“Entreprécariat” : les entrepreneurs de demain sont-ils voués à la précarité ?

Interview de Silvio Lorusso sur la crise et l'entreprécariat

Si vous aussi, dans vos soirées du monde d’avant, les entrepreneurs et entrepreneuses captaient toute l’attention et faisaient rêver derrière les verres de bières, jusqu’ici tout était normal. Héros du travail moderne, délivrés du salariat, leur vie de freelance nomade ou l’ouverture de leur boulangerie vous culpabilisait presque… Mais derrière l’étiquette cool associée à l’entrepreneuriat, ce rêve d’être son propre boss, de travailler où l’on veut, se cache une réalité moins glorieuse : la précarité et l’anxiété que certains rencontrent en chemin. Dans son ouvrage (non traduit en Français mais disponible gratuitement) « Entreprecariat : Everyone Is an Entrepreneur. Nobody Is Safe » (ed. angl. Onomatopee, 2019), Silvio Lorusso, designer, chercheur affilié à l’Institute of Network Culture d’Amsterdam et artiste italien, pose le diagnostic (et l’analyse) de la précarité liée à l’injonction d’entreprendre contemporaine. À l’aune de la crise liée au Covid-19, nous avons souhaité l’interroger : les entrepreneurs seront-ils toujours plus nombreux ? Et risquent-ils d’être toujours plus précarisés ? Pas simple.

En dépit de la crise, le nombre de créations d’entreprise a augmenté de 4,5 % en 2020 en France. En novembre, près de trois créations sur quatre étaient des entreprises individuelles. Avez-vous observé cette tendance en Europe ? Cela vous surprend t-il ?

Ces chiffres me laissent perplexe car en Italie, quelque chose de différent semble se produire : moins de gens créent leur propre entreprise (1/5ème de moins au premier trimestre 2020), même si, comme en France, la plupart sont des entreprises individuelles. En cette période d’incertitude, je m’attendrais plutôt à une recherche de stabilité de la part des travailleurs, et donc à une recherche d’emploi salarié… Et les données ne contredisent pas nécessairement cette attente. Il se peut finalement que les entreprises réduisent leurs coûts en « externalisant » leurs employés, en les transformant en freelances. Donc la question à se poser c’est plutôt : dans quelle mesure on parle de véritable création d’entreprise ou juste d’une création d’une interface afin de pouvoir facturer des entreprises qui n’embauchent pas.

En Europe, différentes mesures visant à limiter les conséquences économiques de la pandémie pour les employés ont été prises, comme le « filet de sécurité » du chômage partiel. Qu’en est-il des entrepreneurs, ont-ils été protégés ?

Aux Pays-Bas, où j’habite, les « ZZP’ers », c’est-à-dire les travailleurs indépendants et les entrepreneurs, ont reçu une prime assez généreuse, presque inconditionnelle, couvrant six mois de travail. J’interprète cette initiative comme faisant partie d’une stratégie plus large visant à « dé-salarier » les institutions, c’est-à-dire à renforcer une culture du freelance, qui serait finalement moins coûteuse. Mais c’est une exception. En Italie, les « Partite Iva » n’ont reçu qu’une prime d’urgence de 600 euros, pour trois mois seulement (une nouvelle mesure plus longue sera lancée cette année, mais elle n’est pas encore terminée). Ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est qu’il est presque impossible de savoir si les entrepreneurs ont été plus touchés ou épargnés par la crise, tant des travailleurs radicalement différents entrent dans cette catégorie. Un fait qui, en soi, montre la généralisation de l’entrepreneuriat dans la société.

Vous avez conceptualisé le terme de « l’entreprécariat », avec cette idée que de plus en plus de gens seraient poussés vers le travail indépendant, et donc forcément précaires. Mais qui sont ces entrepreneurs ? Peut-on mettre dans le même panier un livreur sans papiers et un·e jeune diplômé·e qui se lance avec un bagage culturel ?

Non, bien sûr. Un travailleur invisible, un livreur sans papier, n’a pas les mêmes espoirs entrepreneuriaux que le jeune diplômé. Mais l’entreprécariat reste un cadre valable d’analyse, parce qu’une certaine idéologie entrepreneuriale joue un rôle dans les deux cas. Pour les jeunes diplômés, c’est évident : ils peuvent vouloir créer leur propre entreprise, devenir de véritables entrepreneurs, inventer le futur Airbnb. Mais pour la livraison à domicile, on pouvait croire à une même réalité il y a encore quelques années : celle de jeunes diplômés qui profitaient de leur temps libre pour se faire un peu d’argent. Alors qu’en fait, ce récit entrepreneurial était une façon de cacher une autre réalité : l’externalisation du travail et aussi le sort des « sans papiers ». Ce cadrage de l’entreprécariat conduit aux mêmes problèmes autour de la notion de « précariat » en tant que classe. Je considère donc l’entreprécariat comme un prisme d’analyse pour mettre en évidence les effets du discours entrepreneurial.

L’entrepreneurialisme se produit lorsque cette pratique du risque, de réalisation de soi, devient un système de valeurs.

Vous faites justement la distinction entre l’entrepreneuriat et l’entrepreneurialisme, pouvez-vous l’expliquer ?

L’entrepreneuriat, c’est : vous avez une idée, un projet, quelque chose qui n’existe pas et vous voulez le réaliser. Vous risquez quelque chose pour le réaliser. Ce risque peut être en termes d’argent ou en termes de temps. L’entrepreneurialisme se produit lorsque cette pratique du risque, de réalisation de soi, devient un système de valeurs. C’est par exemple ce système de valeurs qui qualifient les salariés « d’esclaves » et les indépendants, les freelances, de personnes autonomes et libres, ce qui, bien sûr, n’est pas toujours le cas. Alors que l’entreprenariat est une pratique, l’entrepreneurialisme est à la fois un système de valeurs, une idéologie, un récit.

Quel sera l’effet de la crise actuelle sur ce récit ?

Je pense que le récit entrepreneurial de la « crise comme opportunité » est et sera de plus en plus utilisé pour encourager les travailleurs (tant les employés que les “faux-autonomes”) à travailler plus qu’ils ne sont tenus de le faire. Un tel récit va de pair avec la mentalité du “retroussez vos manches”. Le problème, c’est que beaucoup de gens travaillent déjà plus, et que cela passe souvent inaperçu.

Comment cela ?

Il a déjà été demandé aux travailleurs de s’adapter à la « nouvelle normalité » en consacrant, par exemple, du temps à l’apprentissage des nouveaux outils numériques, en organisant leur bureau à domicile, en coordonnant les horaires modifiés avec leurs collègues, etc. Une grande partie de ce travail supplémentaire est restée, finalement, invisible. D’une certaine manière, il me semble donc que ce genre de discours de motivation (“retroussez vos manches”), invisibilise les efforts que les travailleurs ont déjà déployés pour faire bouger les choses au plus fort de l’urgence de la crise.

Nous sommes toujours motivés par le fait que puisque cette personne a réussi, nous devons suivre ses conseils.

On observe une certaine « romantisation » de l’entrepreneuriat, tandis que la précarité et l’anxiété, eux, restent dans l’ombre. Pourquoi ?

Ce n’est pas totalement vrai : à leur manière, les difficultés sont également abordées. Toutes ces histoires, ces récits sur ces grands entrepreneurs, ont des caractéristiques similaires, avec la mise en scène de débuts précaires. C’est la fameuse image des lancements dans un garage (la création d’Apple dans le garage de Steve Job, par exemple NDLR). Par contre, si cette partie de l’histoire est effectivement racontée, le récit se concentre sur le happy end. C’est un mécanisme bien connu : le biais des survivants. Nous sommes culturellement enclins à considérer la réussite comme un fait plus significatif que l’échec. Nous savons pourtant que la trajectoire d’Elon Musk est statistiquement insignifiante. Cela n’a pas de sens de l’imiter. Mais nous le faisons quand même, nous sommes toujours motivés par le fait que puisque cette personne a réussi, nous devons suivre ses conseils. Pourtant, le taux de mortalité des start-ups est très élevé : vous avez très peu de chances que votre start-up devienne une entreprise solide. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas se lancer, cela peut être une expérience enrichissante, mais il faut garder cela constamment à l’esprit. Le biais des survivants s’applique ainsi à nous-mêmes, nous aimons penser que nous sommes spéciaux, que nous sommes uniques, que nous serons ceux qui n’échoueront pas.

Dans votre livre, vous évoquez rapidement une « stratégie de sortie », pour exorciser les effets de l’entreprécariat. Selon vous, les solutions doivent être collectives et coopératives… qu’entendez-vous par là ?

Ce besoin de coopération, la création d’un « nous », est plus un diagnostic qu’une recette. C’est un fait : les travailleurs indépendants sont isolés, atomisés. Si l’on revient à cette idée de polarisation de la société, le travail du philosophe André Gorz est intéressant. Son idée était que la société se polarise en fonction d’une trajectoire de temps disponible. D’une part, il y a ceux qui peuvent déléguer (professionnels, cols blancs, etc.) dont le travail peut être converti en salaires ou en hauts revenus. Ils travaillent de plus en plus, délèguent tout ce qui n’est pas valorisé, ce qui ne rapporte pas d’argent (faire les courses, à manger, le ménage etc). D’autre part, il y a ceux à qui l’on délègue ces tâches, ces personnes qui sont coincées dans des emplois peu lucratifs et sans perspective, comme la livraison de nourriture. La gig economy (l’économie à la tâche, NDLR) consiste essentiellement à externaliser le travail que vous ne pouvez pas convertir en argent. Résultat : les premiers sont occupés à préserver leur position et, espérons-le, à la faire progresser ; les seconds sont occupés à gagner un revenu décent. Les premiers risquent l’épuisement professionnel, les seconds des incidents. En outre, les seconds ont peu accès aux postes occupés par les premiers. Je pense que si ceux qui délèguent pensaient leur vie pas uniquement en terme de productivité au travail mais intégraient aussi d’autres aspects, qu’ils délèguent - comme la cuisine, les courses, le ménage etc. - , leur vie deviendrait plus riche, et en même temps ils libéreraient aussi du temps et des possibilités pour d’autres.

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Photo par Joseph Knierzinger

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