En temps de crise, « on ne peut pas toujours être au top et ce n’est pas grave »

Productivité : en temps de crise, elle est forcément affectée

Après neuf mois de crise sanitaire, les indicateurs sur la santé psychologique des salariés s’affolent. Détresse, épuisement émotionnel sévère, stress, burn out : 5,5 millions de salariés déclarent avoir déjà pris un arrêt de travail, selon “le baromètre de la santé psychologique des salariés français en période de crise”, réalisé par le cabinet Empreinte Humaine (spécialiste de la prévention des risques psychosociaux) et publié le 18 novembre.

Alors que la France entame sa troisième semaine de reconfinement, se pose la question de l’engagement des salariés fragilisés psychologiquement par l’épidémie de coronavirus. Cette situation a-t-elle un impact direct sur leur productivité ? Carine Hahn, psychanalyste, coach de cadres et spécialiste de la transition professionnelle et du changement, nous répond.

Alors que le moral des salariés est particulièrement bas, note-t-on une baisse de productivité des salariés pendant ce deuxième confinement ?

Il est très difficile d’établir une tendance globale, d’autant que je constate, comme au mois de mars, un ralentissement de l’activité des psychothérapeutes et des coachs. Les salariés restent chez eux avec leurs problèmes et n’ont plus forcément le réflexe d’aller consulter un spécialiste de l’accompagnement quand ils se sentent isolés ou désoeuvrés. Chez ceux que je continue à voir à mon cabinet, je ressens une lassitude générale. Notamment chez ceux qui avaient beaucoup donné lors du premier confinement et qui ont bien souvent l’impression que leurs efforts n’ont pas payé. Parce que c’est le deuxième, mais aussi parce que leur engagement n’a souvent pas été récompensé par l’entreprise, difficile de dire s’ils en font moins. Mais, une chose est sûre, c’est que le contexte n’est pas propice à leur épanouissement.

Le fait de manquer de perspectives collectives peut avoir un impact sur notre engagement individuel au travail.

Lors de la première vague, les salariés “en première ligne” et ceux en télétravail avaient le sentiment de contribuer à l’effort national. Aujourd’hui, cela semble avoir disparu. Quelles sont les raisons de cette baisse d’engagement des travailleurs lors de ce deuxième confinement ?

Il suffit de sortir de chez soi et de comparer la situation à mars. Il y a des voitures partout, les gens sortent beaucoup plus… Nombreux sont les salariés qui sont dans le doute voire dans la négation de l’épidémie. Ce contexte pose beaucoup de questions : pourquoi dois-je m’isoler chez moi ? Pourquoi suis-je au chômage partiel et pas mon collègue ? Qu’est-ce-que veut dire avoir un travail essentiel ? Au mois de mars, on a tous été surpris et de nombreuses initiatives se sont organisées. Des restaurateurs apportaient des repas aux soignants, certains aidaient des sans-abris ou faisaient des courses pour les plus âgés… Aujourd’hui, nous voyons que nos dirigeants et les scientifiques tâtonnent… Et le fait de manquer de perspectives collectives peut avoir un impact sur notre engagement individuel au travail.

Certains vont se laisser couler quand d’autres vont avoir une bonne capacité à rebondir qui va leur permettre de sublimer le négatif.

Pour mieux saisir les difficultés que traversent les salariés, je prendrais l’exemple de deux personnes que j’accompagne. Une jeune femme de 32 ans est venue me consulter après le premier confinement parce qu’elle se posait beaucoup de questions sur son travail. Eh bien, elle vient d’apprendre qu’elle ne ferait plus partie des effectifs en 2021. Comment peut-elle continuer à être motivée dans ces conditions ? Une femme de 45 ans - qui se trouve à un poste hiérarchique assez élevée - a quant à elle, décidé de prendre plus de distance avec son travail pendant ce deuxième confinement… et de prendre soin d’elle.

Pourquoi certains salariés semblent davantage affectés par le contexte sanitaire ?

Au-delà de la colère liée au contexte économique et aux mesures sanitaires qui monte chez les commerçants, les restaurateurs, les demandeurs d’emploi, les indépendants, les intérimaires, je dirais que cela dépend beaucoup de notre personnalité et du regard que nous posons sur le monde. Nous sommes tous différents, certains vont se laisser couler quand d’autres vont avoir une bonne capacité à rebondir qui va leur permettre de sublimer le négatif. Vous avez sûrement un proche salarié qui n’a aucun souci à se faire pour son avenir et qui, pourtant, ne cesse de se plaindre. Et vous connaissez peut-être un restaurateur qui garde le moral en réfléchissant à des solutions pour rester ouvert malgré le contexte.

Cette capacité à voir le positif et à rester actif malgré tout est influencée par notre histoire personnelle. Qu’avons-nous déjà vécu de difficile avant la crise sanitaire ? Mais il ne faut pas non plus être dans le déni de la situation et se noyer dans le travail. Parce que là aussi le retour de bâton peut être difficile au niveau psychologique.

Les salariés qui se sentiraient moins investis, moins productifs en ce moment ont-ils intérêt à déculpabiliser ? Après tout, ne pas être mobilisé à 100% dans le contexte actuel, cela semble plutôt logique, non ?

Il y a des journées où rien ne se passe comme prévu et dans ces cas-là, il ne sert à rien de s’énerver. Il vaut mieux accepter la situation et attendre que ça passe. On ne peut pas être au top tous les jours et ce n’est pas très grave, après tout on ne porte pas toute l’entreprise sur nos épaules. Bien souvent, nous ne sommes qu’un maillon de la chaîne. Mais si on n’a moins envie depuis un certain temps, peut-être le moment est-il venu de se poser les bonnes questions. Mon métier me plaît-il encore ? Suis-je au bon poste ? Est-ce que je me mens sur mes capacités ? Sur mon intérêt à être dans cette entreprise ? Dans ce secteur dans lequel je travaille depuis toutes ces années ? La crise que nous traversons peut être un révélateur voire un catalyseur pour le changement. Qui plus est si l’on est en télétravail. Il n’y a plus tout le décorum qui va avec la façon habituelle de travailler : les transports, les heures de réunions qui ne servent à rien, les pauses à la machine à café avec des collègues à qui on n’a pas obligatoirement beaucoup de choses en commun. Peut-être est-ce le moment d’engager un virage dans son parcours professionnel ?

Quels sont les signes qui doivent nous alerter sur notre état psychologique ? A-t-on intérêt à en parler avec son manager ?

Si vous avez du mal à vous concentrer, si vous trouvez le temps long, si vous survolez votre travail alors que vous êtes normalement méticuleux, cela doit être pris au sérieux. Après, il y a aussi d’autres changements qui doivent vous mettre la puce à l’oreille sur votre détresse : une fatigue chronique, une difficulté à vous lever le matin, une perte de sens et d’intérêt, une morosité continue…

Dans ce contexte, les salariés ont plus que jamais besoin de leaders qui puissent leur donner une direction claire avec des objectifs.

Je pense qu’il est toujours mieux de « dire » quand ça ne va pas plutôt que de s’enliser dans une situation inconfortable. Vous pouvez demander à faire un point avec votre manager au téléphone ou par visio. Cela peut être l’occasion de lui demander de plus vous challenger si vous avez besoin de stimulation.

Diriez-vous que c’est au manager d’aider les salariés en perte de vitesse ?

Dans ce contexte, les salariés ont plus que jamais besoin de leaders qui puissent leur donner une direction claire avec des objectifs. Imaginez, si un chef d’entreprise, qui a des dettes jusqu’au cou, dit à ses salariés : « Allez, on va tous remonter nos manches et on va la sauver cette boîte ! » Ça change tout ! Et il y a de fortes chances pour qu’il soit suivi. Aujourd’hui beaucoup de chefs d’entreprise ne savent pas où ils vont et tout ce qui ressort de leur posture, c’est de l’incertitude. Ce qui ne peut que favoriser le désengagement de leurs troupes.

Quels conseils donneriez-vous à un salarié qui a envie de se reprendre en main ?

Adoptez une bonne hygiène de vie ! Pour travailler chez vous, installez-vous un poste de travail confortable et à la lumière du jour. Organisez votre emploi du temps hebdomadaire et adaptez-le aux imprévus du quotidien, prenez vos repas à heure fixe, des pauses pour vous aérer, faites du sport, bouger… Et si vous le pouvez, respirez, méditez… Fixez-vous des objectifs de travail atteignables chaque semaine et demandez des retours à votre manager sur le travail accompli. Et enfin, je lui dirais de ne pas se laisser submerger par les ressentiments, pas polluer par la plainte qu’il entend peut-être autour de lui chez ses collègues ou son entourage proche… Et de ne pas hésiter à se faire accompagner par un professionnel. Cette période est difficile. Nous avons tous besoin de bienveillance et de prendre soin de nous. Même si nous n’avons pas l’habitude de demander de l’aide.

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Photo by WTTJ

Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

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