Les CDD, victimes collatérales du coronavirus ?

26 mai 2020

7min

Les CDD, victimes collatérales du coronavirus ?
auteur.e
Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

En mars, le nombre de demandeurs d’emploi sans aucune activité s’est accru de 7,1% sur l’ensemble du territoire, une chute sans précédent « portée par la fin des contrats courts pendant le confinement » relève Pôle emploi. Mais alors pourquoi le CDD, qui représente tout de même près de 90% des recrutements en France, est devenu depuis le début de la crise sanitaire le bouc émissaire du marché de l’emploi ? Et est-ce qu’en tant que salarié, notre rapport au CDD va évoluer dans les prochains mois ? Enquête.

Sur son profil Linkedin, Louis (1), 25 ans, a publié un texte dès qu’il a su que son contrat ne serait pas renouvelé par l’agence de communication qui l’employait depuis plus deux ans. « Cher réseau, si je m’adresse à toi aujourd’hui c’est parce que, comme beaucoup, j’ai moi aussi été victime du Coronavirus (…) Pourquoi ? Même si mon agence souhaitait me garder, la situation économique actuelle ne le permettait pas… Je me retrouve donc sans emploi. » Malheureusement, les 200 likes et la cinquantaine de commentaires, de personnes elles aussi remerciées pendant le confinement, ne l’ont pas aidé à trouver un nouvel emploi. À Paris, Lucie, 26 ans, est « à l’arrêt ». Retoucheuse photo dans un studio spécialisé dans le packshot de produits cosmétiques, elle est au chômage depuis 6 semaines. « Du jour au lendemain, le milieu de la publicité s’est arrêté, les budgets sont devenus ridicules, explique-t-elle. Au début du confinement, mon patron m’a dit que je pouvais finir mon boulot en retard en télétravail parce que j’étais équipée. Mais très vite l’activité a décliné et j’ai été mise de côté, jusqu’à l’annonce du non-renouvellement de mon contrat… »

En mars, +27,5% de chômeurs après la fin d’un CDD

Le point commun entre Lucie et Louis ? Ils sont jeunes, ils rêvaient d’un CDI et leur CDD ne les a pas protégés quand le Covid-19 est venu. Aujourd’hui, ils ont rejoint la cohorte des nouveaux chômeurs. Le nombre de demandeurs d’emploi sans aucune activité (catégorie A de Pôle emploi) a connu une poussée vertigineuse en mars, avec 246 000 nouveaux inscrits, soit +7,1% sur l’ensemble du territoire (hors Mayotte). Selon Pôle emploi, cette hausse s’explique principalement par la fin et le non-renouvellement des missions d’intérim (+45 300, multipliées par 2,5 par rapport à février) et des contrats courts type CDD (+29 800, soit +27,5 % par rapport au mois précédent). Une explosion inédite depuis la création des séries statistiques sur le chômage en 1996, a relevé la Direction des études du ministère du travail (Dares).

Mais pourquoi les CDD figurent parmi les premières victimes de la crise économique ? « La fin des contrats à durée limitée est un moyen pour les entreprises d’ajuster leur main d’œuvre après un arrêt brutal d’activité, explique Bruno Ducoudré, économiste au département analyse et prévision de l’OFCE. Dès le début du confinement, les entreprises ont dû adapter leur outil de production. Et selon leur secteur d’activité, elles ont supprimé les heures supplémentaires, demandé le chômage partiel ou encore interrompu les missions d’intérim et les CDD quand c’était possible. » Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si la dégradation du marché de l’emploi qui s’est produite au mois de mars touche particulièrement les moins de 25 ans (+7,9%), puisqu’ils sont aussi les plus nombreux en CDD.

Le CDD, un contrat d’exception devenue la règle en matière d’embauche

Introduit dans le droit du travail en 1979, le CDD est en théorie un “contrat d’exception” qui vise à remplacer temporairement un salarié absent ou à répondre à une croissance temporaire d’activité (travail saisonnier par exemple). Depuis 2008 et la loi portant sur la modernisation du marché du travail, il est même censé permettre aux entreprises d’embaucher des salariés pour « une mission particulière qui n’a pas vocation à s’inscrire dans le temps ». La législation a toujours essayé d’encadrer le contrat à durée limitée pour qu’il ne puisse jamais pourvoir un emploi à part entière dans l’entreprise. Pourtant, dans la réalité, c’est ce qu’il fait. Il est même devenu la norme et le CDI une singularité en matière d’embauche.

Bien avant la crise du coronavirus, en 2017, 90 % des recrutements étaient conclus en CDD (avec une prédominance dans les secteurs du tourisme, de la restauration et du sanitaire), notait l’Insee en 2019, soit 60 points de plus qu’il y a vingt ans. Pour Gilles Teneau, chercheur en sciences de gestion, « le recours massif au CDD n’a cessé de s’intensifier ces dernières années pour permettre aux entreprises de continuer leur croissance dans un environnement économique jugé de plus de plus incertain. »

« Le recours massif au CDD n’a cessé de s’intensifier ces dernières années pour permettre aux entreprises de continuer leur croissance dans un environnement économique jugé de plus de plus incertain » - Gilles Teneau, chercheur en sciences de gestion

Impatients d’entrer dans le marché du travail, les jeunes en ont pris leur parti. Pas question de s’alarmer si on enchaîne plusieurs CDD à la sortie des études avant de décrocher un CDI, ou qu’on fasse le choix de préférer ces contrats qui offrent aussi une certaine liberté pour les salariés. À condition que la situation ne perdure pas. Si un quart des salariés en CDD (24%) avaient décroché un CDI après un an de travail en 2008, seuls 47% des CDD de cette année-là, étaient passées en CDI sept ans plus tard. L’Insee estime aussi que les personnes qui enchaînent plusieurs CDD sont plus souvent au chômage ou en retrait du marché du travail.

Le CDD, une variable d’ajustement pour les entreprises

Cet empilement de CDD, plus pratique, plus souple, moins cher pour les entreprises craintives, a créé un édifice économique fragile qui tremblait sous les bourrasques (comme celles de la crise financière de 2008), mais ne s’effondrait pas. Le confinement et l’arrêt brutal de l’économie de service l’a envoyé valser. Comme des milliers d’autres, Louis et Lucie surnagent à peine dans les décombres. Julie, elle, compte sur ses doigts le temps qui lui reste avant d’être radiée de Pôle emploi. Neuf mois. « Ce qui me révolte le plus dans cette histoire, c’est que j’ai l’impression d’être une variable d’ajustement pour l’entreprise, s’agace-t-elle. En gros, on te prend quand on a besoin et on te jette après. Cette fois-ci, c’est encore plus dur, parce que je m’étais plus investie que d’habitude dans l’optique de rester. » Consciente des difficultés du secteur de la photographie, elle pense aujourd’hui à changer de branche. Question de survie. Quant à Louis, il attend que l’orage passe. « Par chance, je vis encore chez mes parents, donc je ne suis pas à la rue financièrement. Pour l’instant, j’essaie de faire un peu bouger mon réseau professionnel, mais je vais sérieusement commencer à chercher du boulot à partir de septembre, le temps que l’économie reprenne. Parce que là, même pour des petits jobs d’été, c’est complètement mort… »

« J’ai l’impression d’être une variable d’ajustement pour l’entreprise » - Lucie, retoucheuse photo

Une situation qui pourrait encore se dégrader dans les semaines à venir

Bien malin est celui qui peut prédire quand viendra la reprise. Pour le moment, seul l’Intérim reprendrait des couleurs. Après avoir encaissé une diminution de 60 à 90 % des missions pendant le confinement, le secteur se remet en mouvement. Adecco, le leader du secteur en France, a annoncé « un début de reprise » dès le 12 mai. Mais l’embellie ne profiterait pas encore aux CDD. « L’intérim est majoritaire dans l’industrie et la construction, deux secteurs qui ont rembrayé dès le début du déconfinement, voire un peu avant pour certains chantiers, analyse Bruno Ducoudré. Pour les contrats à durée limitée, c’est une autre histoire : ils sont majoritaires dans les services, qui sont parfois encore à l’arrêt. »

La situation ne devrait pas s’améliorer tant que certaines catégories de Français restent confinées (les personnes vulnérables, âgées…) et donc dans l’impossibilité de consommer. La conjoncture pourrait même encore se dégrader dans le courant du mois de juin, avec la fin progressive de la prise en charge du chômage partiel qui avait jusqu’à présent permis d’éviter les vagues de licenciements. Critiqué par le Medef, mais aussi par François Asselin, le président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME), le déremboursement par l’État du chômage partiel est selon le gouvernement une « façon d’inciter au retour de l’activité et c’est ça qui nous permettra au bout du compte de créer des emplois et de la prospérité », s’est justifié le ministre de l’Economie sur Europe 1, le 22 mai, ajoutant en même temps qu’il fallait s’attendre « à des faillites et des licenciements dans les mois qui viennent ».

L’assouplissement des règles pour le CDD : une solution face à la crise ?

Pour éviter le crash social qui s’annonce, l’Assemblée nationale a créé une forme de parachute en validant vendredi 15 mai une nouvelle adaptation du droit du travail pour faciliter le renouvellement des CDD arrivant à terme. Jusqu’à présent, la durée maximale d’un CDD, avec les renouvellements, ne pouvait dépasser une limite fixée entre neuf et trente-six mois, selon les branches. Ce nouvel amendement permet à l’entreprise de revoir à la hausse le nombre de renouvellements de ses contrats à durée limitée par sa « convention d’entreprise » et dépasser celui prévu par l’accord de sa branche. Une règle qui s’appliquera aux contrats conclus avant le 31 décembre 2020 dans le but de « prolonger les relations de travail », et de « maintenir les compétences indispensables à la reprise de l’activité », a défendu Marc Fesneau, le ministre chargé des relations avec le Parlement. Si cette disposition exceptionnelle peut maintenir des emplois en CDD, Bruno Ducoudré estime qu’elle ne doit pas s’inscrire dans la durée. « Le CDI doit rester la norme, dit-il. C’est le seul contrat qui permet de faire un projet à long terme comme l’achat d’un logement, un emprunt, mais aussi avoir des enfants. Avec cette mesure d’assouplissement, le gouvernement baisse le coût du travail, mais ce n’est pas cela qui va créer plus d’emploi tout de suite. Le vrai problème, c’est que la demande est insuffisante et celle-ci reprendra seulement quand la crise sanitaire sera derrière nous. »

« Le CDI doit rester la norme » - Bruno Ducoudré, économiste

Finalement est-ce que la crise économique que nous traversons va faire évoluer notre rapport au CDD ? « C’est sûr ! », s’exclame Mohamed, 23 ans qui avait abandonné son statut d’intermittent pour un CDD à la fin de l’année 2019, pour participer à la création d’une nouvelle chaîne vidéo sur le web. Au chômage après que le projet a été abandonné pendant le confinement, il se retrouve aujourd’hui dans une situation économique précaire. Mais cela ne l’empêche de prendre un peu de recul sur le château de carte qui s’est effondré devant lui. Il reconnaît que cette épreuve a profondément changé son rapport au travail : « Demain, plus question de mettre toutes ses billes dans le même sac et risquer de perdre un statut qui aurait pu me protéger. Aussi, je pense que si je refais un CDD un jour, je ne ferais plus forcément confiance à la boîte qui m’embauche, même si elle est connue pour être solide. Dans un monde toujours plus incertain, où nous voyons que tout peut s’écrouler du jour au lendemain, je ne veux plus croire au mirage du CDI. »

Photo d’illustration by WTTJ