Pauline Grisoni « Il est nécessaire de désacraliser la réussite »

Pauline Grisoni : Fiasco, l’art de rebondir après l’échec

Connue du grand public pour son podcast La leçon où ses célèbres invités (chefs étoilés, musiciens, acteurs…) reviennent sur un ou plusieurs échecs qui ont jalonné leur parcours, la journaliste Pauline Grisoni publie son premier ouvrage, Fiasco, l’art de rebondir après l’échec (Éd Hugo Publishing). Une compilation des plus beaux récits d’échecs de personnalités - sans oublier les siens - pour déconstruire l’idée d’échec et se reconstruire, enfin !

La littérature et les podcasts sur l’échec sont florissants. Comment expliquer un tel engouement pour ce sujet ?

Disons, qu’il y a eu un effet d’entraînement. J’ai lancé le premier podcast indépendant sur le sujet après avoir lu l’essai de Charles Pépin, Les vertus de l’échec. J’adorais aussi la série Superfail diffusée sur France Culture qui ne s’intéresse qu’à l’erreur, l’échec, la catastrophe. C’est logique quand un sujet est nouveau et original. Après, je pense aussi qu’à notre époque, on a moins peur de parler de sa vulnérabilité et ce en toute honnêteté. C’est cyclique : actuellement Instagram et ses images lisses sont en net recul alors que TikTok cartonne avec des « vrais personnes ».

Pourquoi avoir choisi le format de l’interview-confidence de personnalités ?

En tant que journaliste, j’ai réalisé que nous avions un rôle important dans le fait de donner une image trop lisse des personnalités qu’on interviewe. Puis, je n’arrêtais pas de lire des portraits de working girls dans les magazines féminins. Disons que pour les lectrices, le degré de perfection de ces femmes est assez écrasant et il était donc nécessaire de désacraliser la réussite !

Avouer ses échecs, surtout professionnels, n’est pas une tradition française. Qu’est-ce que ce phénomène révèle de notre société ?

J’ai la sensation qu’on peut maintenant reprendre le pouvoir sur notre carrière, ne plus être dépendant du Dieu CDI. La mode du développement personnel a permis de donner une nouvelle direction et avec le Covid, tout s’est accéléré. Nombreux sont ceux qui ont profité de cette période pour prendre du recul et changer leur vision du travail, en mettant en avant d’autres priorités.

Pour reprendre le sous-titre de votre podcast, en quoi échouer est « un art » pour vous ?

L’art se nourrit des moments les plus difficiles que nous traversons. C’est quand rien ne va que nous sommes créatifs, qu’on peut transformer le négatif en beau. Peut-être aussi parce qu’il n’y a pas une seule définition de l’échec, comme il n’y a pas une seule définition de l’art. À chacun son échec : il peut être discret, flamboyant, honteux, constructif, dévastateur. Mais l’art comme l’échec sont tous les deux très subjectifs : ce qui est vécu comme un échec peut être perçu par vos proches ou vos collègues comme une victoire, et inversement.

Le livre s’ouvre sur les histoires de grands sportifs comme Michael Jordan ou Niki Lauda (pilote de course autrichien, ndlr), qui chacun dans leur genre, ont exposé leurs failles et osé dompter leurs peurs. Pourquoi les avoir choisis ?

Dans le sport, on entend souvent dire qu’on peut transformer ses rêves en réalité. Tenter, recommencer, tomber encore et avancer. Dans le sport, comme dans chaque métier, il est impossible de construire une carrière sportive ou professionnelle sur un jackpot, un seul coup. Cela prend toujours du temps et il faut se préparer à rebondir.

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« L’entreprise est un cocon qu’il faut savoir quitter quand un autre projet vous tient à coeur. »

La peur liée à l’échec revient souvent dans ces témoignages. Comment l’analysez-vous ? Comment dépasser ces peurs ?

C’est vrai, la peur sous-tend les témoignages des personnes que j’ai reçues. Mais elle n’est pas toujours facile à dire. Confier ses peurs, ses angoisses relève de l’intime et étrangement aussi de l’universel. Personne n’est parfait et on a tous des angoisses. Finalement, en parler suscite de l’empathie et nous connecte en tant qu’humains. Tous ceux qui témoignent à mon micro n’ont pas eu d’autre choix que de lâcher prise à un moment donné de leur vie pour se reconstruire.

Personnellement, pour me lancer dans l’aventure du podcast, j’ai quitté un CDI dans un magazine. J’ai refusé d’écouter les peurs des autres et j’ai choisi de me faire confiance. L’entreprise est un cocon qu’il faut savoir quitter quand un autre projet vous tient vraiment à cœur.

L’empathie a-t-elle une place dans le monde professionnel ?

Pour moi, les émotions sont aussi synonyme de performance puisqu’on travaille au quotidien avec d’autres humains, mais les recruteurs n’en ont pas toujours conscience. Des idées, des projets, une capacité à fédérer, à s’intégrer dans une équipe sont des choses qu’on ne peut pas lire sur un CV, pourtant c’est aussi ce qui fait la valeur d’un salarié. Cela devrait être davantage mis en valeur dans un recrutement.

Raconter ses échecs à ses proches c’est pas toujours évident, mais à ses collègues c’est encore autre chose, non ?

Ce qui ressort de ces témoignages, c’est qu’il n’y a pas de différence entre vie amoureuse, personnelle ou professionnelle. Dans ces trois domaines on devrait pouvoir tout dire, expliquer son point de vue sans rien imposer. Je pense que partager ses doutes, c’est constructif. « Quelqu’un de sage apprend aussi des erreurs des autres », rappelle dans un entretien l’humoriste Kyan Khojandi. Il a bien raison !

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« C’est le trait d’un grand leader que d’accepter ses failles et celles de ses employés. »

La vulnérabilité est-elle pénalisante ?

Oui, malheureusement. C’est pourtant le trait d’un grand leader que d’accepter ses failles et celles de ses employés. Mettre de côté son ego pour se concentrer sur l’efficacité des autres exige une sacrée force de caractère. Une leçon pour tous…

Vous accordez quelques pages au surmenage et au burn out. Vos témoins en parlent-ils facilement ?

On connaît tous quelqu’un qui a fait un burn-out, c’est un peu devenu le mal du siècle. J’y ai consacré cinq épisodes de mon podcast. Les nouvelles organisations du travail font qu’on demande à un salarié d’assurer les missions de quatre. L’histoire la plus marquante à ce sujet est sans nul doute celle de l’auteure Raphaëlle Giordano. Dans son job, dans la communication et l’événementiel, elle se sentait dévalorisée. Elle raconte comment elle en est sortie brisée, épuisée, incapable de rien. Et pourtant ça a été la chance de sa vie, puisqu’elle en a tiré un roman vendu à plus de 2 millions d’exemplaires. Pour moi la leçon à retenir de son témoignage : apprendre à dire non, quitter à temps un poste nocif, puis prendre soin de soi, dormir, et prendre du recul.

Plus facile à dire qu’à faire…

C’est vrai que s’obliger à voir le positif et lâcher prise est une épreuve. Il faut accepter qui l’on est et surtout connaître ses limites. La cheffe Hélène Darroze le résume très bien dans l’expression : « être alignée avec ses convictions personnelles. »

Vous revenez sur la carrière de la mannequin Caroline De Maigret, révélée par Karl Lagerfeld à 37 ans, « sur le tard ». En quoi son parcours vous inspire-t-il ?

Elle est la preuve vivante qu’il n’est jamais trop tôt et jamais trop tard. S’attacher à une temporalité n’a aucun sens dans une carrière. Il faut juste trouver le fuseau horaire qui nous correspond. Pourquoi faudrait-il réussir entre vingt et trente ans ? On peut très bien trouver sa voie bien plus tard. Regardez le fondateur de KFC, il a créé son entreprise à 70 ans !

« S’autoriser à transformer ses rêves en objectifs, s’imprégner du négatif pour le transformer en force, s’épanouir autrement que dans le regard des autres, analyser les situations pour apaiser ses émotions » sont autant de conseils qui ressortent du livre. Autant aller chez un psy !

Oui et c’est d’ailleurs mon premier conseil, même quand on va bien. On sort de son nombrilisme pour développer une réflexion sur les autres. Rien de tel pour devenir plus tolérant, plus empathique. Il y a beaucoup de ma psy dans mes interviews et dans mon livre.

Et vous, quelles leçons tirez-vous de vos échecs personnels ou professionnels ?

Oui, j’en ai connu quelques-uns, ne serait-ce qu’au début de mon podcast… Mais je croyais tellement en mon projet que je n’ai pas voulu lâcher l’affaire. Je me suis acharnée. Aujourd’hui j’ai envie de jouer la comédie, monter sur scène. Et tant pis si c’est un fiasco !

Article édité par Romane Ganneval
Photos de Thomas Decamps

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