il est important d’être conscient de ses limites et d’éviter de se surestimer, le principal symptôme de l’effet Dunning Kruger, il est aussi indispensable de prendre la pleine mesure de ses capacités, et d’oser s’affirmer quand vous savez que votre raisonnement est juste et cohérent.

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