Métiers genrés : quand les stéréotypes de genre biaisent notre orientation pro

30 janv. 2020

7min

Métiers genrés : quand les stéréotypes de genre biaisent notre orientation pro
auteur.e.s
Thomas Decamps

Photographe chez Welcome to the Jungle

Gabrielle Predko

Journaliste - Welcome to the Jungle

On ne vous apprend rien en vous disant que l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes est encore loin d’être atteinte. Mais si on entend souvent parler des inégalités salariales, la mixité des genres selon les métiers ne fait pas autant de bruit. En 2018, une étude du Centre d’Information et Documentation Jeunesse (CIDJ) montrait que seuls 17% des métiers étaient mixtes. Une profession étant considérée comme mixte lorsque la part des hommes se situe entre 40 et 60% de l’effectif. Triste constat donc, puisque cette non-mixité met en évidence les inégalités et les stéréotypes de genre qui persistent dans le monde du travail et, plus largement, dans la société. Mais comment l’expliquer ? Pourquoi certains métiers sont-ils genrés ? Pourquoi les hommes et les femmes n’ont-ils pas la liberté de choisir certains métiers à cause de leur sexe ? Enquête.

Où sont les femmes ? Où sont les hommes ?

Comment sont donc répartis les hommes et les femmes dans les corps de métier si seulement 17% des professions sont mixtes ? Commençons par faire le point avec quelques chiffres…

Il faut d’abord savoir que la grande majorité des femmes travaille dans le tertiaire puisque, d’après une analyse du CIDJ, elles seraient près de 88% à travailler dans les métiers dits “du service”. Elles sont particulièrement nombreuses à exercer dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’action sociale et des service aux particuliers. Des domaines qui demandent tous une certaine empathie, de l’altruisme ou encore de la douceur, des qualités communément associées à la féminité.

À l’inverse, certains secteurs comptent moins de femmes dans leurs rangs. C’est notamment le cas du numérique et de l’informatique composés de 70% d’hommes. Mais on compte aussi, toujours d’après le CIDJ, une grande majorité d’hommes dans les secteurs de la R&D et du BTP. Côté métiers, ils sont particulièrement nombreux parmi les ingénieurs, les cadres techniques ou encore les cuisiniers. Ils laissent au contraire la place aux femmes dans les secteurs de la petite enfance et d’aide à la personne, où ils se font rares. La gent masculine exerce donc plutôt des métiers dits “physiques”, “techniques”, où il faut produire et créer.

La question nous brûle donc les lèvres : qu’est ce qui peut influencer notre orientation ? Pourquoi les garçons se spécialisent-ils dans certains domaines et les filles dans d’autres ?

Les stéréotypes de genre, enracinés depuis l’enfance

Pour comprendre ce sur quoi se base notre orientation, il faut d’abord se replonger dans notre enfance. Car l’environnement dans lequel nous baignons depuis la naissance façonne notre cerveau. D’après la neurobiologiste Catherine Vidal : « Au cours de sa construction, le cerveau intègre les influences du milieu extérieur, issues de la famille, de la société, de la culture. Il en résulte qu’hommes et femmes ont des cerveaux différents… » Depuis l’enfance donc, nos parents, nos professeurs, nos camarades, ou la société en général (via la publicité, par exemple), sèment - souvent inconsciemment - de petites graines dans notre cerveau, orientant nos choix futurs. Et parfois, ces petites graines sont imprégnées de stéréotypes. Le schéma classique : on fait généralement comprendre très tôt aux enfants qu’il y a des activités typiques de filles et des activités typiques de garçons. Cet apprentissage peut même se loger dans de toutes petites actions. Il est par exemple prouvé que les parents, dès la naissance d’un bébé, adaptent leur comportement en fonction du sexe de l’enfant. Cela peut par exemple passer dans la manière de porter un bébé : plus vigoureusement pour un garçon et avec plus de précaution pour une fille. Mais cela se passe aussi par des actions bien plus significatives…

« Au cours de sa construction, le cerveau intègre les influences du milieu extérieur, issues de la famille, de la société, de la culture. Il en résulte qu’hommes et femmes ont des cerveaux différents… » - Catherine Vidal, neurobiologiste

L’exemple le plus notable étant celui des jouets. Vous avez forcément déjà traversé l’allée “jeux” d’un supermarché : à votre gauche, du rose à n’en plus finir comme si Barbie avait vomi sur les présentoirs. Et à droite, tout l’attirail pour faire d’un petit garçon une mini réplique de Stallone. Au-delà de l’esthétique très stéréotypée, ces jouets développent également des compétences différentes chez les enfants. Comme l’explique la journaliste Aurélia Blanc, invitée dans le podcast Les couilles sur la table, les jouets des petits garçons sont « des jouets où on est dans l’action, il faut conquérir un territoire, voire le monde. Ce sont des jouets qui vont plus souvent mobiliser le corps. […] Et ensuite on a toute la partie qui va être mécanique. Beaucoup de références aux véhicules, à la vitesse puis à la construction. Et on a aussi beaucoup de jeux d’extérieur, qui appellent à mobiliser son corps, à se dépasser, et à prendre de la place aussi. » Anne-Sophie Dafflon-Novelle, docteure en psychologie explique également dans ses analyses que les jouets pour garçons les aideraient à mieux se repérer dans l’espace. Contrairement aux jouets des petites filles qui, d’après elle « n’évoquent pas l’action ou la technique. Il s’agit pour elles d’imiter les adultes avec des jeux souvent collectifs, l’épicerie par exemple, qui leur permettent de développer leur capacités langagières. »

Les jouets sont pourtant importants dans la construction de l’enfant puisqu’ils l’aident à développer ses aptitudes mais aussi à l’éduquer. D’après Aurélia Blanc « À travers le jouet, on apprend à l’enfant ce qu’il a le droit de faire et ce qu’il n’a pas le droit de faire. Quand on empêche à un petit garçon, par exemple, de jouer à la poupée - ce qui est encore très courant aujourd’hui - on lui indique très tôt et très durablement que ce qui relève du féminin, c’est nul, ce n’est pas pour lui, c’est méprisable. » Laisser les enfants libres de jouer avec n’importe quel jouet contribuerait à diversifier leurs compétences et donc, plus tard, leur orientation. Aurélia Blanc ajoute : « Comment savoir si ce jouet est un jeu pour filles ou pour garçons ? Question : ce jouet suppose t-il d’utiliser ses parties génitales ?
Oui : ça n’est probablement pas un jouet pour les enfants.
Non : ce jouet convient aussi bien aux filles qu’aux garçons. »

« Quand on empêche à un petit garçon […] de jouer à la poupée […] on lui indique très tôt et très durablement que ce qui relève du féminin, c’est nul, ce n’est pas pour lui… » - Aurélia Blanc, journaliste

Le procédé est exactement le même dans le sport : comme l’explique Anne-Sophie Dafflon Novelle, les petits garçons sont généralement poussés vers les sports collectifs et les sports de compétition et les petites filles vers des sports plus artistiques comme la danse ou la gymnastique, par exemple.

La prophétie auto-réalisatrice

Enfants, nous développons donc des compétences différentes en fonction de notre sexe et pouvons donc prendre du retard sur certaines disciplines. En grandissant, ces contrastes peuvent s’accentuer… Prenons par exemple le cas des mathématiques et de la géométrie… Le stéréotype selon lequel les femmes seraient « moins fortes que les garçons en mathématiques » a la peau dure. Nous avons en effet déjà évoqué le fait que les petites filles sont moins sensibilisées à la géométrie et l’espace via les jouets, mais ce n’est pas tout…

En 2013, l’Université de Provence avait réalisé une expérience sur le sujet. Les chercheurs avaient demandé à deux groupes d’élèves - mixtes - de reproduire une figure géométrique complexe de mémoire. Les chercheurs ont annoncé au premier groupe qu’il s’agissait d’un “exercice de géométrie” et au second un “exercice de dessin”. Résultat : les filles ont mieux performé lorsqu’on leur a dit qu’il s’agissait d’un exercice de dessin et inversement pour les garçons. Il s’agissait pourtant du même exercice ! C’est ce qui s’appelle en psychologie sociale “la menace du stéréotype” : la personne victime d’un préjugé perd ses moyens lorsqu’elle doit y faire face. Elle performe donc moins bien et finit par confirmer le cliché. C’est exactement ce qui se produit quand on demande à une fille de faire un exercice de maths alors qu’elle entend dire depuis des années que « les filles sont nulles en maths. » Il s’agit d’une prophétie auto-réalisatrice.

Au-delà du fait d’encourager les enfants à s’essayer à différentes disciplines pour diversifier leurs compétences, une bonne manière de leur donner confiance en celles-ci serait de leur montrer de nouveaux modèles de réussite, qui prennent le contre-pied des clichés de genre. Par exemple, en présentant aux enfants et adolescents des histoires de femmes mathématiciennes. La physicienne Lise Meitner, la mathématicienne Sophie Germain ou encore l’ingénieure en aérospatiale Mary Jackson… Il existe des dizaines d’exemples de femmes scientifiques oubliées de l’Histoire…

Les barrières de la société…

Et pour couronner le tout, c’est aussi la société en général qui peut parfois influencer nos choix en matière d’orientation. Les professeurs, les parents, les conseillers d’orientation, l’entourage, peuvent eux aussi - consciemment ou non - transmettre leur propres croyances et nous décourager lorsque nous manifestons l’envie de nous orienter vers des secteurs réservés au sexe opposé.

Par exemple, les hommes sont souvent victimes de moqueries lorsqu’ils souhaitent s’orienter dans des métiers dits féminins. C’est ce qu’explique un rapport des sociologues Marie Buscatto et Bernard Fusulier datant de 2013. Celui-ci fait par exemple référence aux danseurs qui trouvent généralement leur vocation assez tôt et sont donc les cibles de railleries (souvenez-vous de Billy Elliot.) En 2016, le danseur de ballet Marcelo Gomes se confiait sur son enfance au Huffington Post. Il y expliquait qu’il était déjà victime de moqueries à l’école : « C’est le fait que je veuille être danseur étoile qui a choqué les gens. » Son hétérosexualité était toujours questionnée par les médias : « Les gens sont toujours surpris quand ils me demandent si tous les hommes de la compagnie sont homos, et que je réponds que non. En fait, ils sont tous hétéros ! » Pour certains garçons, ces remarques peuvent être très décourageantes et les détourner de leur passion. Pourtant, une fois engagés dans la voie professionnelle dite féminine, les hommes seraient plutôt bien perçus par leurs collègues, leur hiérarchie et leurs proches. C’est ce qu’expliquent en tout cas Marcelo Gomes et le rapport de Marie Buscatto et Barnard Fusulier.

Tout l’inverse des femmes qui seraient moins moquées pour leur choix d’orientation professionnelle mais qui auraient la vie plus dure une fois en entreprise. D’après une étude du Cereq datant de 2014, les femmes seraient plus régulièrement confrontées aux remarques sexistes et mettraient plus de temps à asseoir leur crédibilité et leur légitimité. Plus pernicieux encore, elles seraient victimes de ce que l’on appelle le sexisme bienveillant «  qui renvoie à des attitudes sexistes subjectivement positives, teintées de galanterie et de condescendance  » selon les chercheurs belges Marie Sarlet et Benoît Dardenne. En sur-protégeant leurs collègues femmes, ces salariés montrent qu’ils sous-estiment leurs capacités. Catherine a travaillé dans un magasin de bricolage pendant dix ans et, pour elle, le principal obstacle était la légitimité, « d’abord auprès de mes collègues et de ma hiérarchie composée majoritairement d’hommes, mais même auprès des clients ! Ils mettaient constamment en doute mes conseils et finissaient par écouter attentivement ceux de mes collègues hommes - même moins expérimentés - qui répétaient presque mot à mot ce que je disais. »

Nous pensons donc être libres de choisir le métier qui nous plaît, mais en réalité, nous sommes tous biaisés, d’une manière ou d’une autre. Car nous sommes tous pétris de stéréotypes de genre qui se sont formés tout au long de l’histoire… Pour que la mixité totale soit atteinte, il faudrait détricoter les stéréotypes de genre, dès l’enfance, mais également sensibiliser l’ensemble du corps professoral et autres institutions à ces problématiques pour faire barrage aux clichés tenaces. Évidemment, dans la question des inégalités entre hommes et femmes, le débat nature vs culture persiste et il est difficile à ce jour de pourvoir affirmer précisément à quoi sont dûes ces inégalités. Hommes et femmes sont-ils naturellement différents ? Ou sommes-nous influencés par notre environnement ? Ou un peu des deux ? Nous avons tenté de livrer quelques pistes de réflexions…

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Photo d’illustration by WTTJ