Quand la géopolitique bouleverse les carrières

Politique internationale : l'impact des crises sur les carrières

« Entre patience, inquiétude et complication professionnelle. » C’est le rythme quotidien auquel doit s’adapter Yves (1), professionnel dans l’industrie du pétrole, depuis qu’il a choisi d’exercer son métier en tant que freelance. Dépendant d’une politique mondiale influant sur son secteur d’activité, ses déplacements mais aussi sa sécurité, il voit, comme de nombreux·ses travailleurs·euses, sa carrière impactée par les décisions des différents gouvernements. Quel rôle cela joue-t-il dans l’évolution professionnelle ? Comment coupler vie de famille et carrière dans un contexte incertain ? S’expatrier d’un pays en guerre, en laissant une partie de sa vie derrière soi, peut-il jouer sur son quotidien pro ? Alors que ces questions sont, depuis un mois, mises en lumière par la guerre en Ukraine, retour sur les différentes expériences de plusieurs travailleurs·ses.

Bowe (1), avocate dans une grande entreprise à Berlin, a choisi de s’expatrier il y a cinq ans, laissant derrière elle sa famille en Ukraine. « Quand on envisage son avenir, on pense au présent, en tenant en compte des conditions politiques et militaires, mais sans jamais penser que cela peut prendre une tournure dramatique » détaille celle qui faisait régulièrement les trajets entre l’Allemagne et l’Ukraine pour maintenir un lien avec sa famille. Mais du jour au lendemain, le 24 février dernier, la jeune femme de 32 ans a vu les frontières se fermer, et surtout sa famille bloquée et en danger. Entre peur et incertitude, Bowe vit désormais au rythme des nouvelles, mais doit malgré tout poursuivre sa vie professionnelle dans un pays loin de la guerre ukrainienne : « En Allemagne, les médias partagent les nouvelles, mais le pays n’est pas en guerre et il est donc parfois compliqué pour les personnes de mesurer l’ampleur de la situation. »

Parmi les 3,5 millions de français établis à l’étranger, Yves, freelance dans l’industrie du pétrole expatrié en Chine et voyageant régulièrement pour différentes missions, exerce dans une industrie largement impactée par la politique mondiale : « La guerre entre l’Iran et l’Irak de 1980 à 1988, le choc pétrolier de 2008, et encore aujourd’hui les situations tendues dans des pays comme le Brésil ou la Colombie. » S’il a réussi à exercer malgré les contextes complexes pendant plus de 20 ans, une crise a complètement bousculé son quotidien : celle du Covid. La maladie étant apparue en Chine en novembre 2019, Yves et sa famille avaient quitté le pays pour passer les fêtes de fin d’année en France et à Taiwan. Seulement, le gouvernement a pris la décision d’annuler certains visas, bloquant ainsi des milliers de Français résidant en Chine dans d’autres pays.

« J’essaye d’être efficace, et de ne manquer aucun jour de travail. Mais qu’en est-il si demain je dois retourner près de ma famille, ou m’en occuper si quelqu’un est blessé ? » - Bowe, avocate Ukrainienne

Pour Robert (1), Britannique et artisan indépendant de 60 ans, la stabilité est revenue après des années d’incertitudes. « Lorsque les débats autour du Brexit (les premières annonces du premier ministre de l’époque, David Cameron, remontent à février 2016, ndlr) ont commencé à éclore en Angleterre, je vivais et travaillais en France. Alors évidemment je n’avais pas les mêmes sons de cloche ni les ressentis sur place. » C’est en juin 2016 qu’il réalise l’ampleur du projet de son pays d’origine, mais surtout qu’il réfléchit à deux fois à son avenir. « Je savais que vivre en Angleterre deviendrait plus cher, mais je craignais qu’il y ait subitement davantage de taxation sur les britanniques résidant dans un pays européen. » A l’inverse de 1,3 million d’Anglais ayant décidé de quitter le territoire, Robert décide donc de retourner en Angleterre, comme seulement 12 300 Britanniques. « Mon business marchait bien en France, mais je ne savais pas où cette situation politique allait menée. J’ai dû faire un choix, qui m’a finalement coûté cher. »

L’évolution professionnelle remise à plus tard

Dans une étude CoachHub datée de la fin 2021, on apprend à quel point les situations d’incertitude pèsent sur les travailleurs et travailleuses, impactant leur psychologie (avec une augmentation du pessimisme, de l’anxiété et de la dépression) mais également leur implication et productivité au travail. Ainsi, lorsque Bowe s’est récemment vue offrir une évolution de poste, la jeune juriste n’aurait jamais pensé la refuser pour cause de guerre dans son pays d’origine : « Cela allait me demander un investissement de temps que je ne peux pas accorder à l’entreprise en ce moment. » Elle explique la difficulté d’une situation où l’incertitude du lendemain est paralysante : « J’essaye d’être efficace, et de ne manquer aucun jour de travail. Mais qu’en est-il si demain je dois retourner près de ma famille, ou m’en occuper si quelqu’un est blessé ? »

Si certains métiers s’adaptent à la majorité des situations politiques mondiales, comme celui d’Yves par exemple - « lorsqu’un projet se met sur pause, un autre se relance ailleurs, il y a une balance grâce à la compétitivité du marché » - le type de statut peut lui, s’avérer être un vrai point négatif. Yves souligne ainsi la différence entre être salarié et freelance. « Quand on travaille en tant que salarié, c’est l’entreprise qui s’adapte, quand on est indépendant, on prend tout à son compte, les conséquences aussi. » Comme 72% de freelances interrogés par Malt, le travailleur de 51 ans a perdu une mission à cause de la crise du Covid, et bien plus puisqu’il est resté un an sans aucun travail. « Mes missions étaient principalement en Asie, et impossibles à réaliser en télétravail, avec les vols supprimés, les tests, les quarantaines et les visas caducs, je me suis retrouvé simplement bloqué en France. » Si Yves affirme que la patience est la seule clé, il a également dû revoir la zone sur laquelle exercer son métier et sa prospection clients, pour faire repartir son business.

Lire aussi dans notre rubrique : Workers

Tenir une deadline : comment s'organiser pour éviter les sueurs froides ?

S’adapter… ou se reconvertir ?

Pour rebondir à l’après Brexit, et faire repartir son business, Robert a lui fait preuve de persévérance, en vain : « En 20 ans, le marché avait complètement changé, je me suis retrouvé noyé dans la concurrence. » Pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille, il a dû se rapprocher de son ancien employeur pour un emploi saisonnier « sans ça, je restais sans activité, c’était impossible. » Mais après cinq années passées entre la France et l’Angleterre, l’artisan indépendant a finalement décidé de revenir en France, fatigué de ne pouvoir exercer son travail dans son pays d’origine. « En revenant, j’ai vu que ma clientèle était toujours présente et en demande. Le seul point compliqué aujourd’hui suite au Brexit ce sont les démarches administratives, plus longues et difficiles. »

Bien que toutes ces contraintes liées à des métiers impactés par les situations politiques mondiales puissent soulever la question de la reconversion, certains, comme Yves, ne l’envisage pas : « J’aime mon métier, avec ses avantages et ses inconvénients, et je ne me vois pas changer aujourd’hui pour quelque chose d’autre. » Même après une année difficile liée à la crise du Covid, Yves n’a pas changé son point de vue, comme la plupart des Français selon une étude de Nouvelle Vie Pro. Si 60% des personnes interrogées considèrent que cette pandémie a impacté leur vie professionnelle, 47% d’entre eux n’envisagent pas de changer de métier, soit le même chiffre qu’avant crise. Même si pour sa part, Yves avoue qu’après un an sans revenu, il a dû penser une autre forme de business pour générer une rentrée d’argent plus sûre : « On a repensé notre structure professionnelle. On ne peut pas se permettre de creuser dans la trésorerie à chaque crise, alors on anticipe. »

Si l’adaptation et la patience sont les clés pour faire face à l’incertitude imposée par les différentes situations politiques mondiales, certaines crises sont sans précédent et bousculent les vies de certains travailleurs, peu préparés, ni armés pour faire face. Impact sur l’économie, l’évolution de carrière, l’équilibre vie privée, vie professionnelle ou encore sur la productivité, il est difficile de prévoir ce que seront les dommages collatéraux sur le monde de l’emploi de cette crise ukraino-russe. En France, le Cabinet Asterès estime tout de même que près de 200 000 emplois du secteur privé pourraient disparaître, et qu’une perte de 1,5% de productivité serait à attendre.

(1) Les prénoms ont été modifiés

Article édité par Clémence Lesacq ; Photo Thomas Decamps pour WTTJ

  • Ajouter aux favoris
  • Partager sur Twitter
  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Linkedin

Pour aller plus loin

Les derniers articles

Suivez-nous !

Chaque semaine dans votre boite mail, un condensé de conseils et de nouvelles entreprises qui recrutent.

Vous pouvez vous désabonner à tout moment. On n'est pas susceptibles, promis. Pour en savoir plus sur notre politique de protection des données, cliquez-ici

Et sur nos réseaux sociaux :