Orientation professionnelle : pourquoi c'est si dur de choisir ?

S'orienter professionnellement : pourquoi c'est si difficile ?

Entrée ou dessert dans la formule ? Sortie ciné ou Netflix sur le canap’ ? Pinte ou demi ? Fac de médecine ou école d’ingé ? Toute notre vie, on hésite, on tergiverse au point parfois de ne plus être capable de trancher entre deux options. Pour quelle raison ? Nos choix influencent tôt ou tard nos existences et les prises de décisions ne sont pas toujours évidentes. Que faire lorsque c’est son orientation professionnelle qui est dans la balance ? Sonia Valente, coach en reconversion professionnelle et Pierre Lainey, auteur de Psychologie de la décision (Éd. JFD, 2017) nous livrent des éléments de réponse.

Choisir sa voie, le nouveau péril jeune

Fiona, 30 ans, s’est posée beaucoup de questions depuis le lycée. Aujourd’hui en formation pour devenir fleuriste à l’issue d’un CAP, elle revient sur sa première orientation, en fac d’histoire. « Au lycée, je voulais devenir fleuriste, mais c’était la honte de sortir du cursus général. Alors, je me suis dit que je n’avais rien à y faire. » La pression sociale au moment de son choix d’orientation a eu raison de son ego. « À 18 ans, l’échec me faisait hyper peur. Donc j’ai fait un choix de confort. Ça m’a plu mais je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Par hasard, j’ai fini prof en Allemagne. » Mais là surprise, elle découvre qu’Outre-Rhin les filières professionnelles sont beaucoup plus valorisées. Après un moment d’introspection, elle décide de passer le CAP qu’elle s’était refusée plus jeune. Un choix qu’elle ne regrette pas. « C’est quand même dommage d’avoir attendu 15 ans avant de sauter le pas », admet-elle.

Lucas, 27 ans, a lui aussi hésité avant de se choisir son orientation professionnelle. Premier membre de sa famille à obtenir un diplôme d’études supérieures, il hésite entre l’enseignement et le journalisme à la fin de son master en sciences humaines. « Pendant trois ans j’ai fait un va-et-vient entre ces deux métiers. Je me suis inscrit au CAPES deux années de suite, mais en cours de formation je faisais demi-tour et j’optais pour un stage en rédaction. » Finalement ces expériences de stage permettent au jeune homme de sortir de cet entre-deux. « Je manquais surtout d’informations sur les filières à emprunter, j’avais besoin de tester. »

Un dilemme qui parle forcément à Gaspard, 26 ans, lui qui a longtemps tâtonné. Au cours de sa licence de droit, il entame une activité de théâtre en amateur pour édulcorer son quotidien. Son projet divague lorsqu’il décide de suivre un double cursus au Cours Florent, puis de quitter le droit pour une école de théâtre après son M1… avant de revenir finalement au droit à la fin de sa formation artistique. Un roulis qui convient à Gaspard, guidé par la volonté de ne pas se définir professionnellement, et qui s’accommode d’un champ des possibles toujours grand ouvert. À mesure que les années passent, un sentiment d’urgence le décide finalement : « J’ai compris qu’il fallait trancher, je ne pouvais pas tout faire en même temps, surtout que ma fac et le théâtre étaient dans deux villes différentes, je devais faire la navette régulièrement. » Perdu dans ses envies, il recourt même au service d’une voyante pour l’aider à se décider. Les cartes ont parlé, ce sera le droit pour Gaspard.

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Mais pourquoi avons-nous du mal à choisir une voie professionnelle ?

« Le choix est inconfortable pour l’être humain parce qu’il génère de l’incertitude, soutient Pierre Lainey, professeur en prise de décision à HEC Montréal. Face à un choix, on se demande quelles sont les probabilités pour que les conséquences de celui-ci se matérialisent de manière favorable ? Cela correspond à des situations que nous rencontrons quotidiennement et sur lesquelles nous n’avons pas toujours de prise. »

Le manque d’information

On choisit généralement son orientation professionnelle dès le lycée, au moment de s’envoler vers des études supérieures ou, le cas échéant, lorsqu’on cherche un emploi. Mais le processus de sélection, lui, a débuté bien plus tôt : de quel milieu social êtes-vous issus ? À quelle école vos parents vous ont-ils inscrit ? Avez-vous pris des options littéraires ou scientifiques ? Bien souvent, ce choix d’orientation nous est demandé avant même de savoir ce que l’on souhaite réellement faire. De fait, 43 % des 18-25 ans n’avaient pas de projet professionnel au moment de choisir leur orientation post-bac, d’après une étude du Crédoc de 2018.

Parfois, quand on est face à différentes options, on hésite car on ne saisit pas bien les efforts ou les contraintes que ces choix pourraient nous imposer. « Si je m’investis dans ce domaine quelles seront les difficultés potentielles que je pourrai rencontrer, les ressources que je dois investir, combien de temps je devrai avant d’obtenir des résultats ? Comment cela sera-t-il perçu par mon environnement ? », interroge Pierre Lainey. Toutes ces informations qui nous font défaut peuvent amplifier l’inconfort que l’on peut ressentir face à ce choix.

Vouloir toucher à tout et ne renoncer à rien : l’embarras du choix

Paradoxalement, dans une société où l’on peut accéder à quasiment toutes les fiches de métiers, l’offre paraît indigeste et toute une vie ne suffirait pas à explorer l’ensemble des possibilités. En découle une volonté de tout faire, d’être partout (et nulle part à la fois ?), que l’on retrouve chez certains étudiants. « Ils ne veulent pas s’enfermer dans une case, ils aimeraient toucher à presque tout, ce qui rend le choix d’orientation très difficile, et revient à s’enfermer dans une spécialisation, un secteur », confirme Sonia Valente, coach en reconversion professionnelle. En d’autres termes, choisir une voie impliquerait de renoncer aux autres.

Ce phénomène porte un nom : le paradoxe de Fredkin (du nom d’Edward Fredkin, professeur en informatique). Comme l’âne de Buridan qui hésite entre un seau d’eau et un seau d’avoine et finit par mourir d’indécision, face à ce qui nous apparaît comme plusieurs bonnes opportunités, nous n’arrivons pas à nous décider. Or lorsqu’on s’apprête à choisir on a tendance à identifier les différentes options qui s’offrent à nous, puis à filtrer, c’est-à-dire, recentrer notre décision vers les options les plus intéressantes pour nous. C’est dans cette dernière étape, où le choix est le moins périlleux, puisqu’il ne reste que des solutions avantageuses, que nous hésitons le plus. « Dans une situation où un choix doit être fait, plus les options sont séduisantes, plus il est difficile de choisir mais moins les conséquences deviennent importantes », résume Fredkin. C’est ce paradoxe du choix qui explique que nous passions parfois une demi-heure à choisir un film sur Netflix, plutôt qu’à en lancer un sans se poser de questions ou que nous sommes angoissés à l’idée de choisir une perspective d’orientation professionnelle.

La pression sociale, la peur de l’échec et la fuite du temps

« Aussi, on sous-estime la force de la pression sociale que l’on peut ressentir à faire des choix. La société, notre milieu et notre classe sociale décident pour nous. Et on n’a pas conscience d’être dans des environnements aux contraintes souvent implicites », explique Pierre Lainey. Selon une étude de 2015, 35% des jeunes Français disaient choisir leur orientation post-bac en fonction de la réputation de l’école ou de l’université et 29% par intérêt pour les études en question. La difficulté de choisir dépend quelquefois d’une opposition entre ses envies intimes et la contrainte extérieure. L’injonction qu’il faut un travail bien rémunéré, parce qu’on espère qu’il nous permettra d’évoluer dans la société, d’avoir une bonne position sociale et de se procurer des biens matériels qui nous rendront heureux. « On hérite des craintes de nos proches et de leurs représentations », confirme Sonia Valente. L’entourage (famille, amis, cercles sociaux) peut nous influencer, nous amener à nous questionner, à douter de la pertinence de nos envies profondes.

Enfin, le choix de l’orientation est sujet à un biais qui consiste à se dire que celui-ci conditionnera notre futur : « Certains pensent qu’ils n’ont pas le droit de se tromper de voie au risque de gâcher 5 ans de leur vie. En France on a un vrai blocage là-dessus », affirme notre coach en reconversion. Et comme la durée moyenne des études supérieures est de 35 mois selon une enquête de 2015, la peur de perdre du temps trotte forcément dans les cerveaux. Or, se tromper ce n’est pas seulement faire le deuil des efforts, du temps et des ressources que l’on a investi dans un projet, c’est aussi sur le plan psychologique, devoir gérer des émotions négatives comme le regret. « Les individus veulent à tout prix éviter de ressentir du regret, au point parfois de persister dans une mauvaise idée, car ils s’y sont beaucoup investis. C’est ce que certains chercheurs ont nommé le biais des coûts irrécupérables ou biais de l’évitement du regret », explique Pierre Lainey.

Comment faire la paix avec ça ?

Identifier son objectif décisionnel ?

Pour nous aider à prendre une décision aussi importante que notre orientation professionnelle, Pierre Lainey conseille de procéder en deux étapes. « Lorsque mes étudiants me demandent s’ils doivent s’orienter plutôt vers la finance ou le management, je leur réponds : quel est votre objectif décisionnel ? Identifier clairement quelles seraient les conséquences souhaitées du choix que j’envisage, c’est la première étape dans une prise de décision. » Définir un objectif décisionnel est déjà en soi tout un défi puisque bien souvent, on ne sait pas quelles en seront les conséquences. « Mais il faut les imaginer », poursuit le spécialiste. La deuxième étape consiste à recueillir des informations. « Quelles seraient les meilleures options qui me permettraient éventuellement d’avoir les conséquences souhaitées de mon choix ? » interroge-t-il. Cette “cueillette”, comme l’appelle Pierre Lainey, suppose de puiser des informations de différentes sources, par exemple consulter des gens qui ont œuvré dans les domaines qui nous semblent attrayants pour pouvoir explorer avec eux le choix envisagé ou les options qui s’offrent à nous. « On imagine souvent les conséquences souhaitées comme étant associées à une ou deux options possibles (telle école, telle filière) mais il y a peut-être d’autres options à envisager encore inconnues. » Parmi les raisons avancées par les jeunes qui n’ont pas de projet professionnel au moment de leur orientation, on retrouve le manque d’informations sur les filières (48%) et sur le quotidien des métiers (48%).

S’interroger sur notre propension au risque

Certaines personnes prennent des risques sans difficulté, elles peuvent choisir de s’investir dans un domaine professionnel, s’orienter dans des études, en ignorant totalement quelles en seront les conséquences éventuelles. « Ce sont des personnes très ancrées dans le moment présent et qui tirent beaucoup de plaisir à ne pas savoir vers quoi tout cela va les mener », esquisse Pierre Lainey. D’autres, en revanche, détestent la prise de risque. « Ces dernières seront plus enclines à choisir des métiers ou des domaines plus traditionnels dans lesquels les conséquences souhaitées sont plutôt probables de se produire. » Déterminer sa propre propension au risque est donc un bon moyen de comprendre ses potentiels choix d’orientation.

Apprendre à mieux se connaître.

58% des jeunes Français estiment devoir d’abord comprendre leurs propres envies avant de pouvoir déterminer leur orientation professionnelle. Comme tel n’est pas toujours le cas à cet âge, un jeune sur trois se réoriente ou abandonne ses études dès sa première année. « Personnellement je trouve que cela est très bien de tester les choses. Surtout quand on est jeune, qu’on a la vie devant soi et les ressources. Je recommande beaucoup à mes étudiants d’explorer différentes disciplines, souligne Pierre Lainey. C’est en explorant des voies différentes qu’on peut découvrir des intérêts qu’on ignorait. » D’autre part, il est important d’apprendre à distinguer les attentes qu’on a envers nous-même des attentes ou projections que les autres ont à notre égard. En poursuivant des passions qui nous animent par exemple, qui font que l’on ressent du plaisir à aller travailler quel que soit le domaine que nous avons choisi, la filière dans laquelle on s’est investi…

Ne pas réfléchir en terme de métier

Nous avons tendance à nous projeter dans le futur, ce qui nous empêche bien souvent de vivre le moment présent. En se projetant à ses dépens on se pose des questions pour lesquelles il n’y a pas toujours de réponse immédiate : « Cette filière me plaît, mais que faire si dans cinq ans ce n’est plus le cas ? » Avec les années, les expériences vécues, nos intérêts changent. Nos goûts ne sont plus les mêmes à 18 ans ou à 30 ans. « La vraie question à se poser est : qu’est-ce qui me plaît aujourd’hui ? », conseille Sonia Valente. Ne pas réfléchir en termes de métier lorsqu’on est indécis sur son orientation professionnelle, permettrait d’envisager des perspectives plus larges. Au moment de s’orienter, il convient de se demander ce qui fait sens pour nous, quelles compétences on aimerait mettre en application. Par exemple, si l’écologie est une cause que l’on pense devoir défendre, mais qu’on n’a pas l’âme d’un scientifique ou d’un matheux, on peut éventuellement y contribuer via la communication ou un métier plus littéraire. Au-delà du métier enfin, on doit pouvoir s’imaginer le train de vie qu’il comporte. Typiquement, un avocat et un comédien ont deux emplois du temps très différents : « Il faut s’interroger sur ses besoins, c’est-à-dire l’environnement de travail qui nous convient et les contraintes qu’on est prêt à accepter ou non. »

Nous faisons des choix quotidiennement, de manière consciente ou non, ils sont d’ailleurs le moteur de nos actions. Mais faire un choix, prendre un risque, c’est aussi ce qui donne un relief à notre existence. « Vivre avec nos choix est difficile, car il faut accepter des conséquences qui ne sont pas positives. La vie c’est aussi apprendre de nos succès mais surtout de nos erreurs », commente Pierre Lainey. On ne peut que lui donner raison, les gens qui n’apprennent pas ne font généralement jamais d’erreur.

Article édité par Romane Ganneval
Photo par Thomas Decamps

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