Guillaume Meurice : « Je trouve l’expression “gagner sa vie” très absurde »

Guillaume Meurice : l'interview 100% travail

À travers ses chroniques dans l’émission Par Jupiter! sur France Inter, Guillaume Meurice dénonce avec humour les écueils de nos sociétés productivistes néo-libérales et notamment la vision du travail qu’elles véhiculent. En passant au vitriol cette vision, l’humoriste saborde, de manière caustique mais clairvoyante, le mythe du travail bienfaiteur et au centre de nos vies. Fonte des acquis sociaux, avènement de la start-up nation, précarité, mal-être, individualisation : les thèmes abordés dans ses micro-trottoirs ironiques interrogent une réalité à priori peu engageante.

Petit extrait avant interview : “Pour que les futurs exploités d’un système capitaliste oppressif et destructeur aient une première approche de l’agonie mortifère qui les attend quand ils seront au service d’un patronat esclavagiste et cannibale” (à écouter : Rose et le monde du travail )

Pour Welcome to the Jungle, l’humoriste a tout de même accepté de répondre - avec sérieux - à une question de taille : un monde du travail bienveillant et émancipateur pourrait-il, demain, voir le jour ?

Guillaume Meurice, le monde du travail actuel ne semble pas vous emballer des masses…

Guillaume Meurice : Ahah ! En effet ! Déjà il faudrait s’entendre sur ce qu’on appelle « travail ». Car le même vocable sert à désigner celle qui doit se lever à 3 heures du mat’ pour aller nettoyer les chiottes dans une entreprise, et moi qui suis payé pour faire des blagounettes. Cela ne me semble pas concevable. Alors quand je parle de travail, je veux dire « travail contraint ». Et c’est vrai que ce monde est loin de m’emballer, tant on y trouve les pires des rapports de domination. Le capitalisme financier pousse les salariés à une concurrence funeste qui profite seulement aux quelques rentiers qui se gavent. En disant cela, je sais que je défonce des portes ouvertes, alors que le seul truc à défoncer, c’est ce système pervers.

Uberisation et freelancing, réforme du chômage, des retraites… Le modèle qui se profile dans “le monde d’après” vous paraît-il plus enthousiasmant ? (cf : Licencier plus pour embaucher plus)

Absolument pas. Mais il faut reconnaître que le capitalisme possède une belle capacité d’adaptation. Avant c’était simple : « bosse et ferme ta gueule ». Dorénavant, c’est beaucoup plus perfide et redoutablement efficace : « Deviens ton propre patron ». Ça a l’air chouette ! Youpi, de l’indépendance ! Sauf que cela veut dire : « Fini les protections sociales, aucune garantie de travail, et donc l’assurance de subir encore et toujours plus de précarité ». Ils appellent ça la flexi-sécurité parce que « on vous vomit dessus ouvertement bande de sous-humains », c’était un peu long. Il y aurait évidemment aussi beaucoup à dire sur la réforme des retraites et de l’assurance-chômage mais ma maman m’a toujours dit de rester poli.

« Il faut que celui qui bosse trouve un sens dans ce qu’il fait. Mais pour le trouver, il faut qu’il y en ait un. » - Guillaume Meurice

Dans vos chroniques, on sent également comme une infime pointe de moquerie vis à vis de la start-up nation, non ?

Une infime en effet. Parce que la start-up nation croit toujours avoir tout révolutionné ! Alors qu’ils ont juste changé le vocabulaire. Le contremaître s’appelle « manager », l’investisseur s’appelle « le business angel », le déjeuner à la cantoche s’appelle « un lunch », le chômage s’appelle « l’ajustement systémique » et le désir d’être heureux s’appelle « je veux des jeunes qui rêvent d’être milliardaires » (oui car ils tentent même des OPA hostiles sur les rêves des gosses).

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Quelle serait votre définition d’un bullshit job ? (cf : Profession : Agent d’animal / Métier : influenceur Instagram)

C’est un métier qui, s’il n’existait pas, rendrait l’existence plus jolie, plus joyeuse, plus vivable. Alors cela peut aller d’un poste d’ingénieur en aéronautique qui travaille sur des missiles longues portées, à garde mobile. En passant par ministre de l’Économie ou éditorialiste de BFM TV (qui est en réalité le même métier).

Et un happiness manager ?… Vous semblez sous-entendre qu’il ne serait d’aucune utilité dans le monde d’après (cf : Happiness manager, le plus beau métier du monde ?) … Même en cas d’attaque de zombies ?

Son rôle serait primordial. Il organiserait des ateliers de méditation pour nous aider à supporter le stress, des concours de baby-foot pour travailler notre leadership face au danger, et des jeux d’équipe pour renforcer notre empowerment. Mais là où il serait le plus efficace, c’est en tentant de convaincre les zombies de l’importance d’une pensée positive sur leur body language ainsi qu’en créant un workshop pour les aider à « se connecter avec son moi intérieur ». Ça nous permettrait d’avoir le temps de fuir pendant qu’il se fait bouffer.

Vous opposez l’équation “jus de carotte - cours de yoga” versus “meilleure rémunération et bonnes conditions de travail”. (cf : Le bien-être du salarié ) C’est un peu caricatural non pour parler du bien-être du salarié ?…

Il faut que celui qui bosse trouve un sens dans ce qu’il fait. Mais pour le trouver, il faut qu’il y en ait un. J’ai fait beaucoup de ce qu’on appelle « des petits boulots » pour payer mes cours de théâtre donc j’ai eu maintes fois l’occasion d’expérimenter la vacuité des tâches demandées et l’absence de perspectives, de liberté d’initiatives. Donc ok pour les jus de carottes si c’est pour balancer à la tronche des gens qui décident que ce système est viable (ouais je suis une sorte de black bloc vegan).

« Des années d’avancées sociales pour en arriver là ? Imagine-t-on Jean Jaurès en lycra fluo ? » - Guillaume Meurice

Lors d’un déplacement en 2019 pour défendre la réforme des retraites, Emmanuel Macron a déclaré : “Moi j’adore pas le mot de pénibilité, parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible”. Qu’en pensez-vous ? (cf : Pénibilité au travail, fiction ou réalité ?)

Je crois que, s’il y avait un championnat du monde du foutage de gueule, il pourrait aisément viser le podium. Le mec a bossé toute sa vie dans des salons feutrés avec des moulures au plafond et il va expliquer à un ouvrier du bâtiment que le travail, c’est un simple épanouissement personnel et une émancipation par l’effort. Donc oui le travail va continuer à être pénible si les structures de hiérarchie ne changent pas, et si le cap reste dirigé vers la seule recherche de profit maximum. Cependant, tout est relatif, le travail sera toujours moins pénible que de supporter Macron.

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Dans le monde du travail de demain, les coachs sportifs et les consultants en bien-être remplaceront-ils les syndicalistes ? (cf : Le bien-être du salarié / Syndicalisme et Terrorisme, c’est pareil )

J’en pense qu’à force de bosser dans des conditions de travail dégueulasses, les gens sont de plus en plus nombreux à péter un câble. Alors au lieu d’agir sur les causes (parce qu’il faudrait remettre en question tout le système et que ça foutrait un sacré bordel), les décideurs ont choisi d’agir sur les conséquences. Pire, ainsi, ils individualisent le problème et laissent entendre que, si un salarié ne se sent pas bien, c’est de sa faute. « Oui Bénédicte, tu te couches tous les soirs à 1h du mat’ car tu dois boucler tes dossiers. Mais c’est parce que tu t’y prends mal. On va te coacher. Et faire en sorte de libérer tes tensions en faisant venir un prof de zumba. » Des années d’avancées sociales pour en arriver là ? Imagine-t-on Jean Jaurès en lycra fluo ?

Il est urgent d’obliger les personnes qui prennent ce type de décisions à faire des stages d’employé de ménage, d’infirmiers, de profs…

Côté revendications et avancées sociales, est-ce qu’on ne peut pas justement espérer davantage de solidarité entre les travailleurs, après la crise que nous sommes en train de vivre ? (cf : Stop à la grève / Les régimes très spéciaux)

C’est pas parti pour, puisque la stratégie est millénaire : « diviser pour mieux régner ». Plus on va morceler les travailleurs (en les précarisant, en faisant jouer la concurrence entre eux, en sous-traitant certaines tâches à d’autres sociétés etc.), plus il va être difficile pour eux de se parler, de se comprendre, d’être solidaires. J’en profite pour vous conseiller le film de Stéphane Brizé, « En guerre ». Ainsi que le documentaire sur l’usine Lip de Besançon et sa tentative d’autogestion sévèrement réprimée (oui ce serait con de s’apercevoir qu’on peut se passer de patron).

J’ai 32 ans, est-ce que vous croyez que je pourrais partir à la retraite avant 75 ans ?

Je voudrais qu’on puisse arrêter de travailler quand on le souhaite. Et à la place d’un système de retraite, je suis davantage pour un salaire à vie. J’ai toujours trouvé l’expression “gagner sa vie” très absurde. Parce que bien des métiers pénibles ne permettent même pas de la vivre correctement.

Pour “surmonter la crise” et “relancer l’économie” le gouvernement préconise d’augmenter la durée du temps de travail hebdomadaire. Vous en pensez quoi ?

Je pense qu’il est urgent d’obliger les personnes qui prennent ce type de décisions à faire des stages d’employé de ménage, d’infirmiers, de profs… C’est pourquoi il faudrait répartir au maximum le travail, et faire en sorte que chacun ait plus de temps pour profiter simplement des petits bonheurs qui font que l’existence mérite d’être vécue. Je m’arrête là parce que j’ai l’impression d’écrire une chanson de Cali.

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Parlons fonctionnaires… Est-ce que, dans le monde de demain, ils seront toujours aussi mal perçus ? (cf : La grande braderie du fonctionnaire)

Alors ça dépend… Quand tout à coup les écoles ferment et que les parents se retrouvent à devoir faire l’école à leurs gosses, on a l’impression qu’il y a davantage de respect pour les profs. De même que la caste dominante, qui est toujours prête à demander qu’on réduise le nombre de fonctionnaires, semble bien contente de trouver des CRS pour protéger leur boutique Vuitton en cas d’émeute. Donc tout est question de nuances et de soumission. C’est fifty shades of simagrées.

Petit, je n’ai pas souvenir d’avoir eu de l’ambition ou un quelconque rêve professionnel. M’amuser me semblait une priorité.

Si vous étiez ministre du travail, quelles seraient vos premières mesures ?

  • Écart de salaire maximal de 1 à 10 entre patron et employés.
  • Semaine de 20 heures.
  • Condamner chaque personne qui dit « quand on veut, on peut » à badigeonner de miel les testicules d’un grizzli à mains nues.

Vous vouliez faire quoi petit et comment en êtes-vous arrivé à être humoriste ?

Petit, je n’ai pas souvenir d’avoir eu de l’ambition ou un quelconque rêve professionnel. M’amuser me semblait une priorité. Je suis devenu humoriste par accident. Sans faire exprès. À la base je faisais des blagues gratos. Je ne pensais pas que « raconter des conneries » pouvait être source de rémunération (alors que n’importe quel porte-parole de lobby le sait).

Quel autre métier auriez-vous aimé exercer ?

J’aurais aimé faire un métier en rapport avec les animaux. De l’éthologie, ça m’aurait bien plu. Observer comment ils vivent, se structurent, communiquent entre eux. Remarque, je fais un peu ça aujourd’hui avec l’animal humain.

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Si vous deviez écrire le scénario d’une dystopie autour du monde de travail, quelles seraient les grandes lignes ?

Il n’y aurait plus de salariat. Plus de cotisations patronales. Tout le monde serait devenu auto-entrepreneur de lui-même. Une note nous sera attribuée sur 5 en fonction de notre rentabilité dans nos précédentes tâches. On récompenserait les meilleurs tous les ans dans une immense cérémonie à Bercy (ce serait aussi l’occasion de conspuer les plus nuls)… Le MEDEF, je vous vois prendre des notes !!

À l’inverse, quels seraient selon vous les fondements d’un monde meilleur pour les salariés et travailleurs ?

Je pense qu’il faut intégrer au maximum les travailleuses et les travailleurs dans les processus de décisions. De même qu’on pourrait le faire avec les citoyennes et les citoyens dans les décisions prises pour leur pays (et pas juste leur proposer uniquement de choisir des « dirigeants » une fois tous les cinq ans). Ce serait une idée bien cool qu’on pourrait appeler “démocratie”… Peut-être, un jour…

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Photos by WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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