« Le multiculturalisme est une chance pour un pays comme pour une entreprise »

Fatemeh Jailani : accueillir les réfugiés en entreprise

« Le talent ne s’arrête pas aux frontières ». C’est le credo de SINGA, une ONG qui accueille et accompagne les réfugié·e·s dans leur volonté entrepreneuriale. À sa tête depuis septembre 2021, Fatemeh Jailani, Américaine d’origine afghane, Française d’adoption, incarne le multiculturalisme à laquelle l’ONG croit plus que tout. Présente dans dix pays, l’ONG voit sa mission rendue toujours plus indispensable par les récentes crises et déplacements de populations. À l’heure où l’Europe - et le reste du monde - s’apprête à accueillir des déplacés Ukrainiens, contribuer à créer une société plus inclusive en rassemblant locaux et nouveaux arrivants autour de projets sociaux, professionnels et entrepreneuriaux semble toujours plus indispensable. Rencontre.

La guerre en Ukraine a immédiatement provoqué des exils vers les frontières voisines. Les pays européens s’apprêtent à accueillir de nouveaux réfugiés. Comment une organisation telle que SINGA, spécialisée dans l’accueil mais surtout dans l’intégration par l’entreprenariat, se positionne-t-elle ? Et comment se prépare-t-elle ?

Ce qui est important d’avoir en tête, c’est que notre activité consiste à répondre aux besoins d’êtres humains qui se retrouvent dans des situations difficiles. Notre positionnement par rapport à cette crise commence en se posant la question : “Quel est le besoin immédiat de ces personnes et comment SINGA peut être vraiment utile ?” Des millions de réfugiés ukrainiens vont arriver dans différents pays européens. Ils vont avoir besoin de logement, de sécurité alimentaire, et ensuite d’un travail… comme tous les réfugiés. Nous travaillons à mobiliser nos ressources pour répondre à leur besoin de logement via notre programme “J’accueille” en France (jaccueille.fr, équivalent “CALM” en Belgique. Cette initiative vise à mobiliser des citoyens pour accueillir des personnes réfugiées pour une période de trois mois à un an. Nous souhaitons, avec nos partenaires, renforcer et élargir le champ de notre intervention à l’échelle européenne pour développer nos méthodologies dans d’autres pays comme la Pologne par exemple, qui reçoit actuellement beaucoup des réfugiés. C’est là où on se sent le plus utile pour le moment. Ce n’est qu’ensuite que nous agirons sur l’intégration économique, qui est le pilier fondamental de l’activité de SINGA.

Depuis septembre 2021, vous êtes donc directrice des opérations de SINGA, qui considère la migration comme source d’innovation. Qu’est-ce que cela implique concrètement ?

Chez SINGA, nous croyons que la migration et l’inclusion sont des sources d’innovation, mais pas seulement. Nous parlons aussi de cohésion et d’enrichissement mutuel. Pour cela, depuis sa création en 2012, SINGA s’appuie sur trois piliers : la création de liens entre les habitants et les nouveaux arrivants, car le principal défi pour un arrivant, c’est de s’intégrer, et cela passe par des contacts avec les locaux, pour trouver un travail, retrouver une vie sociale… Normalement, la durée d’intégration est en moyenne de dix ans, mais avec des liens renforcés, on peut la réduire à trois ans. Notre deuxième pilier, c’est l’entreprenariat : nous accompagnons des projets à travers des incubateurs, dans 18 villes de sept pays (France, Espagne, Allemagne, Belgique, Suisse, Luxembourg, Canada). Enfin notre troisième pilier est l’innovation. Nous avons monté un studio d’innovation pour répondre aux nouveaux défis de la migration et de l’inclusion, dans le but notamment d’inspirer de meilleures politiques d’accueil et d’intégration. Cela passe notamment par la création de plateformes de mise en relation entre nouveaux arrivants et locaux (allomondo.org, jaccueille.fr) dont je parlais précédemment.

Depuis sa création en 2012 SINGA a aidé à monter 300 entreprises en Europe et au Canada. Quelles success stories vous ont le plus marqué ?

Je pense à Meet My Mama, une start-up d’Ile-de-France qui accompagne 200 femmes immigrées qui partagent leurs talents culinaires pour une offre de traiteur. Ils ont déjà un millier de clients, dont Google et Danone. Toujours en France, je pense aussi à KaouKab, une application mobile pour faciliter le ramassage et le recyclage des déchets métalliques. Elle a été créée par un un nouvel arrivant syrien, soucieux de donner un statut légal aux ferrailleurs, métier qu’il exerçait enfant dans son pays. Il y a aussi Carbon Mobil en Allemagne : c’est le premier smartphone intégralement constitué de fibres de carbone ! Et tant d’autres…

« Quand on a quitté malgré soi son pays en guerre ou dans lequel on est en danger de mort… la prise de risque, on sait ce que c’est ! » - Fatemeh Jailani, COO de SINGA

Quand on parle “migration”, on pense généralement à l’aide humanitaire, pas nécessairement au travail encore moins à l’innovation. Or parmi tous ceux et celles qui arrivent en Europe, évidemment qu’il y a des talents, des entrepreneurs…

Parfaitement ! Mais ce n’est pourtant pas une évidence pour tout le monde. Les nouveaux arrivants sont malheureusement stigmatisés, même en ayant toutes les qualités pour devenir des entrepreneurs. Nous savons très bien que sans existence économique aujourd’hui, on galère pour trouver notre place. L’Europe devrait leur permettre d’accéder à une stabilité économique pour ensuite exprimer leur potentiel.

C’est une information méconnue : les immigrés sont une manne d’innovations et de créativité. Ils ont fondé 21% des start-up en Europe et même 45% des grandes fortunes aux Etats-Unis. Pourquoi ne le sait-on pas plus ?

Parce qu’il est plus facile de parler de « crise migratoire » pour effrayer les populations. On se bat au quotidien chez SINGA pour changer ce narratif, prôner une autre vision, plus positive et réaliste ! L’Europe n’accueille que 6% des personnes réfugiées dans le monde. En France les personnes réfugiées sont 300 000 et ne représentent que 0,4% de la population ! Pourtant, utiliser ce terme de « crise » en 2015 a eu un impact fort sur les esprits, et a facilement été récupéré par certains politiciens européens…

Selon vous, un exilé ou un migrant a toutes les capacités nécessaires pour entreprendre, pourquoi ?

Parce qu’entreprendre c’est avant tout faire face à des risques, être prudent, mettre de côté son ego et faire preuve de patience. Quand on a quitté malgré soi son pays en guerre ou dans lequel on est en danger de mort… la prise de risque, on sait ce que c’est ! Le monde pour eux n’est ni blanc ni noir, mais gris au milieu. Ils ont une capacité d’adaptation, la volonté de se trouver une place, au même niveau que n’importe qui.

Est-ce le propos d’une idéaliste ou est-ce une réalité de terrain ?

C’est une réalité ! En Europe, sur 33 millions d’entrepreneurs, 21% sont issus de l’immigration. Ils créent des emplois, et sont des atouts pour les économies des pays qui les accueillent. Le multiculturalisme est une chance pour un pays comme pour une entreprise. C’est l’enfant d’immigrés qui parle. Plus jeune, je ne réalisais pas qu’une double culture était une richesse. J’en ai pris conscience en arrivant en Europe pour mes études. La distance m’a aidé à réaliser que mon histoire familiale était ma force. Ma famille a fui l’Afghanistan pendant l’invasion soviétique et s’est réfugiée en Californie. Mon père a réussi à s’intégrer économiquement via l’entreprenariat, mais ça a pris beaucoup de temps. Le soutien de la communauté afghane-américaine a été indispensable, mais je pense qu’il lui aurait fallu plus de lien avec la communauté locale (pour apprendre la langue, comprendre plus rapidement les codes, règles juridiques, etc.).

« La levée de fonds est un enjeu majeur comme pour toute activité associative, mais aujourd’hui nous pouvons nous appuyer sur l’intérêt croissant des entreprises pour les questions d’impact social. »- Fatemeh Jailani, COO de SINGA

Vous avez d’abord choisi le monde de conseil et audit financier, en rejoignant Mazars comme consultante puis Chef de cabinet de Patrick de Cambourg et directrice des Affaires européennes. Qu’avez-vous retiré de ces sept années ?

J’ai longtemps douté du fait de travailler au sein d’un acteur mondial spécialisé aux sujets d’audit et finance, mais j’y ai vraiment gagné. Patrick de Combourg, PDG et ensuite Chairman de Mazars à l’époque, était un leader conscient des responsabilités sociales des entreprises. En travaillant sur ce sujet majeur, j’ai compris la responsabilité des acteurs économiques vis-à-vis de l’intérêt public, le développement des indicateurs d’impact et le reporting extra-financier pour faire bouger les lignes dans notre société. Chez Mazars, j’ai appris que si nous souhaitions changer notre monde, il fallait changer les racines de notre système. Tout est interdépendant.

Pourquoi de tels doutes à vos débuts dans la Finance ?

Pouvez-vous imaginer Emily à Paris qui arrive à la Défense ? Blague à part, c’etait un environnement conservateur, et pour une jeune femme Américaine avec la fibre littéraire, il y a forcément une forme de timidité à l’idée d’intégrer un univers plutôt masculin - même si ca commence à changer. Mais c’est aussi l’école de la vie, intégrer des groupes sociaux différents, y trouver sa place, se dépasser… Mazars m’a bousculée mais m’a aussi permis de prendre conscience de mes forces, de m’affirmer et in fine de définir la boussole de mes valeurs et des objectifs que je souhaite poursuivre dans ma vie professionnelle.

Comment trouver des fonds et des partenaires en soutenant la cause des migrants ?

La levée de fonds est un enjeu majeur comme pour toute activité associative, heureusement aujourd’hui nous pouvons nous appuyer sur l’intérêt croissant des entreprises pour les questions d’impact social. Les citoyens (aussi bien comme employés que comme consommateurs ou investisseurs) exigent des comportements éthiques, des engagements centrés sur l’humain, le respect des travailleurs et de l’environnement. Dans ce contexte, soutenir les projets d’intégration par le travail et l’entrepreneuriat participe à ce projet de société ouverte et engagée, pour renforcer notre démocratie au-delà des barrières du monde politique stricto sensu. Nous avons déjà des études qui confirment nos dires : les équipes diversifiées sont 20% plus innovantes et prennent 87% de meilleures décisions. Et 1000 entreprises créées par des personnes réfugiées peuvent faire gagner 100 millions de dollars de croissance économique et fiscale annuelle.

« Permettre à une personne de s’accomplir par le travail, c’est lui rendre sa dignité et lui permettre de trouver sa place et sa légitimité dans une Europe dont la devise est “Unie dans la diversité”. » - Fatemeh Jailani, COO de SINGA

Avec le changement climatique, les flux migratoires ne vont faire qu’augmenter (sécheresse, conflits…). Comment SINGA se prépare-t-elle à ce phénomène massif ?

Singa s’y prépare depuis 10 ans ! Mais finalement, il ne s’agit pas tant de “nous” préparer en tant qu’organisation que d’accompagner la prise de conscience des populations à cette réalité. Cela passe par le fait de démonter les discours prônant le repli, en démontrant le bénéfice que nos sociétés peuvent retirer d’une adaptation précoce et adaptée à ces nouvelles réalités. Dans le futur, nous envisageons également de lancer des incubateurs thématiques autour des problématiques environnementales et sociales, avec le soutien de nos partenaires et d’autres acteurs économiques qui souhaitent bénéficier de ces innovations.

Et les entreprises, pensez-vous qu’elles soient prêtes à ce nouveau paradigme migratoire ?

Elles sont déjà en train de se préparer puisque la Commission Européenne exige de ces dernières le respect d’une taxonomie verte. Cela signifie que demain les entreprises seront obligées de classifier, pour leurs investisseurs, des activités économiques ayant un impact favorable sur l’environnement. Ce n’est qu’un début, mais un début important ! Cette taxonomie verte sera suivie d’une « taxonomie sociale » dans les années à venir qui vise à faire la même chose, sur le plan des droits humains.

Quel monde du travail l’Europe propose-t-elle aux migrants actuellement ? Cela va-t-il évoluer ?

Aujourd’hui, la grande majorité des nouveaux arrivants subissent un déclassement professionnel à leur arrivée dans leur pays d’accueil. À l’origine, le secteur des services était le principal employeur des travailleurs réfugiés, employant 66,2% de l’ensemble des travailleurs réfugiés et près de 80% du total des travailleuses réfugiées dans le monde. Il a évolué avec une demande croissante de main-d’œuvre dans l’économie des soins (y compris dans la santé et le travail domestique), où la main-d’œuvre est aujourd’hui majoritairement féminine. Cela s’explique en partie par la part élevée de travailleuses réfugiées dans le secteur des services. Le phénomène va s’accentuer dans les prochaines années, mais nous œuvrons pour que ces personnes puissent accéder à des postes à hauteur de leurs compétences. C’est notre définition de l’inclusion.

Si nous nous projetons dans 10, 20 ans : quel monde du travail semble possible pour tous ces migrants ? Travaillez-vous sur des projections ?

Nous luttons quotidiennement pour démontrer que l’intégration culturelle et professionnelle sont interdépendantes. On ne peut pas se limiter à offrir un asile politique sans donner l’opportunité à un nouvel arrivant de s’accomplir professionnellement. L’ambition de SINGA est de démontrer que la question migratoire ne se résume pas un débat pour/contre mais qu’il s’agit d’une réalité structurelle, qui doit bénéficier des politiques les plus efficaces (accueil, logement, éducation, intégration professionnelle). Nous visons l’impact à grande échelle, cela nécessite une prise de conscience et une remise en cause de certains aspects de nos systèmes économiques et politiques, qui bloquent aujourd’hui l’accueil et l’intégration des personnes contraintes à l’exil. Permettre à une personne de s’accomplir par le travail, c’est lui rendre sa dignité et lui permettre de trouver sa place et sa légitimité dans une Europe dont la devise est “Unie dans la diversité”.

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