Melbourne, 262 jours de travail sous Lockdown : « Ne pas flancher »

Melbourne : travailler sous 262 jours de confinement

Ce jeudi 21 octobre, à 23h59, la ville de Melbourne en Australie a mis fin à 262 jours de confinement. Un triste record mondial qui a touché 5,1 millions d’habitant·e·s, faisant face, chacun à leur manière, à cet isolement prolongé. Si beaucoup de travailleurs et travailleuses ont vu leur productivité baisser et l’angoisse les gagner, certains ont saisi l’opportunité pour innover ou mieux se connaître. Quatre professionnels – employé, entrepreneur, stagiaire et CEO – partagent les façons dont cette période hors-du-commun (et hors du temps) a changé leur rapport au travail, et à eux-mêmes.

« Je n’avais pas le choix, il fallait faire face »

Matt Gudinski, CEO de Mushroom Group, 36 ans

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Pour Matt, dès l’annonce du premier confinement, les choses ont été particulièrement brutales. En mars 2020, avec les restrictions sanitaires annoncées à Melbourne, l’industrie de la musique est touchée de plein fouet. Matt est alors directeur exécutif de Mushroom Group, la plus grande entreprise de musique indépendante et de divertissement en Australie, créée par son père Michael Gudinski 48 ans plus tôt. « Le tout début du lockdown a été un peu angoissant. La plupart des personnes autour de moi étaient dévastées, avaient du mal à s’adapter. Tout ça a fait que j’ai eu beaucoup plus de mal à rester productif et nous avions énormément à faire. Mais en même temps, c’est une entreprise familiale, donc je n’avais pas d’autre choix que de rester motivé malgré le stress. » Et de fait, il rebondit assez vite. Le 25 avril 2020, Matt et son père lancent Music From the Home Front, un concert en ligne réunissant des dizaines d’artistes australiens et réchauffant les cœurs des confinés en plein automne. L’événement lui redonne de l’élan mais l’isolement lui pèse. « Le plus dur pour moi à ce moment-là, ça a été de ne pas pouvoir rencontrer mes interlocuteurs physiquement. Ça fait partie de ma façon de fonctionner, et de la culture de Mushroom Group, très centrée sur la communauté. » En mars 2021, douze longs mois après le début des restrictions à Melbourne et en pleine grisaille automnale, son père Michael décède brutalement. Matt devient CEO et commence son nouveau rôle au cours d’un énième confinement, le quatrième d’une série qui ne semble jamais s’arrêter. « Gérer la pandémie seul, sans pouvoir collaborer avec mon père, ça a été extrêmement dur. Mais encore une fois, je ne pouvais pas flancher ; je n’avais pas le choix, il fallait faire face. » Touché par ces longs mois mais pudique, le CEO tente d’y trouver une petite flamme : celle d’avoir pu, un peu, sortir du rythme effréné de l’industrie musicale, prendre du recul. Pour continuer à innover, encore.

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« Si je devais travailler éternellement comme ça, je ferais probablement une dépression nerveuse »

Rita Arrigo, Digital Strategist, 54 ans

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À la voir, pleine de joie et d’humour, on peine presque à penser que Rita a souffert d’anxiété ces derniers mois. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est rencontrer des individus du monde entier pour échanger des idées. Depuis le 30 mars 2020, et la fermeture presque totale des frontières australiennes - quelques exceptions ont pu se faufiler mais l’entrée est restée très limitée -, cette perspective s’est transformée en rêve inaccessible, du moins physiquement. « Ça m’a énormément frustrée de ne pas pouvoir rencontrer des étrangers pendant tout ce temps, de ne voir que des Melbourniens pendant les périodes de liberté entre deux lockdowns. C’est très dangereux de vivre en vase clos. Si je devais travailler pour le restant de mes jours comme ça, je ferais probablement une dépression nerveuse. » Lors du premier confinement, il y a près de 21 mois, Rita s’est rendue compte de la nécessité des réunions en présentiel ; elle a proposé à ses collègues de se rencontrer dans les parcs, améliorant leurs communications. Mais au fur et à mesure des mois, cette habitude s’est effritée et son équilibre pro-perso a été bouleversé. « Je n’ai jamais autant travaillé, principalement parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. L’an dernier, lors du premier confinement, j’allais me promener dans mon quartier, faire du sport, c’était facile de s’occuper… après un an et demi, faire le tour du même pâté de maison tous les jours, c’est vraiment chiant. J’ai eu de plus en plus de mal à me relaxer. » Pour garder la tête hors de l’eau, Rita a fait ce qu’elle sait faire de mieux : innover. En septembre, elle a lancé des vidéos TikTok sur la technologie pour permettre aux internautes de continuer à apprendre malgré la réduction significative de leur temps de concentration. Avec un collègue, elle a réalisé une réunion virtuelle avec des avatars grâce à la réalité augmentée, donnant l’illusion de la présence IRL de ce dernier dans son bureau. Malgré tout, elle n’en démords pas : « si la technologie peut améliorer le télétravail, rien ne peut remplacer la présence physique. »

« Noyé émotionnellement, me reconsolider intérieurement et réduire mes heures a été essentiel »

Julien Leyre, écrivain, entrepreneur social et éducateur, 43 ans

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Quand on parle à Julien du confinement (encore en cours au moment de l’interview NDLR), le Français ne mâche pas ses mots : « ça a été abominable ». Couteau suisse très extraverti dans la vie, très solitaire au boulot, l’entrepreneur social compense depuis des années en travaillant dans des milieux animés, entre parcs et cafés. Avec les restrictions sanitaires à Melbourne, qui n’ont ouvert que les lieux de première nécessité et interdit de s’asseoir dehors de façon prolongée, il a dû dire adieu aux stimulus extérieurs pendant sept saisons d’affilée. Au grand dam de sa productivité. « Je conseille et collabore avec des entrepreneurs sociaux du monde entier mais je n’ai pas de collègue direct, donc je n’utilise pas la messagerie Slack par exemple. Ma productivité se nourrit de l’extérieur ; travailler dans un parc, et en respectant les distances aurait réellement changé la donne. Bien que je comprenne les raisons de ces interdictions, j’ai été frustré qu’on ne parle pas davantage de ce sujet. » Au manque d’efficacité s’est rapidement ajouté l’anxiété causée par l’un de ses combats de prédilection au travail : la lutte contre le réchauffement climatique. « Je travaille sur des projets complexes et émergents, qui peuvent se révéler anxiogènes pour les personnes qui s’y consacrent, car l’urgence est réelle. On a l’impression que si l’on s’arrête, tout va s’écrouler. ». Lors du premier confinement quasi-mondial, Julien commence à souffrir de troubles de l’humeur. Tandis que l’hiver, le printemps et l’été se succèdent, il tente d’adopter de nouvelles habitudes, qui le stabilisent temporairement. Un autre hiver s’achève en août 2021 (hémisphère sud oblige), alors qu’un énième couvre-feu est annoncé pendant le sixième confinement ; cette fois, il se rend compte qu’il est noyé émotionnellement. Il entame alors un travail de guérison profonde en passant par la méditation, l’auto-compassion ou encore les chakras. Libre de son emploi du temps grâce à son statut d’entrepreneur, Julien diminue aussi sa charge de travail, et décide de prendre un mois de “vacances” chez lui en septembre pour se consacrer à ses projets personnels. « Finalement, le confinement m’a appris à prendre du repos – dont j’avais besoin depuis bien longtemps - et à accepter mes limites. »

« J’ai gagné en débrouillardise. Ouvrir un jour une entreprise, pourquoi pas ? »

Ashley Keung, stagiaire réseaux sociaux et digital marketing, 25 ans

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Ashley, jeune Hongkongaise, a de son côté profité du télétravail pour accélérer son apprentissage professionnel. Arrivée en Australie dans le cadre de ses études au début du premier confinement, en mars 2020, elle a démarché sa tutrice de stage directement sur LinkedIn. « Pour trouver un travail, tu dois être courageuse et contacter les gens par toi-même. Souvent, s’ils te sentent motivée, ils n’hésitent pas à te donner ta chance. » Avec le confinement, elle n’a pu communiquer avec sa responsable qu’en ligne, échangeant appels et courriels. Bien qu’il fallait souvent plusieurs heures à sa supérieure pour répondre à ses questions, Ashley n’y a pas vu un obstacle à son apprentissage, bien au contraire. « J’ai eu plus de temps pour trouver les réponses par moi-même, et assimiler de nouvelles connaissances plus en profondeur. En temps normal, j’aurais fait ce type de recherches en dehors de mon temps de travail. » Le soir, après les horaires de boulot, il est souvent arrivé à la stagiaire de travailler une ou deux heures de plus pour avoir de nouvelles idées. Comme la plupart des travailleurs confinés, elle n’a cependant pas échappé aux baisses de motivation. « Si je n’avais pas de date claire et précise pour un rendu ou si je ne respectais pas ma routine, j’étais un peu noyée par les distractions. » L’isolement a également pesé sur ses relations professionnelles : pourtant sociable, ses échanges et contacts avec ses collègues sont restés relativement formels du fait de la distance. La vingtenaire n’a pas toujours osé faire part de ses problèmes et de son anxiété à ses amis, souvent aussi un peu dépassés par la situation. Tout ce temps normalement dédié aux relations sociales a donc été mis au profit du travail ou de nouvelles envies de carrière. « J’ai vu beaucoup de gens ouvrir une entreprise, et cette perspective m’a effleuré l’esprit. Pourquoi pas moi ? »

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Serge Thomann à Melbourne pour WTTJ

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