Passer des études au monde du travail : une étape souvent terrifiante

Les étudiants craignent-ils leur arrivée dans le monde du travail

La crise du coronavirus nous a, pour beaucoup, plongé dans l’incertitude et en a incité plus d’un à repousser l’entrée dans la vie active en attendant que la situation économique soit plus propice à l’embauche. Mais ce contexte exceptionnel ne fait que occulter un phénomène déjà présent chaque année. Dans toutes les promotions, deux profils d’étudiants se dessinent. Il y a les impatients, ceux qui ont hâte de goûter à la vie active, synonyme, pour eux, d’indépendance et de liberté. Et il y a ceux qui sont moins pressés. Cette deuxième catégorie est plus frileuse et se projette plus difficilement dans le monde professionnel. Parmi ceux-là, certains n’hésitent pas à partir en voyage ou à reprendre des études pour repousser l’intronisation du premier poste à responsabilité.

Pourquoi les étudiants craignent-ils leur arrivée sur le marché de l’emploi ? Nous leur avons posé la question, afin d’identifier leurs inquiétudes et de trouver des pistes pour les aider à appréhender avec douceur cette période de transition.

Un passage dans le monde adulte

Aurélie fait partie de ceux qui ont rallongé leurs études pour « gagner du temps. ». Après quatre années d’études d’histoire de l’art, elle a décidé de jouer les prolongations en école de commerce, à l’EM Lyon. Elle explique, avec un petit sourire en coin, que ces années d’études supplémentaires lui laissent le temps nécessaire pour réfléchir à ce qu’elle veut vraiment faire. Elles lui apporteront aussi de l’assurance et de la crédibilité pour le milieu qu’elle convoite, celui du marché de l’art : « Je gagne trois ans, dont une année de césure à l’étranger, pas mal non ? ». À 23 ans et malgré un diplôme Bac+5 dans la poche, elle doute toujours de son avenir professionnel, mais elle a une certitude : elle aime être étudiante. « L’année dernière, j’ai fait un master de recherche et j’ai beaucoup aimé écrire mon mémoire. En fait, je savais que c’était le seul moment de ma vie où j’allais pouvoir me poser pour écrire 90 pages sur un sujet qui me passionnait ». Elle précise par la même occasion ne pas se sentir tout à fait prête à s’immerger dans le monde de l’entreprise : « Je remarque que j’ai toujours besoin d’apprendre davantage. Si je devais travailler demain, c’est sûr que je manquerai de confiance en moi. J’ai beau avoir 23 ans, j’ai encore l’impression d’être un bébé. Je me dis que j’ai toute la vie devant moi, je profite ! ».

« Je remarque que j’ai toujours besoin d’apprendre davantage. Si je devais travailler demain, c’est sûr que je manquerai de confiance en moi. » Aurélie

Adrien, ancien étudiant à l’Université Paris-Dauphine, travaille depuis presque deux ans. Il se souvient avoir appréhendé son passage du monde étudiant au “monde adulte” (c’est ainsi qu’il définit la vie active). Aujourd’hui, grâce au recul et à la sérénité retrouvée, il a identifié d’où pouvait venir son angoisse : « Durant ma scolarité, je fonctionnais par année, c’était rassurant et confortable. Première année, deuxième année… et ainsi de suite. Je pouvais suivre mon développement, grâce aux notes, j’étais encadré et j’avais un objectif clair, mon diplôme. Quand j’ai commencé à postuler pour mon premier emploi en revanche, j’avais l’impression que je me lançais dans un bloc de vie qui allait durer 40 ans. » Cette appréhension, Sophie Derisbourg la rencontre chez de nombreux étudiants qu’elle coache dans leur orientation. Pour cette psychanalyste installée à Paris, le premier emploi fait peur puisqu’il semble tracer tout le reste de la vie professionnelle. Nous aurions en effet tendance à voir ce premier job comme quelque chose de l’ordre du définitif, gravé dans le marbre. Une fois « dans le monde des grands », on pense souvent, à tort, ne plus pouvoir changer d’avis. « Pourtant, on ne refait jamais sa vie, on la continue. Le mouvement de la vie est fait de ruptures, de séparations, d’évolutions,… on ne revient pas en arrière, on évolue, et ce mouvement n’est pas du tout intégré chez les jeunes. » Pour elle, chaque changement de cap dans la vie professionnelle est malheureusement trop souvent assimilé à un échec, d’où l’appréhension pour certains de se jeter dans le grand bain.

« Quand j’ai commencé à postuler pour mon premier emploi en revanche, j’avais l’impression que je me lançais dans un bloc de vie qui allait durer 40 ans » Adrien

« Beaucoup ont peur car ils ne savent pas encore vraiment qui ils sont, ils n’ont tout simplement pas pu prendre le temps, pendant leurs études, de mieux se connaître observe Sophie Derisbourg. C’est l’idée de la confiance. Plus on va accepter de prendre un temps pour savoir qui on est, connaître son système de valeurs, ce qui fait qu’on se lève avec plaisir le matin, plus on se sentira en confiance dans ses choix. Quelles sont mes qualités ? Mes limites ? Mes difficultés ? Il s’agit d’accepter d’avoir peur et de se rendre compte que c’est possible d’en parler, car la parole est très libératrice. Si l’on n’a jamais pu échanger la-dessus, c’est très difficile de se projeter dans un monde adulte, un monde de responsabilités, parfois anxiogène »

La vie active, un monde de requins

Adrien admet que l’écart entre les deux mondes, étudiant et professionnel, peut être un peu violent : « Il y a forcément une phase d’adaptation. Pour moi, la vie étudiante, c’était une période d’insouciance et de joie incroyable, d’interactions, d’apprentissage, de développement intellectuel et social très intéressant. C’est le moment où je me suis le plus amusé. Autant vous dire que je n’avais pas la même vision du monde professionnel ! ». À ce besoin d’adaptation vient parfois s’ajouter le souvenir douloureux d’expériences ratées en tant que stagiaire. Aurélie se souvient de son passage dans un cabinet d’architecture d’intérieur : « Ma tutrice était en guerre avec une autre fille du bureau et elle me racontait tout : pour moi, le monde professionnel était devenu synonyme d’hostilité et d’hypocrisie. » Une deuxième expérience semblable la confortera plus tard dans cette même idée. « C’était chacun pour soi, tout le monde se mettait des couteaux dans le dos. Quand on est sensible ou timide, ça marque. » Aurélie se rappelle être rentrée chez elle un soir et avoir demandé à sa mère : « C’est ça, travailler ? »

« La vie étudiante, c’était une période d’insouciance et de joie incroyable, d’interactions, d’apprentissage, de développement intellectuel et social très intéressant. » Adrien

Même désillusion pour Laure, étudiante en communication et marketing, qui évoque son alternance dans une agence de communication avec un brin d’amertume dans la voix : « Ça ne s’est pas très bien passé, surtout en termes de relationnel. Ma responsable était très dure. D’après elle, je ne faisais rien de bien. Je n’ai jamais eu un seul compliment, elle avait toujours un truc à dire et pouvait parfois se moquer de mon travail. J’aurais accepté ses reproches s’ils avaient été constructifs, mais elle ne m’a jamais expliqué comment mieux faire. Je ne sais d’ailleurs pas comment j’ai tenu. » Malgré ses très bonnes notes en cours en parallèle, Laure se remettait en question et broyait du noir à la fin de la journée : « Pendant très longtemps j’ai douté de mes compétences car je n’étais pas prise au sérieux en tant que junior dans cette agence. J’ai réussi vers la fin de cette expérience à prendre du recul, en comprenant que je n’étais pas bien préparée au monde de l’entreprise. La plupart du temps je ne savais pas comment réagir ou me comporter face à un management compliqué. »

Une manque de préparation avant le grand bain

Cette problématique managériale est très prégnante dans les entreprises avec les jeunes diplômés. Sophie Derisbourg, aussi graphologue, est souvent sollicitée pour analyser l’écriture des candidats lors des processus de recrutement. Elle explique la raison du mal-être qui émane chez certains. « Très souvent, les employeurs veulent savoir si l’écriture du candidat révèle une personnalité autonome. Mais c’est bien ça le problème : les entreprises veulent recruter des juniors sans vouloir prendre le temps de les accompagner à leurs débuts, ni de les responsabiliser que progressivement ». Elle déplore le manque d’échanges entre le manager et sa nouvelle jeune recrue ainsi que l’absence de préparation des étudiants dans certaines écoles. Selon elle, si les étudiants étaient davantage conscients de leurs qualités, leurs “soft skills”, grâce à du coaching pendant les études, la transition serait sans doute plus douce.

L’expérience de Laure le confirme. « Aujourd’hui, je sais que j’ai les compétences nécessaires, mais je ne sais pas forcément comment me comporter face à mes futurs collaborateurs ou mes boss. En tant que junior, j’ai à la fois peur de dire ce que je pense, et en même temps peur de me faire marcher sur les pieds. » Les prétentions salariale sont un exemple flagrant de ce manque d’assurance. « Je ne sais pas combien demander, j’ai peur de trop demander ou à l’inverse, de me dévaloriser ». Elle raconte : « Nous avons eu quelques classes où l’on faisait un peu de mise en situation et de jeux de rôles, mais c’était “l’atelier récréation”, il n’était pas pris au sérieux. » De son côté, Aurélie a eu la chance de combler ce manque grâce à son école de commerce. Elle se réjouit des workshops existants pour se préparer au monde du travail. « Il y a quelque mois, j’en ai même eu un qui s’intitulait « Comment négocier son salaire en tant que femme dans le monde de l’entreprise ? » Ce sont des outils géniaux pour me sentir plus confiante. ».

« Nous avons eu quelques classes où l’on faisait un peu de mise en situation et de jeux de rôles, mais c’était “l’atelier récréation”, il n’était pas pris au sérieux. » Laure

Pression, quand tu nous tiens

On ne va pas se mentir, la pression vient parfois aussi des parents. « J’ai hésité avant de m’inscrire en école de commerce, je changeais d’avis tous les trois jours. Ma mère me poussait à fond pour m’inscrire, elle me disait qu’il fallait que j’aie un autre diplôme qui puisse me faire passer sereinement en entreprise. Au début j’ai fait un blocage, je ne voulais pas l’écouter, puis je me suis rendue compte que ce ne serait qu’un « plus », que les entreprises aussi préfèrent, qu’importe le secteur, un profil issu d’une école de commerce » confie Aurélie, étudiante passionnée d’art à l’EM Lyon.

Dans son cabinet, Sophie Derisbourg reçoit des appels de parents anxieux qui appréhendent des expériences professionnelles difficiles ou des périodes de chômage pour leurs enfants. Mais elle met en garde : « n’oublions pas que les émotions se transmettent, que l’on ressent l’inquiétude de nos parents ». Ces derniers lui confient qu’ils sont inquiets du manque de motivation chez leur enfant en études supérieures. « Mais comment être motivé s’il n’y a pas d’intention ni d’objectif qui émane de lui ? Si l’étudiant n’a pas pu réfléchir à qui il est, séparé de ses parents, et à quoi il aspire ? » interroge-t-elle. « C’est difficile d’évoluer sereinement dans ces conditions, surtout lorsqu’on doit faire un choix dans l’urgence. La clé, c’est une meilleure connaissance de soi, de ses talents, de ses intentions. » Et nous pouvons apprendre à nous connaître dès le plus jeune âge, grâce à des rencontres, des discussions, ou encore de la méditation, de plus en plus répandue dans notre société.

Adrien se souvient. « J’ai mis quelque temps à comprendre ce qu’il me fallait. Je ne me suis posé aucune question pendant mes études. On nous présentait deux choix : la finance de marché, pour devenir trader, ou la finance d’entreprise, pour bosser en fond d’investissement et en M&A. Je me suis donc lancé là-dedans, sans remettre en question cette façon de voir les choses ». Il regrette ne pas avoir compris plus tôt qu’il devait chercher à adapter ses aspirations professionnelles à son caractère. « Petit à petit, je me suis rendu compte que mon premier poste ne me plaisait pas. C’est en cherchant que je me suis rendu compte qu’il y avait tout un tas d’entreprises différentes, chacune avec leurs ambiances et missions, qui répondent à tous les besoins. Aujourd’hui, je travaille dans une grande entreprise familiale, qui répond à la fois à mon exigence de performance et à mon besoin de bienveillance et de bien-être. »

« J’ai mis quelque temps à comprendre ce qu’il me fallait. Je ne me suis posé aucune question pendant mes études. » Adrien

Certains, pour mieux se retrouver ou pour célébrer la fin de leurs études s’octroient plusieurs mois de voyage. Tout le monde n’a pas cette chance, ni cette envie, mais un certain rite, pour “marquer le coup” peut être bénéfique. D’ailleurs, certaines tribus primitives, souligne Sophie Derisbourg, continuent de faire vivre leurs rites pour accompagner les individus lors des passages charnières de la vie et leur donner confiance. Et cette confiance, comme le disait le philosophe Charles Pépin, ne doit pas seulement être une confiance en soi, mais une confiance en la vie et en les autres, que l’on acquiert grâce au fait d’agir, de tester, de mettre la main à pâte. « N’ayez pas confiance en vous, ayez confiance en tout ce que votre action est capable de créer en vous offrant un point de contact avec le monde » écrit-il dans son livre, La confiance en soi, une philosophie.

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Photo d’illustration by WTTJ

Philippine Sander

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