Gaël Musquet : le hacker qui voulait sauver l’humanité avec des machines

Gaël Musquet, le hacker fou de machines

Sauver l’humanité des catastrophes naturelles grâce à des machines, voilà la mission que s’est donné Gaël Musquet depuis qu’il a touché un ordinateur pour la première fois. Mais comment passe-t-on d’une chambre d’adolescent remplie de claviers et de câbles électriques dans une communauté de Témoins de Jéhovah en Guadeloupe à travailler au service de l’armée française ? Le hacker citoyen, comme il aime se définir, nous raconte son parcours hors norme.

Une bise fraîche fouette les forêts du Vexin. Dans la cuisine de son laboratoire niché au cœur du campus de l’Espace, à Vernon, Gaël Musquet frissonne. Il porte un sweat rouge et à sa bouche un café chaud. Le hacker Guadeloupéen aurait préféré une interview en tongs sur les plages de son île : « Niveau température ici, je ne suis pas vraiment dans ma zone de confort », sourit-il. Souvent, le jeune quadra part regarder le nombre d’heures d’ensoleillement prévues dans ses journées normandes. Déformation professionnelle. Gaël Musquet passe le plus clair de son temps à vérifier, prévoir, anticiper et contrôler dans son laboratoire dédié à la prévention des catastrophes naturelles. Sur les douze hectares du site, avec quinze instruments dont deux télescopes, trois lunettes, des stations météo et un spectroscope, il scrute les humeurs du ciel, surveille le soleil, parce que « le plus grand désastre qui puisse arriver à l’espèce humaine, c’est une éruption solaire ». Naguère, il co-fonda l’application de cartographie OpenStreetMap utilisée par les ONG pour faciliter l’accès aux secours aux zones sinistrées. Aujourd’hui, il collabore avec l’armée française. Pour services rendus, le hacker météorologue a été nommé chevalier de l’Ordre du Mérite en 2018.

Mais comment passe-t-on d’une enfance à démonter et remonter des ordinateurs seul dans sa chambre, aux ors de la République ? Dans un soupir joyeux, le « hacker citoyen » murmure simplement qu’il a réalisé ses rêves d’enfant.

Fou de machine

Gaël Musquet a beau prétendre le contraire, il n’est pas bâti comme la plupart d’entre nous. Dès le plus jeune âge, plutôt que de jouer avec les voitures que lui offrent ses parents, il préfère les casser, pour « comprendre comment elles sont construites ». Comme vous pouvez l’imaginer, lorsqu’il touche un ordinateur pour la première fois à la fin des années 80, il sait déjà qu’un autre monde s’offre à lui. Contrairement aux jeunes de sa génération, il ne joue pas au solitaire, ni à Pong sur ce nouveau genre d’écran, mais s’adonne à d’autres activités. « Je n’ai jamais vu un ordinateur comme un jeu, mais comme un outil de travail », explique-t-il. Même sans pouvoir naviguer sur Internet qui en est encore à ses balbutiements, il explore les tréfonds de la machine, en change les paramètres et apprend le fonctionnement Linux, un système d’exploitation libre que l’on peut modifier à sa guise. Il aime la machine comme d’autres sont mordus de Candy Crush ou de VTT, et regrette parfois que certains le voient comme une personne à part. « Comme ce que je raconte peut sembler compliqué, parfois, il est plus simple de me voir comme un autiste, sauf que je suis juste passionné. Et d’ailleurs mon champ de compétences s’arrête à peu près là. Tu me demandes de monter un meuble Ikea, j’en suis incapable. »

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L’ordinateur n’est pas seulement le plus beau et le plus complexe des outils qu’il manipule, mais un moyen d’émancipation et de socialisation. Élevé dans une communauté de témoins de Jéhovah, Gaël Musquet n’a pas le droit de fréquenter les autres enfants, pas le droit de se rendre aux goûters d’anniversaires, aux compétitions sportives et n’a pas accès aux filles, parce que ça « tu n’es pas censé le faire avant le mariage ». Pour se faire accepter des autres et se libérer du joug familial, l’adolescent distribue des disquettes sous le manteau où se trouvent les résultats des devoirs sur table et échange les bonnes réponses aux contrôles. Plus de vingt ans plus tard, il sait qu’il doit tous ses succès à l’informatique et à son travail de hacker. Une double-revanche pour l’enfant isolé qu’il fut, mais aussi pour un métier qui a autrefois souffert d’une médiatisation négative : « Comme tous les hackers de ma génération, j’ai longtemps été vu comme un mec qui piratait des trucs, créait des virus, alors que ce n’était pas du tout ce que je faisais. N’oublions pas que ce changement d’image est très récent. »

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Technologie et écologie : une équation possible ?

Et si le périmètre d’action d’un hacker diffère d’un individu à l’autre, lorsqu’on lui demande de donner une définition de sa profession, seules deux références trouvent grâce à ses yeux : d’abord celle de la hackeuse israélienne Keren Elazari qui voit le hacker comme le système immunitaire d’Internet, puis celle du Chaos Computer Club (CCC), la plus grande communauté de hackers en Europe, qui affirme que le hacker est celui qui doute. Logique, puisque en plus de surveiller les mouvements climatiques, être dans l’anticipation, Gaël Musquet n’a jamais fait confiance au système. Encore une fois, il préfère démonter, vérifier et upgrader, pour rendre plus performant et durable. Oui, durable. « Vous pensez qu’écologie et technologie sont incompatibles ? Au contraire, la technologie fait partie de la solution. » Pour lui le problème, ce n’est pas tant la consommation d’énergie que la technologie engendre, mais la méconnaissance de nos dirigeants sur ces sujets. « Même l’Ademe (l’agence de l’environnement, ndlr) est tombée dans le panneau en disant qu’il fallait supprimer nos vieux mails parce que ça consommait de l’énergie, détaille-t-il. Alors qu’ils dormaient sur des serveurs froids, ces mails ont été réveillés pour disparaître à nouveau, ce qui a bien augmenté leur impact écologique. »

C’est peu commun pour un hacker, mais l’écologie est bien la pierre angulaire de son engagement après qu’il a vu, à 9 ans, sa maison familiale emportée par le cyclone Hugo qui a ravagé la Guadeloupe en 1989. Il est encore calfeutré avec ses cousins dans la salle de bains sans fenêtre quand le gamin se promet de passer sa vie à protéger son île et ses habitants des autres catastrophes naturelles. Gaël Musquet reprend son souffle : « Ce fut l’épisode le plus marquant de toute ma vie. » Son parcours en témoigne. Plutôt que de suivre un cursus en informatique, il débarque en métropole dans une école d’ingénierie et de météorologie. Malheureusement, faute de moyens financiers suffisants, il est contraint d’abandonner et de trouver un boulot alimentaire. Fonctionnaire pendant près de six ans au ministère de l’Écologie, le jeune geek se passionne pour le logiciel libre et l’open data. Sur son temps libre, il devient président et le porte-parole d’OpenStreetMap, le programme mondial de cartographie open source et collaboratif. Ce projet le mène en Haïti en 2010 où il cartographie les zones sinistrées après le passage du séisme et en Guinée, en 2014, au plus fort de l’épidémie d’Ebola. « J’ai compris que la plupart des pays n’avaient pas les outils pour agir en cas de catastrophes naturelles. » À Port-au-Prince, les services d’urgence ont mis des jours à rejoindre certaines zones, ne sachant pas comment y accéder à cause des routes et des ponts effondrés. Les cartes sont de précieux outils lorsqu’il s’agit de faciliter l’accès des secours. Dans une telle crise, la méthode du hacker pour recueillir les données est relativement simple : avec l’aide de centaines de bénévoles, il collecte des images aériennes provenant des satellites, des avions ou des drones survolant la zone et les publie sur la plateforme en ligne.

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Prévenir les catastrophes en temps de paix

Pas suffisant à son goût. « À chaque fois, on arrive après la bataille, or on sait que des catastrophes naturelles arrivent, il faut donc anticiper sur le processus pour mettre les populations le plus rapidement en sécurité », explique-t-il. Afin d’appliquer ce qu’il a développé avec OpenStreetMap avant que de phénomènes météorologiques exceptionnels ne surviennent, Gaël Musquet crée en 2013 Hackers Against Natural Disasters (HAND), qui a pour objectif de préparer les habitants en indiquant les refuges sur des cartes et d’équiper certaines zones à risque de capteurs sismiques reliées aux réseaux sociaux. Il suit le même dessein lorsqu’il collabore avec l’armée de l’air pour recenser l’activité de tous les avions français et ceux qui traversent notre espace aérien. Mais son champ d’action est si vaste qu’on s’y perd un peu : plus récemment, il est intervenu sur le dossier des crises migratoires après avoir été contacté par SOS Méditerranée et Acted, pour faciliter la distribution d’eau potable dans les camps de réfugiés à la frontière syrienne et localiser l’Aquarius - le bateau humanitaire affrété par Médecins sans frontières (MSF) et SOS Méditerranée. « Pour résumer, tous mes sides project sont devenus mon travail à temps plein. »

Il ne cesse de surprendre. Alors que beaucoup lui ont apposé l’étiquette du hacker qui se préparait à l’effondrement, il ne correspond pas vraiment à l’image du collapsologue qui attend sagement la fin du monde confortablement installé dans sa cuve étanche à vingt mètres sous terre. Ni collapsologue ni survivaliste pour un sou, Gaël Musquet est juste réaliste et prévoyant. « Les effets du réchauffement sont partout. Il y a toujours eu des sécheresses, des feux de forêt, des cyclones, des inondations, mais ces événements sont de plus en plus fréquents et de plus en plus violents. Alors, profitons des temps de paix pour nous préparer. » Après, chacun sa façon de faire. Celle du hacker est plutôt radicale. Quand il arrive dans une entreprise, une association pour une mission, il commence par couper le courant : « Maintenant, on fait comment ? » Il estime qu’il faut apprendre à fonctionner même lorsque survient une panne de courant. Problème, les ingénieurs ont perdu la maîtrise de la machine. Avec ses câbles, ses kits de radioamateur dans le coffre de sa voiture, il montre encore une fois que le hacking ne se limite pas aux seuls enjeux de cybersécurité. C’est bien plus vaste. Quant au défi climatique, il ne croit pas vraiment aux bla-bla des COP même si elles sont nécessaires : « On n’arrête pas de dire que c’est pour sauver la planète, mais techniquement la planète n’a pas besoin de nous. Ce qu’on essaye de faire, c’est surtout sauver l’espèce humaine. Et pour ça, il ne faut pas rester les bras croisés. »

Article édité par Elea Foucher-Créteau

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