Jeunes diplômés : pourquoi les métiers du développement durable déçoivent ?

Développement durable et RSE : une déception pour les jeunes ?

Après des années d’attente et de formation, vous voilà aux portes de la vie professionnelle. Comme pour beaucoup de jeunes diplômés - si l’on en croit les études -, il y a de fortes chances pour que la quête de sens guide votre recherche d’emploi. Et quoi de plus “sensé” que de se mettre au service de la préservation de notre chère planète ? Vous avez pensé vous diriger vers les métiers du développement durable ou de la RSE, dont le rôle est de modifier, de l’intérieur, le fonctionnement des entreprises vers un plus grand respect de l’environnement ? Si oui, sachez que vous êtes loin d’être le/la seul(e). La sensibilité des 18-25 ans à la cause environnementale n’est plus à prouver. En attestent notamment les grandes marches pour le climat de 2019, auxquelles 27% des lycéens et étudiants affirment avoir participé (RIP Greta Thunberg, petit ange parti trop tôt de la scène médiatique pour laisser place au Covid) et leur fort engagement dans les associations de défense de l’environnement.

Mais quand on décide de faire d’une cause aussi importante son métier, on entre dans la vie active avec beaucoup d’attentes et d’espoirs, n’est-ce pas ? Or, cela ne favoriserait-il pas une bien plus grande déception une fois embauché, un retour encore plus violent à la dure réalité ? Un peu comme le prochain OSS 117 qui va sans doute vous paraître « nul » parce que ça fait 10 ans que vous l’attendez et qu’inévitablement, vous avez sacralisé la saga… Pour savoir si, oui ou non, les métiers du développement durable, de plus en plus répandus dans les entreprises, sont une source de désillusions chez ses jeunes recrues, et comment les éviter, nous avons interrogé Caroline Renoux, fondatrice de Birdeo, un cabinet de recrutement spécialisé dans les métiers à impact positif.

Quand on est jeune et qu’on arrive en entreprise, le travail suscite beaucoup d’attente : on veut que notre métier ait du sens, on a besoin de se sentir utile tout de suite et d’avoir de l’impact sur le monde. Aujourd’hui, les jeunes diplômés parviennent-ils à combler ces désirs quand ils intègrent un service RSE ou un métier du développement durable ?

Globalement, la plupart d’entre eux sont très heureux de leur choix de profession, car ces métiers sont tout de même porteurs de sens et leur permettent de développer un réseau engagé. Mais il m’arrive régulièrement d’avoir des retours de jeunes diplômés en début de carrière, mais aussi de personnes en reconversion, qui ont du mal à s’adapter à la réalité de ces métiers-là. Et c’est normal. Il faut savoir que dans les métiers du développement durable et de la RSE, les jobs sont à certains égards plus difficiles qu’ailleurs, car ils impliquent des contraintes supplémentaires.
Je m’explique : par nature, dans toute profession, quelle que soit l’entreprise, on travaille pour répondre à un objectif de rentabilité. C’est-à-dire qu’on fait tout pour qu’elle survive et que chacun reçoive un salaire à la fin du mois. Point.

Dans les métiers du développement durable, de la RSE, on ajoute à cela des ambitions environnementales et sociétales. Et c’est justement là tout l’intérêt de ces métiers ! On n’a alors plus seulement à cœur la bonne santé de sa boîte mais aussi la santé de la planète. Le défi est de taille… Une fois qu’on en a pris conscience, il faut aussi avoir en tête que ces métiers sont encore, malgré tout, assez récents, ce qui ne facilite pas les choses. Les entreprises ont encore du mal à se mettre en marche, car si aujourd’hui, fort heureusement, la notion de “transition écologique” est comprise et acceptée par la majorité d’entre elles, elle ne l’est qu’en théorie. En pratique, elles ont autant de mal à changer leurs processus que nous en avons à changer nos habitudes de consommation. Alors quand vous démarrez dans un service qui a vocation à mener un changement mais que l’entreprise n’est pas tout à fait prête, il faut particulièrement batailler et s’acharner pour qu’il ait bien lieu, ce changement tant espéré. En d’autres termes, pour trouver sa place dans le métier et avoir concrètement de l’impact, il faut s’attendre à devoir faire preuve de beaucoup de courage et de ténacité.

Comment sont vécues ces contraintes spécifiques par les jeunes diplômés ?

Certains se découragent rapidement, car ils assimilent cette lenteur des entreprises à un manque d’engagement. Pour eux, cela ne va pas assez vite et leur frustration de ne pas voir les choses évoluer à l’œil nu peut les pousser à remettre en question la volonté même des boîtes à profondément changer pour le mieux. C’est dommage, parce que ça crée une fracture. En réalité, beaucoup d’entreprises savent que le développement durable est la solution d’avenir, qu’elles n’ont pas d’autre choix sur le long terme. Le problème n’est pas là. La réalité, c’est qu’à court terme, toutes ne s’imposent pas les mêmes critères. Chaque entreprise doit alors avancer en tenant compte de ses concurrents et essayer de gérer sa transition écologique tout en restant compétitive. C’est ce qui rend le processus de changement long et complexe. Mais tout ceci est normal, on ne peut pas tout modifier du jour au lendemain, malheureusement.

Pour les jeunes diplômés, qui veulent mettre du sens dans leur travail et qui accordent beaucoup d’importance à la cause environnementale, il faut parfois un peu de temps pour accepter qu’aucune entreprise n’est parfaite, et se rendre compte qu’ils font aussi parti de la solution. Parce qu’en réalité, c’est à eux de devenir acteurs du changement en alertant et en étant force de proposition ! Ils ont bien raison de ne pas se contenter de si peu et de toujours chercher à faire mieux pour l’environnement. Mais on ne peut pas se contenter de critiquer le manque d’engagement. On ne peut pas uniquement pointer ce qui ne va pas et baisser les bras. Il faut aussi prendre les problèmes à bras le corps et conduire ce changement dont les entreprises ont tant besoin.

Lorsqu’on a 20-25 ans, qu’il s’agit de notre premier emploi, ou de nos premiers pas dans le milieu, ce n’est pas forcément évident de se faire entendre. Comment réussir à impulser le changement malgré son statut de jeune pousse ?

En effet, cela peut-être difficile, je le conçois. Mais il y a tout de même des façons d’y parvenir et d’avoir un impact sur les choses. Tout d’abord, et même si c’est un peu évident, la culture générale sur les sujets de développement durable est essentielle. Il faut s’informer constamment, pour connaître les avancées technologiques, les innovations, les bonnes idées, les initiatives intéressantes d’entreprises de son secteur ou d’ailleurs… Ce n’est qu’en étant bien informé qu’on parvient à trouver les bonnes solutions et à faire avancer les choses à son échelle.

Prendre des engagements environnementaux ne veut pas dire cocher toutes les cases tout de suite. Cela peut aussi vouloir dire se donner un cap, une vision long terme

Ensuite, on peut miser sur ce que j’appellerais” le réseau interne”. Parce que, je suis d’accord, même si on a les idées, ce n’est pas du haut de ses 20 ou 25 ans qu’on peut facilement aller convaincre le/la big boss de la boîte qui en a 50. Mais certains relais sont sans doute plus à notre portée. Si vous n’êtes pas entendu par le sommet de la pyramide, peut-être qu’un de vos collègues plus expérimenté, plus ancien et plus proche de la direction le sera. Alors c’est exactement cette personne que vous devez interpeller et convaincre pour faire passer vos idées.

Vous pouvez aussi développer (ou suggérer à votre entreprise de développer) un réseau externe, avec vos concurrents par exemple, en leur demandant de s’aligner avec vous, si vous souhaitez obtenir des sous-traitants du secteur une transformation de leur politique RSE. Quand il s’agit d’amener un changement, l’union fait la force.

Enfin, je conseillerais aussi aux juniors de faire preuve d’humilité. C’est à mon avis une qualité essentielle lorsqu’on souhaite travailler au service développement durable ou RSE d’une entreprise. Il faut savoir accepter qu’on puisse faire des erreurs. Il est normal de se tromper régulièrement dans un métier aussi nouveau. Et puis, dans ce genre de job, une de vos missions consiste à transmettre la responsabilité à l’ensemble des collaborateurs, et pour cela, mieux vaut adopter une posture humble que se poser en simple donneur de leçons.

N’y a-t-il pas des entreprises qui, derrière un engagement de façade, cachent de gros manquements en la matière et ne comptent pas réellement enclencher leur transition écologique, bref, des entreprises qui font du “greenwashing” ?

C’est vrai que malheureusement, il y en a encore, mais à l’ère des réseaux sociaux et de la transparence, il est de plus en plus difficile pour les entreprises de faire du greenwashing, en tout cas sur le long terme. À un moment ou un autre, de plus en plus vite d’ailleurs, cette pratique est découverte et décriée. Et elles peuvent perdre gros. Il y a même des entreprises qui ne communiquent pas sur leurs bonnes actions de peur que cela ne soit pris pour du greenwashing.

Je pense qu’il faut apprendre à accepter que tout ne soit pas facile et surtout, ne pas baisser les bras. L’écologie, ce n’est pas “facile”, c’est encore “un combat” qu’il faut mener.

Je pense qu’il ne faut pas juger trop vite une structure. Parfois certains jeunes diplômés rejoignent une entreprise et, surpris par l’écart qu’il peut y avoir entre ses valeurs affichées et ses actes, l’accusent d’emblée de faire preuve d’hypocrisie environnementale. Prendre des engagements environnementaux ne veut pas dire cocher toutes les cases tout de suite. Cela peut aussi vouloir dire se donner un cap, une vision à long terme. Prenons l’exemple d’un géant de la grande distribution qui choisit de se positionner sur plusieurs sujets de développement durable - peut-être à votre initiative -, comme le vrac, le bio ou le local. Elle va donc lancer différentes actions pour s’améliorer sur ces points-là. Mais l’entreprise ne peut pas passer tous ses supermarchés au 100% vrac, 100% bio et 100% local en un claquement de doigt. Effectuer une telle transformation tout en restant compétitif et rentable demande du temps. C’est extrêmement frustrant, je l’admets, surtout quand on sait qu’il y a urgence. Mais cette lenteur, qui est trop souvent assimilée à du greenwashing, n’est en fait souvent qu’une spécificité de la conduite du changement. Le fait que les choses prennent plus de temps que souhaité ne suffit pas, à mon avis, à tout rejeter en bloc.

Les jeunes diplômés sont-ils un peu naïfs lorsqu’ils se lancent dans ces métiers ?

Il y a un peu de naïveté, mais c’est plus complexe que cela à mon avis. Il y a un décalage entre, d’une part l’omniprésence du sujet dans la société aujourd’hui, qui se retrouve sur toutes les lèvres et dans tous les journaux, et d’autre part, la nouveauté du sujet au niveau professionnel, où les services et entreprises dites “responsables” n’existent que depuis quelques années seulement. Lorsque j’ai ouvert mon cabinet de recrutement, il y a 10 ans, les postes ouverts dans le développement durable étaient rares car le secteur n’était encore qu’à ses balbutiements. Les personnes qui souhaitaient travailler pour la cause environnementale étaient des pionnières. Elles se savaient à contre-courant et avaient donc conscience des contraintes et des sacrifices que ce choix de carrière impliquerait avant de se lancer. En 2016, avec les accords de Paris, le sujet c’est un peu démocratisé et les offres ont commencé à se multiplier. Mais ce n’est qu’en 2019, il y a donc un an seulement, qu’on a véritablement assisté à une prise de conscience collective. Les consommateurs, les pouvoirs publics, mais aussi les entreprises, ont alors eu un déclic.

Aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’offres pour des responsables du développement durable ou de la RSE qu’il y a 10 ans, ce sont même des postes qui n’ont pas vraiment souffert de la crise, et le sujet de la transition écologique est très présent dans l’inconscient collectif. Cela conduit les jeunes diplômés à revoir leurs attentes à la hausse par rapport à leurs aînés. Sauf qu’ils oublient que même si les conditions de travail de ces métiers sont bien meilleures que dans les années 2000, le secteur n’est encore qu’au début de son développement sur le plan professionnel. On n’en est pas encore au stade où il est possible de tomber sur une entreprise qui soit totalement irréprochable sur le plan environnemental tout en jouissant d’un salaire confortable, d’une évolution de carrière intéressante et de conditions de travail idéales. Je ne dis pas qu’il ne faut pas être exigeant, c’est d’ailleurs par cette exigence que passera la professionnalisation de ces métiers ! Mais je pense qu’il faut tout de même apprendre à accepter que tout ne soit pas facile et surtout, ne pas baisser les bras. L’écologie, ce n’est pas “facile”, c’est encore “un combat” qu’il faut mener.

Si l’on cherche un emploi dans un service développement durable ou RSE, y a-t-il des secteurs d’activité ou des types d’entreprises dans lesquels on a plus de chances de ne pas être déçu(e) et de sentir son impact ?

Ce n’est pas aussi simple que cela. En vérité, tout dépend du candidat. Les croyances et les attentes varient d’une personne à l’autre. Certains ne veulent pas travailler pour Total parce que le business du pétrole pollue énormément. Tandis que d’autres, au contraire, se sentent plus utiles en amenant le changement dans ce type d’entreprise. Second exemple, plus large mais tout aussi parlant. Il y a des personnes qui sont déçues en rejoignant des boîtes comme WWF parce qu’en l’occurrence l’ONG travaille en collaboration avec les entreprises, c’est-à-dire qu’elle les accompagne au lieu de les combattre. D’autres considèrent qu’on n’a pas le choix, et qu’on est obligés d’inclure les entreprises dans le changement. Ce que je veux dire avec ces exemples, c’est qu’au final, ce sont les valeurs de chacun qui déterminent dans quel type d’entreprise on est capable de s’épanouir.

Pensez-vous qu’en France, les études supérieures préparent suffisamment à la réalité du secteur ?

Non, effectivement, je pense que de gros efforts doivent être faits à ce niveau-là. Et je parle de l’ensemble du système de formation supérieure. Je suis toujours surprise de voir que des diplômés en finance qui n’ont pas été formés aux critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), essentiels pour que les investissements soient plus responsables. Pour qu’il y ait un véritable changement et une adaptation des entreprises à l’urgence climatique, il faudrait que l’ensemble des formations, quels que soient l’établissement ou la filière, dispensent un socle commun en RSE et développement durable dans leurs programmes. Et puis, pour les formations spécifiques à ces services là, les cours devraient préparer les étudiants de façon plus réaliste à l’entrée dans le monde de l’entreprise. Pour commencer, les formations ne sont pas assez précises, on ne leur explique pas assez la diversité des postes qui embauchent dans le développement durable. Cette année, par exemple, parmi les métiers les plus recherchés par les entreprises, on compte celui de conseiller en transition neutralité carbone, de chef de projet taxonomie verte, ou encore de chargé de projet écoconception et recyclabilité. Et par ailleurs, personne ne les informe des difficultés qu’ils peuvent rencontrer une fois sur le terrain, encore moins des astuces pour les contourner.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes diplômés afin qu’ils abordent leur entrée dans le secteur de manière positive et pour qu’une fois embauchés, ils gardent leur motivation ?

Je leur dirais de ne pas accorder trop d’importance à l’ampleur des actions de leur entreprise. Il y a différents niveaux d’engagement, différents niveaux de contraintes selon les entreprises et les secteurs, donc c’est souvent plus complexe qu’il n’y paraît. En revanche, je leur recommanderais de s’intéresser davantage à la transparence de leur employeur sur ses actions. Ce qui compte, ce n’est pas tant que l’entreprise fasse tout bien directement, mais surtout qu’elle sache reconnaître quels sont ses axes d’amélioration et ne cherche pas à s’en cacher. Si c’est le cas, cela veut dire qu’elle est ouverte au changement… et c’est bien ça le principal !

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Photo by WTTJ

Alexandre Nessler

Journaliste - Welcome to the Jungle

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