De déchireur de tickets à directeur de théâtre, l'audace de Jean Robert-Charrier

Jean-Robert Charrier, plus jeune directeur de théâtre

Près d’une décennie de Jean Robert-Charrier à la tête du théâtre de la Porte Saint-Martin ça se fête. Car après y avoir été déchireur de tickets à l’entrée pendant sa vingtaine, le voilà qui renouvelle, à seulement 36 ans, son titre de plus jeune directeur de théâtre de tout Paris. Mais depuis le 17 mars dernier, il est avant tout un incroyable passionné à qui on aurait coupé les vivres.

Après plus de six mois plongée dans le noir, sa salle du théâtre signe enfin sa réouverture jeudi 8 octobre avec une pièce qui se veut aussi drôle que poignante : Avant la retraite, mise en scène par Alain Françon avec Catherine Hiegel, André Marcon et Noémie Lvovsky. Avec Jean, on s’est retrouvé avant l’heure, dans cette salle dépourvue de tout spectateur, pour parler de vocation, d’exigence et surtout de son amour indicible pour le théâtre.

« Monstrueux, pas vrai ? »

L’atmosphère est étouffante sur le trottoir qui longe l’entrée du Théâtre de la Porte Saint-Martin. Comme si à Strasbourg Saint Denis, le bitume pouvait concentrer plus de chaleur que partout ailleurs dans Paris. Après quelques minutes à virevolter pour échapper aux rayons quasi électriques du soleil, on pense apercevoir Jean au bout de la rue. La première pensée qui nous vient est qu’il n’a rien de l’image traditionnellement austère qu’on peut coller à la peau d’un directeur de théâtre. Celui qui vient à nous s’avance avec une certaine nonchalance, et nous sourit, presque timidement, une fois arrivé à notre hauteur. Son uniforme, jean et t-shirt blanc, nous conforte dans nos premières impressions. Les deux petits Jack Russel qui l’accompagnent aussi. « Ça vous embête si je les sors juste deux minutes avant ? J’en ai pas pour longtemps ». On ne va pas les lui refuser, après tout c’est chez lui qu’il nous reçoit aujourd’hui. Non pas dans le petit appartement qu’il habite depuis plus d’un an, mais un étage en dessous, dans son théâtre. Sa vraie maison quoi.

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Une fois l’entrée passée et fermée au public depuis maintenant plus de six mois, nous pénétrons dans l’antre de notre hôte. Sur le devant de la scène. Plongés dans l’obscurité, on a d’abord du mal à discerner l’espace, aussi imperceptible que gigantesque. Puis Jean actionne un rideau de fer qui s’ouvre doucement mais bruyamment, levant le voile sur une immensité de velours rouge. Mille-cent sièges pour être exact. Nous voilà perchés sur le plus grand plateau de Paris et lorsqu’on lève les yeux vers le ciel, la cage de scène n’en finit plus. « Monstrueuse, pas vrai ? » nous lance son propriétaire. Jean sourit, les yeux brillants, comme si lui aussi découvrait les lieux pour la première fois. Dix-sept ans le séparent pourtant du jour où un poste de déchireur de tickets se libérait pour lui, dans ce même théâtre où il vagabonde devant nous avec une aisance si particulière, tellement naturelle.

Le premier rôle

Lorsque cette chance qui allait changer sa vie s’offre à lui par le biais d’un ami qui y laissait sa place, Jean n’a que 19 ans. Il vient de quitter les Cours Florent après une série de désillusions et travaille depuis peu au Quick de la place de Clichy pour se faire un peu d’argent. Sans jamais pour autant perdre le théâtre de vue. Car la grande majorité de ses salaires sert d’ailleurs à financer, ou plutôt à nourrir, son obsession pour Laurent Terzieff, grand acteur de théâtre pour qui il voue une admiration sans borne et dont l’interprétation le plonge dans des torrents de larmes inexplicables quasiment à chaque fois. Même s’il ne sait pas bien encore la forme que prendra sa vocation, il a la certitude que toute son existence gravitera autour de ce monde qui le met dans tous ses états. Alors quand il parvient à se rapprocher de son rêve en déchirant les tickets de la Porte Saint-Martin, ou autrement dit, en ayant enfin un rôle à jouer, même infime, Jean se sent déjà tout près du but.

Mais les débuts sont loin d’être enchanteurs, il est payé une misère, travaille d’arrache pied et souffre de ne pouvoir assister aux représentations qui se jouent dans son dos. Et ce d’autant plus à une époque où les ouvreuses, elles, vivent l’âge d’or de leur profession sur fond de Woodstock des temps moderne. « Elles fumaient comme des pompiers en plaçant les gens, leurs enfants couraient partout dans les allées, ça criait dans tous les sens… C’était du grand n’importe quoi ». Pourtant, ses cinq premiers jours marquent les prémices d’une fascination pour le théâtre de la Porte Saint Martin qu’il ne quittera plus jamais. Il sent sa vocation se matérialiser, prendre la forme de ces murs qui l’entourent. Il ne s’est jamais aussi bien senti nul part ailleurs. Il décide donc de le faire savoir. Une semaine seulement après son arrivée, il écrit une longue, très longue lettre à l’administratrice de l’époque pour lui expliquer « avec beaucoup trop d’arrogance » qu’il se sait prédestiné à, un jour, diriger cet endroit qui lui fait tant d’effet. Il rit. « Elle aussi elle a beaucoup ri d’ailleurs sur le moment, ajoute-il. C’est peut être même en partie grâce à ça qu’elle a bien voulu me prendre sous son aile… »

Les ouvreuses fumaient comme des pompiers en plaçant les gens, leurs enfants couraient partout dans les allées, ça criait dans tous les sens… C’était du grand n’importe quoi »

Destin accompli

S’ensuit alors une succession de postes d’assistants en tout genre, souvent jargonneux, parfois loufoques, qu’il s’est approprié et dont il a toujours dépassé le cadre, poussé par une ambition démesurée, doublée d’un culot sans limite. Il sait pouvoir sublimer le fonctionnement du théâtre, et on lui laisse faire ses preuves. Comme cette fois où il a déposé sur le bureau du PDG de l’époque un projet de restructuration visant à repenser l’intégralité du règlement intérieur seulement quelques mois après son arrivée. Une initiative parmi tellement d’autres qui l’ont mené, cinq ans plus tard, à être lui-même nommé directeur, après que l’ancienne directrice, lassée de cet énergumène qui ne laisse rien au hasard, lui ait laissé les rênes. Le Graal absolu. Sauf qu’à l’époque, Jean n’a que 25 ans et il est tout simplement terrifié. Il n’a cessé de travailler jusque-là, manque clairement de sommeil et de repos et aurait bien voulu un intermède un peu plus léger avant d’endosser de telles fonctions. Mais Jean n’est pas du genre à se laisser impressionner trop longtemps. Pas de ceux à rester immobile, en tout cas. Alors il prend son courage à deux mains et accepte la destinée qu’il s’est lui même dessinée. « Je le voulais et je l’ai eu, alors c’était parti. »

Je le voulais et je l’ai eu, alors c’était parti.

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Coups de cœur sous les projecteurs

Quelques années passent, avant qu’il ose enfin toucher à la programmation artistique de la Porte Saint-Martin. Trop souvent intimidé, Jean s’interdisait alors de bouleverser cette célèbre institution de boulevard, pour n’en privilégier que sa gestion purement pratique. Aujourd’hui, ça ne lui viendrait évidemment plus à l’idée tant le choix des pièces fait parti de ce qu’il préfère et tant les styles et les projets varient en permanence, nous explique-t-il. « Parfois les acteurs viennent à moi, parfois ce sont les metteurs en scène. On m’a même déjà parlé de spectacles avec tant de convictions que j’ai dit oui sans même avoir lu la pièce. Ça change tout le temps ». Il sourit en se souvenant d’une anecdote, d’un dîner en particulier, où Vincent Dedienne et Catherine Hiegel se sont retrouvés réunis par ses soins autours de plusieurs bonnes bouteilles de vin et l’envie de travailler ensemble. « À la fin de cette soirée ils sont tombés dans les bras, débordant d’admiration l’un pour l’autre, et le lendemain on montait Le jeu de l’amour et du hasard (mise en scène par Catherine Hiegel). ». Un bon directeur de théâtre se rapprocherait-il alors du marionnettiste ? « Plutôt de l’entremetteur » rectifie-t-il. Et en effet, au vu du cœur qu’il met à l’ouvrage, ça tombe sous le sens.

« On m’a même déjà parlé de spectacles avec tant de convictions que j’ai dit oui sans même avoir lu la pièce. »

Des choix, donc, qui semblent avant tout s’opérer au grès de ses envies. Mais toujours et surtout sous couvert d’une exigence folle. Car tel pourrait être le liant entre tous ces textes classiques, auteurs contemporains et comédiens de boulevard qui se bousculent ici chaque année grâce à lui. « On peut tout monter, le répertoire on s’en fout ! Tout est une question d’exigence, et l’exigence, c’est pas compliqué : ça passe par le travail ». Et ça, Jean en est persuadé. Pour lui, ce n’est pas sorcier, plus il se joue au théâtre des spectacles avec des metteurs en scène qui ont des visions, qui passent leur vie sur le plateau, avec des artistes qui prennent le temps de comprendre l’œuvre, plus les salles se remplissent. Et il en profite pour nous confier, un brin provocateur, que ce n’est pas la crise que nous vivons en ce moment qui risque de le faire changer d’avis.

Ces derniers temps, il prépare surtout la réouverture qui aura lieu le 8 octobre prochain. « Je passe ma vie au théâtre d’habitude, ici ou ailleurs, et il m’a énormément manqué. Surtout qu’il était impossible pour nous de rouvrir plus tôt à cause des gestes barrières, difficiles à respecter dans un théâtre pareil… Alors programmer une pièce bâclée qui ne m’intéresse pas, ce n’est pas dans mes plans » Il hausse les épaules et ajoute : « hors de question d’aller vers la facilité pour être sûr de remplir la salle et tant pis si je me plante. Vu que c’est la merde partout, c’est le moment ou jamais de s’amuser et de créer des spectacles vraiment ambitieux ». Et le pragmatisme dans tout ça ? « Beckett disait : quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter. Et je crois que c’est ce qu’il va falloir faire pour rester accroché » répond-il du tac au tac.

« Vu que c’est la merde partout, c’est le moment ou jamais de s’amuser et de créer des spectacles vraiment ambitieux. »

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Bouleverser les spectateurs

Les heures passent et il est de plus en plus difficile de ne pas se laisser impressionner par ce personnage à l’apparence inébranlable qui paraît ne jamais douter. Un peu comme si tout faisait sens à ses yeux. Mais quand on l’interroge justement sur le degré de sens que lui offre son métier, il s’interrompt pendant quelques minutes, pensif, et nous confie s’être beaucoup posé la question pendant le confinement. « Je me suis pas mal demandé si finalement le théâtre, ce n’était pas d’abord un entre-soi, une communauté persuadée que la culture a une réelle importance alors que finalement, c’est peut être précisément cet entre-soi qui en fausse notre perception, et qui fait qu’on y attache autant d’importance. Peut être qu’en fait, on peut très bien s’en passer ».

Mais lorsqu’on l’interroge sur la finalité de cette réflexion, le sourire revient et c’est un non catégorique. Jean n’a pas changé d’avis et n’a toujours pas réussi à se défaire de cette adrénaline qui l’habite chaque jour : « Le théâtre ce n’est pas du tout qu’un simple divertissement, c’est aussi un lieu qui peut être extrêmement politique, qui est socialement tellement important et surtout qui peut modifier les gens ». Il s’anime à mesure que son timbre de voix s’accélère et ajoute avoir l’intime conviction qu’une fois sur mille, quelqu’un est modifié intérieurement par ce qu’il voit sur scène. « Et ça a beau être une fois sur mille, on s’en fout. Parce qu’alors, bien sûr, que ce qu’on fait vaut le coup. Ici j’ai vu passer beaucoup de spectateurs qui n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre, par peur du côté bourgeois qu’il peut renvoyer, et qui ressortaient plus qu’émus, bouleversés de ce qu’ils avaient vu. Lutter contre l’ennui, tout faire pour réussir à extraire les gens de leurs névroses et angoisses quotidiennes. C’est ça le théâtre, et on en a tous diablement besoin. Moi, le premier. »

« Le théâtre ce n’est pas du tout qu’un simple divertissement, c’est aussi un lieu qui peut être extrêmement politique, qui est socialement tellement important et surtout qui peut modifier les gens. »

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Acteur éphémère

Quand vient la fin de l’entretien, on ne peut pas s’empêcher de lui demander s’il considère que son travail c’est toute sa vie, persuadés d’avance de connaître la réponse. Difficile alors de ne pas broncher lorsqu’il nous répond d’un « non » très ferme. Car passionné certes il l’est. Et ce d’autant plus depuis qu’il a posé ses bagages dans l’appartement du dessus où les applaudissements résonnent désormais jusqu’à son salon. Mais Jean s’applique aussi à ne surtout pas faire du théâtre toute sa vie. « Je ne sais que trop bien à quel point, pour l’avoir vécu avec d’autres, la fin est difficile. Que le lendemain de mon départ, le téléphone cessera de sonner et qu’on arrêtera de s’intéresser à moi, que tous ces acteurs et metteurs en scènes qui me courtisent aujourd’hui m’oublieront aussitôt. » Il réfléchit et ajoute : « dans ce métier, il ne faut jamais être prétentieux. Il n’y a pas plus éphémère que la présence d’un directeur dans un théâtre. » Il fait une nouvelle pause, semble prendre la mesure de l’espace qui l’entoure. « Tout ça, ça a 250 ans et ça va vivre encore 500 ans après moi, j’espère. Autant dire que mes spectacles, eux, ne tiendront pas très longtemps dans la mémoire collective. Ça remet les choses en perspective forcément, et surtout ça détache de toute envie de postérité… »

Le lendemain de mon départ, le téléphone cessera de sonner et qu’on arrêtera de s’intéresser à moi, que tous ces acteurs et metteurs en scènes qui me courtisent aujourd’hui m’oublieront aussitôt.

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Alors en attendant la fin de son règne, Jean, qui a l’immobilité en horreur, en profite du mieux qu’il peut. Il assiste à toutes les répétitions dans un coin, son moment préféré, bien qu’il se considère encore comme un ovni dans son propre monde. Les directeurs n’y assistant que très rarement. Lui accompagne les acteurs dans la construction des rôles, gère leurs trop pleins d’émotions, assiste une bonne quarantaine de fois aux pièces qu’il monte une fois la première passée (« quel intérêt de diriger un théâtre sinon » marmonne-t-il dans sa barbe) et se délecte des réactions du public à mesure que les représentations s’écoulent. « Chaque soir est différent. On a beau avoir les acteurs les plus exigeants et préparés du monde, avec le plus de métier, ça n’est jamais la même chose. Il y a toujours un truc qui dérape, que ce soit dans le décor, dans le jeu ou dans les réactions dans la salle. Un type siffle, un autre hue, l’un va claquer la porte, l’autre va avoir un fou rire pendant trois plombes qui fait rire toute la salle, un projo tombe… C’est ça qui est fascinant ! De jour comme de nuit, la routine ici, ça n’existe pas. »

« Chaque soir est différent. On a beau avoir les acteurs les plus exigeants et préparés du monde, avec le plus de métier, ça n’est jamais la même chose. Il y a toujours un truc qui dérape… »

D’où sa peur de l’ennui en ces temps ralentis par la pandémie, et surtout son obsession de rester occupé coûte que coûte. « En ce moment je me renseigne pour passer mon CAP cuisine en cours du soir », nous confie-il. « J’ai toujours adoré ça et pendant le confinement, j’ai passé tout mon temps à cuisiner pour des amis. Du coup je me suis dit que j’allais essayer, au cas où, pour passer le temps. En plus, on sait jamais, peut être que les salles finiront un jour par fermer pour de vrai. Même si les gens arrêtent d’aller au théâtre, ils continueront toujours de bouffer ». Pas bête. On hausse les épaules en souriant et lui aussi. Jean est de ceux qui, peu importe le climat, se battent pour l’extraordinaire contre vents et marées. Il sait qu’il lui faudra encore chanter, et sans doute un long moment, avant de pouvoir sortir la tête de l’eau mais on le sent confiant. Et on lui donne raison. Après tout ce n’est pas la première fois qu’il prend son destin en main, alors pourquoi diable s’arrêterait-il maintenant ?

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Photo by WTTJ

Elise Assibat

Journaliste - Welcome to the Jungle

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