Salaires, avantages… l’Australie tente tout pour séduire à nouveau les expats

Australie et pandémie : attirer la main d'oeuvre étrangère

En rouvrant ses frontières au reste du monde le 15 décembre dernier, après presque deux ans de fermeture, l’Australie s’attendait à voir affluer les travailleurs·euses qualifié·e·s du monde entier. Les entreprises australiennes, qui ont cruellement manqué de talents pendant la pandémie, misaient sur le retour en masse des expats pour revoir leurs effectifs à la hausse. Pari perdu. La main d’œuvre qualifiée, autrefois abondante, arrive au compte-gouttes. Une aubaine pour les employé·e·s sur place, qui négocient leur salaire d’un recruteur à l’autre pour faire augmenter leur valeur sur le marché, bénéficient d’une montée en compétences express ou de formations. Pour attirer les travailleurs·euses étrangers, les experts en Australie s’accordent sur une chose : le gouvernement doit agir. Décryptage d’un eldorado tombé aux oubliettes.

« J’ai eu un entretien pour venir en Australie en janvier, et en quelques semaines c’était réglé », se souvient François Domingos, jeune ingénieur dans la construction arrivé en mars dernier à Melbourne. Pour l’accommoder au mieux, Bouygues, l’entreprise qui le sponsorise (qui prend en charge son visa en l’embauchant, et lui permet de prolonger son séjour sur le territoire, ndlr), a mis les petits plats dans les grands : visa prêt à être signé sans aucune démarche personnelle, salaire compétitif, appartement de fonction pendant le 1er mois pour lui laisser le temps de s’installer… rien n’a été laissé au hasard.

Et pour cause, après avoir interdit les voyages internationaux pendant 18 mois en raison de la pandémie, l’Australie a plus que jamais besoin de main d’œuvre qualifiée. Selon l’Australian Bureau of Statistics, la fermeture des frontières lui aurait coûté 88 800 migrants en 2020-2021, sa plus grande perte migratoire depuis 1946. « L’Australie a été une prison dorée pendant la pandémie, souligne Dominique Giraud, président de la Chambre de Commerce et de l’Industrie Franco-Australienne dans le Victoria (FACCI) et responsable des marchés émergents chez Vinci. Non seulement presque personne n’est entré sur le territoire pendant presque deux ans, mais en plus, de nombreux expatriés sont rentrés dans leur pays d’origine, créant une véritable pénurie de travailleurs qualifiés. » Et ce, dans toutes les industries, de la restauration à l’informatique.

Face à une telle situation, les entreprises australiennes ont rivalisé de stratégies pour employer les meilleurs talents locaux… et les garder, souvent à prix forts. Une étude publiée en février 2022 par le cabinet de recrutement Talent, spécialisé dans l’informatique, révèle que les employeurs ont augmenté les salaires de 15 à 30% pour conserver les salariés. Certains travailleurs ont même profité de la situation pour se faire offrir un plus gros salaire chez la concurrence avant de demander une augmentation encore supérieure à leur entreprise initiale, rehaussant considérablement leur paye de base. Un jeu de ping-pong et de surenchère confirmé par Alex Louey, co-fondateur et directeur général d’AppsCore, une entreprise de conseil dans le digital. « Le manque d’employés qualifiés a créé un vrai envol des salaires. Mais si le coût des talents a augmenté, leurs compétences ne suivent pas forcément, regrette-t-il. Le ratio coût-qualité n’est pas équilibré. Des promotions ont donc été données plus facilement dans les entreprises d’informatique en général, et il a fallu satisfaire davantage les employés au sein de l’entreprise : leur offrir plus de flexibilité au niveau des heures de travail, leur permettre de travailler de chez eux par exemple… » Autant dire qu’à l’annonce de la réouverture des frontières - effective le 15 décembre dernier - les recruteurs avaient placé tous leurs espoirs sur le retour des expatrié·e·s qualifié·e·s.

« En 20 ans de carrière, je n’ai jamais vu ça »

Sauf que… la sauce n’a pas vraiment pris. Si les recruteurs ont noté une légère augmentation des candidatures des nouveaux arrivants depuis décembre - notamment dans les métiers de la restauration - la pénurie de jeunes travailleurs qualifiés est encore bien réelle. Maarten Roosenburg, directeur général de SMAART Recruitment, une agence de recrutement basée à Melbourne, le déclare sans filtres. « En 20 ans de carrière, je n’ai jamais vu ça. Nous avons beaucoup trop d’emplois pour très peu de candidats, et ce dans toutes les industries. Les entreprises ont beau offrir tous les avantages qu’elles veulent, à la fin de la journée, il nous manque environ 500 000 travailleurs immigrés. Et ils ne vont pas revenir du jour au lendemain, ça va prendre des mois encore. » Une opinion partagée par son homologue, Elizabeth Punshon, Director & Acting Brand Manager de People2People, une autre agence de recrutement basée en Australie et en Nouvelle-Zélande. « Bien que nous ayons remarqué une augmentation des candidats en Working Holiday Visa (WHV), il y a toujours énormément de compétition pour attirer les postulants. Les entreprises doivent se décider très rapidement tant la demande est forte. »

Laure Bazard, jeune responsable des ressources humaines dans l’hôtellerie de luxe, récemment arrivée à Melbourne, l’a rapidement remarqué, et cette fois, autant en tant que candidate qu’employeuse. « Il y a un nombre considérable d’offres d’emploi dans les ressources humaines sur l’île-continent. J’ai postulé à une dizaine d’annonces et j’ai trouvé un travail de RH à l’hôtel Westin en un mois seulement, et ce avant même de poser les pieds sur le territoire ! » En prenant ses fonctions, la direction de Laure lui a fait part de son envie de sponsoriser des jeunes chefs, avant même leur arrivée en Australie. Une proposition à laquelle la recruteuse s’avère frileuse – « difficile de savoir si ils sont bons sans les voir travailler ! » - mais qui démontre bien l’urgence de la situation. Depuis décembre, les choses ne semblent en tout cas pas s’améliorer, s’inquiète Alex Louey, qui tente de trouver des explications. « Après les multiples confinements que les Australiens ont connus, les étrangers ont peut-être peur de se retrouver coincés sur le territoire s’il y a une nouvelle explosion de cas. En plus de ça, la situation en Ukraine les encourage peut-être davantage à rester près de leur famille. Il est possible aussi qu’ils attendent simplement l’arrivée de l’été ici pour venir travailler ou qu’ils ne soient pas au courant de l’ouverture des frontières. » Le DG n’est pas le seul à se poser la question : « est-ce que les gens souhaitent encore venir en Australie ? ».

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L’opération séduction du gouvernement australien

Ben Watts, lui, pense que ce manque d’engouement est plutôt dȗ à la façon dont le gouvernement australien a géré la pandémie, notamment envers les travailleurs qualifiés étrangers. Avocat pour une agence d’immigration à Canberra, Visa Envoy, il n’a pas non plus remarqué une grosse augmentation des demandes de visas depuis le 15 décembre. Mais il a été le premier témoin du mécontentement des expatrié·e·s entre 2020 et 2021. « Lors des premiers confinements, le gouvernement a fait de nombreuses concessions pour aider les travailleurs australiens mais les expatriés ont été complètement mis de côté, regrette-il. En manquant autant de flexibilité à leur égard, en les empêchant d’entrer ou sortir du pays, en ne les soutenant pas, ils les ont vraiment blessés. C’est probablement l’une des plus grosses déceptions des travailleurs étrangers qualifiés envers le gouvernement que j’ai vue depuis le début de ma carrière. »

À Melbourne, Maarten Roosenburg considère aussi que c’est au gouvernement australien qu’incombe la responsabilité d’attirer les travailleurs étrangers qualifiés, certainement pas aux entreprises. « Le gouvernement a enfin reconnu qu’une grosse partie de sa main-d’œuvre venait de l’étranger. Il a par exemple étendu la possibilité pour les WHV de travailler douze mois au lieu de six pour le même employeur, concède l’expert en recrutement. C’est une bonne chose, mais il doit aussi faciliter les démarches de sponsor pour les entreprises. Pour le moment, quand une entreprise veut sponsoriser un travailleur étranger, non seulement ça coûte cher, mais ça prend énormément de temps : elle doit être un « Standard Business Sponsor » approuvé par le gouvernement, démontrer qu’elle a vraiment besoin d’embaucher, que l’offre d’emploi a été communiquée publiquement dans les médias locaux, qu’elle n’a trouvé aucun Australien avec les compétences requises… Si le processus était plus facile, beaucoup plus d’entreprises auraient envie de sponsoriser des talents étrangers. » Bref, l’employé qualifié doit généralement s’accrocher avant de pouvoir espérer décrocher le sésame : le sponsored visa, puis la résidence permanente.

La qualité de vie à l’Australienne… un fantasme devenu réalité pour les expats

Baptiste Viala en sait quelque chose. Avant d’être sponsorisé par son entreprise actuelle, pour un poste d’ingénieur logiciel chez Palo IT, en septembre dernier, il est passé par un parcours du combattant des visas. « Je suis arrivé en novembre 2019 en Working Holiday Visa, un peu avant la pandémie. J’ai trouvé du travail dans l’informatique assez rapidement mais mon aventure avec les visas a été un peu plus corsée. Après mon WHV, j’ai dû passer par un Covid Visa, puis un Bridging Visa, un Student Visa et enfin un Sponsored Visa », raconte-t-il, plutôt amusé avec le recul. Pour autant, comme beaucoup d’expats, il ne regrette pas d’être venu travailler ici. « La qualité de vie est assez exceptionnelle et il y a un meilleur équilibre pro-perso. Ici, on ne te dira jamais : “tu prends ton aprem?” si tu quittes le bureau à 18 heures. En Australie, on commence tôt et on finit tôt, c’est un autre rythme. »

François Domingos, le jeune ingénieur dans la construction chez Bouygues, partage, lui aussi, un avis très positif du travail en Australie. « Les Australiens sont très sympas et ouverts, c’est beaucoup plus facile de s’intégrer en tant qu’étranger ici qu’en France. Tout le monde est vraiment dans l’entraide. Les salaires sont aussi plus élevés, et les emplois du temps plutôt moins condensés. » Laure Bazard, quant à elle, apprécie la dimension internationale des équipes sur l’île-continent, ainsi que l’ambiance décontractée. « Après plusieurs années à Paris, je me sentais un peu étouffée. Je trouvais la ville sale, bruyante. Ici, il y a beaucoup de parcs, c’est très sécurisé et calme, je suis beaucoup moins stressée. »

Alors, l’Australie, toujours un Eldorado pour les jeunes travailleurs qualifiés ? « Plus que jamais ! », s’exclame Maarten de SMAART Recruitment. « En ce moment, les recruteurs élargissent leurs recherches et étudient ainsi des candidatures plus variées. Et si besoin, ils n’hésitent pas à former les candidats. La motivation et l’envie de travailler priment désormais sur l’expérience. Avec la bonne attitude, les jeunes travailleurs qualifiés trouveront rapidement un travail. On les attend ! »

Article édité par Clémence Lesacq ; Photos par Serge Thomann pour WTTJ

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