Les écrans ont piraté notre vie pro, comment réinvestir le monde physique ?

Écrans au travail : quel impact sur notre bien-être ?

Vous êtes devenu·e à ce point dépendant·e de vos appareils chéris que vous faites un break de votre boulot sur ordinateur… en consultant les réseaux sociaux sur votre téléphone ? Il difficile pour vous de vous concentrer sur un seul projet à la fois ? Quand jongler entre les tâches devient une habitude, parvenir à bien boucler un dossier peut être un vrai challenge. Si c’est votre réalité, sachez que vous n’êtes pas seul·e.

Qui pourrait se passer d’un ordinateur fixe ou portable, voire de son téléphone, dans son quotidien professionnel ? Pas grand monde. Et pour souffler après le travail, que faisons-nous, dans une très grande majorité ? Nous passons tout simplement d’un écran à l’autre. Oui, nos vies sont dominées par nos appareils connectés. Nous avons interrogé Doreen Dodgen-Magee, psychologue et chercheuse, sur la façon dont l’usage de nos ordinateurs, téléphones et autres modifie notre esprit et notre corps – et ce que nous pouvons y faire. Doreen Dodgen-Magee étudie l’impact de la technologie sur nos cerveaux, nos relations aux autres et notre perception de nous-mêmes. Dans son premier livre Deviced ! Balancing Life and Technology in a Digital World (non traduit), elle explore des pistes pour une société moins prisonnière de ses mauvaises habitudes et plus intelligente dans son usage de la technologie. Sa nouvelle publication, Restart: Designing a Healthy Post-Pandemic Life (non traduit, ndlr) propose des idées pour réinvestir le monde physique après des mois de crise sanitaire passés en compagnie de nos écrans.

Il est impossible, pour la plupart d’entre nous, d’imaginer travailler sans ordinateur. Pourquoi dépendons-nous autant de la technologie ?

Doreen Dodgen-Magee : La technologie nous facilite grandement la vie et nous apporte un vrai confort. Nos appareils nous permettent aussi de devenir multitâches : nous sommes en contact avec les autres, nous gérons nos dossiers… En bref, nous avons l’impression d’être efficaces. Pour autant la recherche scientifique a montré que nous avons surtout gagné le pouvoir d’être hyper facilement distraits. Ce n’est pas que nous avons perdu notre capacité à bien faire les choses, mais nous avons développé une vraie compétence dans l’art de passer d’une chose à l’autre. Un procédé qui ne laisse pas suffisamment de temps au cerveau pour s’imprégner en profondeur des informations. Notre capacité de rétention et de mobilisation de ces informations, mais aussi notre performance globale, sont moins solides lorsque nous jonglons entre plusieurs tâches à la fois. Le multitasking, à savoir passer sans cesse d’une chose à l’autre, nous dérègle totalement sur les plans psychologique et physiologique [nous sommes moins à l’aise et notre affect est exacerbé] et nous submerge. Nous n’en prenons simplement pas conscience car nous y sommes totalement habitués. Cette hyperattention et l’impression d’être débordé·e en permanence sont les fruits du monde digitalisé dans lequel nous évoluons : c’est devenu notre nouvelle normalité. Quand on laisse un peu nos écrans de côté pour se concentrer sur du deep work ou nourrir des échanges physiques avec les autres, on angoisse parce qu’on se sent déconnecté de cette chose qui semble tellement nous faciliter la vie.

Il nous arrive à tous d’avoir les yeux qui piquent ou le dos qui tire après une journée passée devant l’écran. Avez-vous remarqué d’autres effets sur le corps dont nous pourrions ne pas avoir conscience ?

Oui, les effets que cela a sur le cerveau ! Pour le cerveau, soit une chose est utile, soit elle dégage. Quand il est exposé à quelque chose, notre cerveau crée de nouveaux circuits neuronaux ou renforce les existants. Donc si nous l’exposons souvent au multitasking, il s’adapte et tisse des réseaux de neurones dans les régions cérébrales liées à la distraction et à l’attention en pointillé. Le surdéveloppement des régions du cerveau liées au zapping attentionnel se fait au détriment de celles qui gèrent la concentration et l’acuité de l’esprit critique. Si notre cerveau n’a jamais l’occasion de s’y frotter, on perd littéralement notre capacité à les mettre en œuvre.

C’est précisément ce qui explique ce sentiment de satisfaction quand nous sommes en mode multitâche : nous ne nous sommes pas suffisamment exposés à des expériences de deep work ou au fait de terminer une chose avant de passer à la suivante pour ressentir le plaisir que cela procure. La recherche sur le multitasking au travail montre que l’utilisation accrue de l’ordinateur renforce notre habilité à jongler entre nos tâches. En revanche, aucune étude n’a permis de démontrer que le mode multitâche est une source plus importante de satisfaction ou de productivité. C’est un peu comme si quelqu’un disait « Je fume beaucoup, donc je suis un bon fumeur » sans savoir si c’est une bonne chose ou non.

Durant la crise sanitaire, une bonne partie de nos interactions avec nos collègues ont migré sur le digital. Quel impact cela a-t-il eu sur nos compétences relationnelles et nos relations tout court ?

D’un côté, il faut souligner que la technologie apporte de vraies solutions aux personnes qui vivent dans une réalité neurologique atypique ou souffrent d’une forme plus ou moins handicapante de phobie sociale. De l’autre, disons que si nous utilisons la technologie sans aucun discernement, nous en perdons les bénéfices. Par exemple, certain·e·s considèrent les réseaux sociaux comme leur unique moyen de communication, alors que ces mêmes réseaux sociaux sont corrélés à l’anxiété et à la dépression, quand ils n’en sont pas la cause directe. Ceux et celles qui pensent que les réseaux sociaux comblent leurs besoins relationnels ne vivent probablement que des relations de surface – et l’outil qu’ils jugent utile pourrait bien être, au contraire, celui qui les blesse.

Pensez-vous qu’il soit possible de reproduire un espace de travail digital aussi humain et empathique qu’il pourrait l’être dans le monde physique ?

Si toutes les parties prenantes sont vraiment ancrées dans une réalité anti-narcissique, articulée autour des valeurs d’équité et de transparence, il y a une chance qu’on puisse y accéder. Faire par exemple attention au bien-être et au confort des salariés dans l’espace où ils devront être productifs est un bon vecteur pour bâtir ce genre de culture.

Prenez les visioconférences : beaucoup de gens n’ont pas envie de voir leur intérieur affiché sur Zoom. Avoir des réflexes de base comme le fait de proposer aux collaborateurs un fond vert à accrocher au dossier de leur chaise permet de donner à chacun·e le sentiment de maîtriser davantage les choses. Les personnes en charge de la modération de salles de réunion virtuelles doivent aussi avoir en tête qu’il est encore plus difficile pour les personnes présentant une phobie sociale, ou tout simplement introverties, de prendre le micro en visioconférence qu’en réunion physique. Il devrait revenir aux entreprises de trouver comment sensibiliser les collaborateurs à la prise de parole en e-réunion : savoir la prendre, mais aussi savoir la donner et la laisser. Charge aux employeurs de veiller à ce que chacun·e s’autorise à faire un peu des deux.

Il y a une technique que j’apprécie particulièrement dans les réunions en ligne, car elle a du sens, c’est celle du « Aïe et Oups ». Si quelqu’un va trop loin dans ses propos ou crée un malaise chez un·e collègue, n’importe qui peut intervenir en écrivant « Aïe » dans le chat. La personne concernée écrit alors « Oups », ce qui veut dire « Permettez-moi de reprendre depuis le début et d’éviter la boulette. »

Mais comment (se) poser des limites quand on utilise ces technologies à longueur de journée pour le travail ?

Des études montrent que 10 minutes quotidiennes de méditation de pleine conscience – et cela inclut des pratiques comme la prière contemplative ou une activité corporelle rythmée – multiplie les circuits neuronaux au sein de notre cortex préfrontal, où se trouvent les centres de régulation de nos émotions, de la communication empathique et du sentiment de libre arbitre. La recherche scientifique a montré que ne rien faire pendant 10 minutes chaque jour peut produire exactement les mêmes effets.

Tout le monde peut se ménager trois sessions de trois minutes par jour pendant lesquelles on ne fait absolument rien, profitant de ce moment pour se mettre face à la fenêtre et simplement remarquer le mouvement des branches d’un arbre, ou respirer plus profondément. Je recommande à chacun·e d’avoir au bureau des choses qui stimulent d’autres sens que la vue et l’ouïe. Cela peut être des huiles essentielles, une bougie parfumée, un balle antistress ou un jeu manuel. Tout ce qui peut nous détourner de la stimulation visuelle et auditive nous ramène dans nos corps et nous permet de sortir du multi-tasking.

Y a-t-il tout de même un bénéfice à utiliser la technologie de manière intensive comme nous sommes nombreux à le faire ?

Passer moins de temps devant nos écrans ne ferait pas de mal à beaucoup d’entre nous, mais je pense que si nous choisissons avec soin les technologies que nous utilisons et les consommons avec modération, nous pouvons en tirer certains bénéfices. Certaines formes de technologie ne sont pas bonnes pour notre tête et notre corps, quand elles ne leur font pas payer un très lourd tribut. C’est le cas des contenus qui vont vite et nous surstimulent, comme les FPS (jeux de tir à la première personne, format immersif dans lequel le point de vue est celui du joueur, Ndlr). Ces derniers pèsent fortement sur notre cerveau, notre corps et notre sentiment d’ancrage, bien plus que le fait de regarder un documentaire au rythme lent, par exemple. De la même manière, envoyer 15 SMS aura tendance à nourrir une relation bien plus superficielle qu’un long e-mail qu’on aura pris le temps de rédiger ou qu’un appel vidéo.

L’idée est de savoir si notre utilisation des technologies est équilibrée – comme notre régime alimentaire, en somme. Utilisez-vous des technologies qui vous permettent d’échanger avec les autres en direct et de façon authentique ? Ou bien échangez-vous uniquement sur les réseaux sociaux ou des applis du type Slack, où règne une certaine pression à la performance ? Nous devons envisager la qualité de la technologie en question, la manière dont elle nous stimule, et l’équilibre qu’il y a à trouver là-dedans

Il peut être aussi opportun de nous contraindre à réfléchir à une question ou un problème lié au travail en laissant parler notre créativité, plutôt que d’aller directement googliser la réponse. Il faut savoir qu’il existe un mécanisme de corrélation positive entre créativité et ennui. Se laisser le temps de réfléchir sans se brider permet d’obtenir des idées ou réponses plus solides et nuancées. S’asseoir quelques minutes et se laisser le temps de réfléchir au problème permet généralement de trouver des réponses plus innovantes, imaginatives et percutantes que quand on se contente d’aller rassembler de la donnée.

Comment faire preuve de résilience quand des nouvelles technologies débarquent et envahissent nos vies, comme ça a été le cas de Zoom durant la crise sanitaire ?

Envisagez la situation sous l’angle de l’habitude et des coûts liés à cette habitude. Les entreprises, par exemple, ont la possibilité de regarder quelles sont leurs vraies valeurs. Si ces valeurs sont la productivité et l’excellence en matière de qualité, est-ce que chaque réunion Zoom atteint ces objectifs de la manière attendue ? Cela signifie aussi garder en tête l’idée que ces nouvelles solutions ou applis sont formidables et très pratiques, mais que, généralement, ce qui est pratique n’est pas hautement qualitatif. Il faut donc trouver des moyens d’utiliser et d’interagir avec ces nouvelles technologies, sans oublier de nous ménager du temps pour innover un peu, sortir de notre zone de confort, trouver des espaces où faire l’expérience de nouvelles choses et voir si elles nous apportent plus ou pas.

Cela peut fonctionner idéalement si on se fixe des objectifs. Disons par exemple que pour trois appels vidéos, vous prévoyez un appel audio. Ou toutes les cinq interactions sur Slack, vous faites un e-mail groupé où vous allez un peu plus en profondeur sur le sujet.

Quand on parle de l’avenir du travail, on présente souvent le télétravail comme la panacée. Mais le télétravail repose grandement sur la technologie. Devons-nous choisir entre travailler à distance et mettre des limites à nos usages technologiques ?

J’espère que les employeurs sauront respecter le besoin qu’ont les salariés de se fixer des limites autour de la technologie. Durant les confinements, personne n’avait de vie sociale. On pouvait avoir l’impression que si on mettait des limites, d’autres n’allaient pas le faire. Il y avait donc comme une obligation de disponibilité permanente. Il serait inhumain de la part des employeurs de se voiler la face sur la nécessité d’un équilibre vie pro-vie perso en matière de technologie aussi.

Nous n’avons pas besoin de diaboliser la technologie, mais juste de reconnaître notre propre humanité. Quand on est en télétravail, il est facile de faire une pause, de se laisser tenter par une partie de jeu vidéo ou un tour sur les réseaux sociaux, en lieu et place de ce que le bureau traditionnel offre en matière de rituels ou d’activités physiques. Aller au bureau marque le début de la journée, il y a le mouvement physique de se lever de sa chaise et d’aller prendre l’air ou faire une pause à la machine à café. Lorsque le travail s’installe chez nous, ce sont des choses que nous faisons généralement moins. Les entreprises devraient soutenir tout ce qui œuvre en faveur de rituels bénéfiques pour notre corps aussi.

Cela peut prendre la forme d’avantages proposés aux salariés, comme la prise en charge de tout ou partie d’un abonnement à la salle de sport, l’achat d’un bureau pour travailler debout et, si possible, la possibilité pour les collaborateurs de se retrouver tous ensemble… une fois par mois.

Quel serait selon vous un avenir du travail idéal au regard de nos interactions avec la technologie ?

Nous avons découvert, entre autres, que nous pouvons presque tout faire en ligne. J’espère que cela ne va pas se transformer en « nous devons tout faire en ligne ». J’espère également que les entreprises vont continuer à privilégier, par un biais ou un autre, les échanges physiques et que des ressources seront dédiées à la prise en compte des salariés pour ce qu’ils sont : des personnes physiques, qui vivent dans un corps, avec des besoins en matière de santé corporelle et mentale.

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Photo by WTTJ, traduit de l’anglais par Sophie Lecoq Édité par Éléa Foucher-Crétezau*

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