Demain, tous recrutés sans CV ?

Recrutement sans CV : et si c'était mieux ?

Personnalité, compétences, parcours de vie, expériences, motivation… Il faut un peu de tout cela pour faire un bon CV. Rentrer dans des cases, utiliser des mots-clés et faire matcher son profil avec le poste vacant… Et si on sortait un peu de cette logique ? Et si on jetait à la poubelle notre pile de CV pour laisser s’exprimer autrement notre personnalité ? C’est l’ambition du recrutement sans CV. Sortir d’un listing de diplômes et d’expériences désincarné pour entrer en « contact direct » avec le candidat. Bornes de recrutement, QCM en ligne, entretiens vidéo, tout est bon pour s’affranchir du CV et adopter une démarche innovante du recrutement. Mais qu’en est-il réellement ? Ce type de recrutement est-il un simple effet de mode ou une tendance de fond ? Pouvons-nous tous y prétendre ? Demain, allons-nous tous devenir des candidats sans CV ? Décryptage.

Bye-bye le CV, bonjour le QCM…

On les a vu apparaître tout doucement dans le paysage de la recherche d’emploi. D’abord, il y a eu ces bornes de recrutement électroniques oranges fluo installées dans les gares ferroviaires d’Île de France. Puis, le CV s’est vu parfois remplacé par un questionnaire en ligne, voire un QCM. Lentement mais sûrement, le traditionnel récit papier semble se faire détrôner. Quoi qu’on en pense, le phénomène est à la mode…

Recruter sans CV : un effet de mode ?

« Il y a effectivement une tendance à l’émergence de processus de recrutement sans CV, observe Renaud Ramia, Directeur Executive Search du cabinet de recrutement Valtalis. Certains Jobboard proposent des solutions clé en main, Pôle Emploi a également développé un outil en ce sens, la méthode de recrutement par simulation dite MRS qui repose sur une grille d’évaluation, même l’APEC (l’Association pour l’emploi des cadres) plébiscitait dès 2010 ce nouveau mode de recrutement… De toute évidence, le phénomène est à la mode. » Tout le monde s’y met.

Pour autant, le recruteur se montre sceptique. Dans les faits, ce nouveau process peine à s’imposer auprès des cadres. « En ce qui concerne le recrutement des cadres et cadres supérieurs, le CV demeure incontournable, assure-t-il. Passer outre serait impossible. Qu’il prenne la forme d’un CV traditionnel ou d’un récit de carrière sur LinkedIn, on a besoin de vérifier que le profil chassé matche avec le poste. Remplacer le CV par un questionnaire à faire passer à un cadre pendant des heures ? Je n’y crois pas ! Le candidat aurait l’impression de perdre son temps. »

Le recrutement sans CV : une voie complémentaire…

Derrière le collectif #JeNeSuisPasUnCV, Laurent Arnaud, également cofondateur du cabinet de ressources humaines ERHGO, n’a pas la prétention d’engager une grande révolution. « Le recrutement sans CV n’a pas vocation à remplacer un usage comme le CV qui existe depuis la nuit des temps, explique-t-il. C’est une initiative qui ouvre seulement une nouvelle voie, complémentaire, recentrée sur l’humain et ses aptitudes. »

« Le CV repose sur une logique de cloisonnement », résume ce militant pour un recrutement plus humain. Notre diplôme et nos expériences passées déterminent notre métier et notre légitimité à l’exercer. Or, nous sommes bien plus complexes et subtils que cela. En témoignent, les fréquentes reconversions professionnelles et les parcours de mobilité interne. « C’est étonnant comme la mobilité interne est parfaitement acceptée au sein de l’entreprise alors qu’une réorientation vers d’autres fonctions ou un nouveau secteur ne passe pas sur un CV, remarque Laurent Arnaud. Pourtant, il n’y a rien de plus commun que les profils atypiques. De mêmes aptitudes peuvent être exploitées dans des métiers très variés. Le recrutement sans CV a donc pour ambition de sortir d’une logique de diplômes et d’expériences pour entrer dans une logique d’aptitudes et de compétences. »

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CV, c’est quoi le problème ?

Au fond, c’est quoi le problème du Curriculum Vitae ? « Cet usage est très pénalisant, estime Laurent Arnaud. Le CV restreint considérablement le champ des profils sélectionnés. Il consiste à analyser les candidats au regard de leurs expériences passées et non à la lumière des aptitudes dont ils disposent pour exercer un métier. Le CV induit une évaluation du candidat dans le rétroviseur. » Profils identiques, missions similaires, absence de développement de nouvelles compétences… Autant de conditions qui favorisent le turnover sur un même poste entre personnes de mêmes profils.

Laurent Arnaud reproche encore au CV son caractère réducteur. « Moins de 10 secondes, explique-t-il, c’est le temps moyen passé par un recruteur sur un CV. Cet exercice oriente naturellement les recruteurs dans une direction : vers les personnes qui ont déjà exercé le métier pour lequel ils recrutent. Cela limite le nombre et la diversité des candidatures. » Un processus qui évince les candidats dits « invisibles », ces profils atypiques qui présentent pourtant toutes les aptitudes à exercer le poste. « La promesse du recrutement sans CV, synthétise-t-il. C’est de présenter aux entreprises à la fois les profils des personnes qu’elles auraient pu sélectionner, mais aussi les autres, ces candidats invisibles, atypiques et pourtant pourvus de précieuses ressources. »

Recrutement sans CV : pour quels profils ?

Qui peut être recruté sans CV ? Un boulanger ? Une auxiliaire de vie ? Un pilote ? Un commercial ? Une chargée de communication ? Le processus est-il applicable à tous les secteurs professionnels et tous les métiers ?

Un outil précieux pour les « profils pénuriques »

Pour Renaud Ramia, l’innovation peine à s’imposer auprès des publics les plus diplômés. Néanmoins, il rencontre un certain succès dans d’autres secteurs… « Ce mode de recrutement me paraît tout à fait approprié pour les profils pénuriques, concède-t-il. Certains secteurs, comme la restauration, le développement informatique / digital ou encore le service à la personne, ont tout intérêt à développer le recrutement sans CV. Ces secteurs d’activité sont confrontés à des pénuries de talents. Certains candidats n’ont d’ailleurs aucun usage du CV. Leur motivation et leurs expériences vont au-delà, elles ne se perçoivent pas sur un CV. Dans cette hypothèse, aller directement au contact du candidat paraît logique et naturel. »

Dans ces secteurs où l’offre d’emploi dépasse la demande, le recrutement sans CV prend tout son sens. « Lorsqu’il s’agit de recrutement en volume, cela paraît pertinent, poursuit-il. À l’inverse, se fonder sur un QCM pour recruter un poste clé, très recherché, comme un Directeur Administratif et Financier, ce serait risqué. La marge d’erreur est trop grande et le mauvais recrutement très cher payé. »

Un outil adapté aux “profils atypiques”

Laurent Arnaud ne voit pas les choses sous cet angle. Pour lui, ce n’est pas tant une question de niveau de diplômes ou de secteurs sous tension. « La question est plutôt de savoir si le métier requiert des compétences techniques ou transversales, commente-t-il. Beaucoup de métiers comme boulanger, chauffagiste, électricien ou pilote de ligne ne sont accessibles qu’au terme d’une solide formation. Le recruteur ne pourra se fier à ce profil que s’il retrouve dans le parcours du candidat une trace d’un vécu, la maîtrise de gestes professionnels et des expériences techniques passées. » Pour ces métiers, le CV semble s’imposer.

À l’inverse, certains métiers font appel à des profils aux compétences transversales. « Ce sont tous les métiers de la relation client, la distribution, la logistique, la vente, le service à la personne, etc., énumère-t-il. Ces métiers ne nécessitent pas tant d’être formé que de disposer d’aptitudes personnelles pour les exercer. Pour ces jobs, le recrutement sans CV est parfaitement adapté ! Il permet de fluidifier le recrutement et de créer des passerelles entre les secteurs et les métiers. »

Recrutement sans CV : comment ça marche ?

Plus de CV, que de l’humain et des compétences. On comprend l’idée, mais en pratique, comment faire pour être recruté sans CV ? Par où commencer ? Et en quoi consiste ce fameux “récit professionnel” ou “parcours de vie” s’il ne prend pas la forme d’un CV papier ?

Du CV papier au « récit d’expériences »

Chez ERGHO, le cabinet de recrutement fondé par Laurent Arnaud, pas de borne électronique, ni de QCM. « Nous proposons une médiation entre les deux parties : le candidat et l’entreprise », résume-t-il. Plus de CV. « Parce qu’il n’y a rien de plus compliqué que de demander à un candidat de lister ses compétences. » Pas d’algorithme non plus, ni de matching. « Car le vocabulaire employé par le candidat pour évoquer son expérience n’est pas forcément celui de l’entreprise, ni du recruteur. »

Ici, on a pour ambition de remettre l’humain au cœur du process de recrutement. « On demande au candidat de nous raconter son récit d’expériences, c’est-à-dire de parler de sa vie, personnelle et professionnelle et d’identifier quelles compétences il a pu développer et mobiliser à cette occasion, explique-t-il. Ces compétences sont ensuite présentées aux entreprises de manière anonyme. Libre à elles de proposer aux candidats des opportunités professionnelles. Le processus de la recherche d’emploi et son rapport de force sont totalement inversés. »

Audrey en a fait l’heureuse expérience. Jeune bibliothécaire, elle a longtemps peiné à s’insérer sur le marché du travail. Des CV, elle en a envoyé en quantité, mais sans succès. Jusqu’au jour où sa conseillère Pôle Emploi l’oriente vers ERHGO. « J’ai eu un entretien téléphonique où on m’a demandé de parler de moi, de mon parcours personnel et professionnel, mais aussi de ma personnalité et de mes expériences diverses et variées, se souvient-elle. Il n’a jamais été question d’envoyer un CV. » Puis, vient le premier entretien avec le recruteur, un « manager ouvert à la rencontre ». Audrey accepte finalement un poste dans les archives qu’elle n’avait jusqu’ici pas envisagé. Un recrutement qu’elle trouve « très chouette » et qui permet aux candidats de ne « pas rester étiqueté dans un diplôme ou un métier. »

CV or not CV : l’entretien d’embauche reste l’étape clé !

Le pari du recrutement sans CV revient donc à « supprimer le CV de la rencontre initiale entre entreprise et candidat », résume Laurent Arnaud. Ainsi, pas de biais de perception, ni de recherche d’un profil type… « C’est un moyen que nous avons trouvé pour créer les conditions optimales de la rencontre ». Ensuite, l’entretien est inévitable. « C’est à cette occasion que le recruteur doit se laisser surprendre et enthousiasmer par le candidat. » Alors seulement, le CV peut refaire surface. « Nous ne sommes pas des Ayatollah du sans CV, s’amuse-t-il. En entretien, le CV peut très bien servir de support, de parcours de vie synthétique pour guider l’échange. »

Un avis que partage Renaud Ramia pour qui « le CV, support incontournable au recrutement des cadres, n’en reste pas moins qu’un support que l’on survole très rapidement. Dans 90% des cas, le recrutement se fonde sur l’entretien. C’est au cours de l’entretien que tout se joue. Le recruteur a un contact direct avec le candidat et la relation s’installe. D’ailleurs, admet-il, je demande toujours au candidat de me raconter son histoire, on évite de coller au CV. »

Au fond, CV ou non, le recrutement est une invitation à la rencontre. Qu’il s’agisse d’un processus traditionnel sur CV papier, ou à partir de compétences tirées d’un récit d’expériences, recruteurs et candidats doivent être ouverts à la relation. Profils types ou atypiques, compétences techniques ou transversales, nous ne sommes assurément pas que des CV.

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Photo par Welcome to the Jungle
Édité par Manuel Avenel

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