Celle qui cachait sa grossesse au travail

Celle qui cachait sa grossesse au travail
Un article de notre expert.e

Automne 2020, nous sommes de nouveau confiné.es. Comme tous les jours de la semaine, je suis en télétravail, face à mon écran Zoom. Sauf que cette fois, au beau milieu de la réunion, je coupe subitement le son et la caméra et disparais sans rien dire. J’ai la nausée. Non pas que l’objet des discussions me rende malade, je suis enceinte de quelques semaines.
J’aurais pu entamer cette chronique sur la parentalité de manière plus glamour j’en conviens. Mais, ce qui m’intéresse sur la manière de concilier travail et grossesse ce n’est pas ce qu’on dit, mais justement ce qu’on ne dit pas.

La grande majorité des femmes travaille pendant leur grossesse. En 2015, près de 580 000 enfants sont nés de mères actives. En règle générale, la conciliation avec le travail se passe bien, « la grossesse n’est pas une maladie » n’est-ce pas ? Malgré tout, des marges de progression existent pour faciliter le dialogue, et ainsi à la fois favoriser le maintien des femmes dans l’emploi et leur permettre de mieux vivre cette étape de leur vie au travail.

La crainte de la « mise au placard »

Je suis freelance depuis 2 ans. N’ayant plus d’équipe fixe, je n’ai pas pu mettre une collègue de bureau dans la confidence lorsque j’ai appris la nouvelle. Quand au bout de 3 mois, je me suis enfin confiée à une autre free, son premier réflexe a été de me conseiller : « Surtout ne dis rien à tes clients, préviens-les le plus tard possible ! » L’intention était bonne, après tout, mon état ne les regardait pas et n’avait pas à influencer nos futures relations. En tant que travailleuse indépendante, on craint d’être écartée de certains projets et de perdre des missions si l’on annonce d’emblée qu’on sera absente 4 mois. Cette crainte n’affecte pas seulement les freelances, les salariées aussi ne sont pas toujours à l’aise avec le fait d’annoncer leur grossesse à leur employeur ou à leur manager.

D’un point de vue légal, rien n’oblige une femme à déclarer sa grossesse avant de partir en congé maternité, soit en théorie 6 semaines avant la date d’arrivée de bébé. Dans les faits, 32% le font à 2 mois, 50% à 3 mois. Et en réalité, cela vaut mieux puisque des dispositions existent pour protéger les salariées du licenciement, mais surtout pour procéder à des aménagements de poste, d’horaires ou de charge de travail.
Les femmes elles-mêmes sont parfois réticentes à en parler ouvertement. Dans mon entourage, il y a celles qui craignent pour leur carrière : si je m’absente 4 mois, ne vais-je pas passer à côté d’un projet décisif ou d’un poste ? Celles qui se mettent la pression sur la continuité de l’activité de leur service ou entreprise : comment vont-ils faire sans moi ? Celles encore qui ne coupent pas vraiment pendant leur congé maternité (par choix ou non d’ailleurs) et qui continuent, entre deux biberons ou tétées, de répondre aux mails…

Ces craintes sont-elles encore légitimes ? À l’ère des « chief happiness officer » et de l’intérêt croissant pour le bien-être au travail, on pourrait penser que la maternité n’est plus un frein à la carrière des femmes. Erreur…L’avocate féministe Elise Fabing confirme : « Je traite de nombreux dossiers de discriminations liées à la maternité. La “mise au placard” au retour du congé maternité n’est pas une vue de l’esprit ! » En théorie, la loi prévoit que la salariée retrouve son poste ou un poste équivalent à son retour. Pourtant, il arrive encore que certaines soient mises à l’écart ou qu’une promotion leur échappe parce qu’elles sont devenues mères. Certaines subissent même du harcèlement. « On fait tout pour les dégoûter : on leur confie des tâches d’exécutantes, on leur cale des réunions systématiquement à 19h… », raconte Elise Fabing. L’avocate, qui milite pour que les femmes connaissent leurs droits et osent dénoncer les discriminations et abus, insiste : « Le début de la maternité est une période d’extrême vulnérabilité personnelle et donc professionnelle. La mise au placard peut s’avérer destructrice dans une période où on a besoin de réassurance. »

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Pourquoi le silence en entreprise a tout faux

Toutes les grossesses ne se finissent pas par un contentieux, fort heureusement. Pourtant, le fait que les femmes redoutent de travailler tout en étant enceintes – (45% des moins de 40 ans tout de même, selon un sondage de 2015 par Odoxa pour la Fondation PremUp) – prouvent qu’il y a encore des progrès à faire. À commencer par le dialogue instauré autour de cet heureux événement. De vous à moi, laquelle a déjà bénéficié de tels conseils et informations de la bouche de son employeur ? Vous-même, avez pris le temps d’en parler avec vos équipes ? Une étude de l’ANACT de 2017 démontre que les femmes méconnaissent ainsi leurs droits, d’autant plus que la grossesse au travail est souvent gérée comme un « aléa » individuel et non pas dans une logique d’organisation collective.

Dans certains secteurs, comme la grande distribution, les métiers de la santé ou les services à la personne notamment (occupés à 87% par des femmes), les femmes enceintes sont exposées à des risques accrus. Port de charges lourdes, station debout prolongée, travail de nuit… sont autant de bonnes raisons pour ces travailleuses de pouvoir bénéficier d’aménagements de poste, pour préserver leur santé. Mais en pratique, peu y ont recours par manque d’informations. Si bien que les femmes préfèrent prendre leurs dispositions elles-mêmes et les arrêts maladies précoces sont nombreux.

Tous secteurs confondus, deux-tiers des salariées enceintes s’arrêtent plus tôt que prévu. Ce qui prouve que les congés dits « pathologiques » sont souvent liés, en réalité, à des problématiques d’organisation du travail, et de prise en compte du « facteur grossesse ». La faute (une fois encore) à la culture du présentéisme très présente en France, qui pousse certaines femmes à endosser le fameux rôle de la « warrior ». « Dans mon ancien boulot, à Paris, c’était presque un défi pour les femmes d’aller au bureau en vélo à 8 mois de grossesse, il fallait montrer que t’étais en pleine forme et ne surtout pas paraître fatiguée ! », me confiait récemment Camille, l’une de mes proches. Certaines autres femmes de mon entourage, enceintes en 2020, m’ont même glissé que le confinement avait du bon, au sens où il les avait préservées de cette « comédie sociale du bureau où il faut toujours être à fond ». Une aberration qui conduit de nombreuses femmes enceintes au silence, à minimiser voire à cacher leur état de fatigue ou de stress.

Un silence qui pénalise aussi celles dont le désir de grossesse est empêché. Nombreux sont notamment les couples en procédure de PMA qui vivent ce parcours du combattant sans en parler au travail. Or, une FIV est rythmée par les nombreux rendez-vous à l’hôpital pour la stimulation hormonale, les ponctions, les opérations…. le tout à des horaires contraints. Ça a été le cas de mon amie Audrey, 36 ans, aujourd’hui enceinte après avoir passé 6 ans en PMA : « Je n’ai jamais osé dire à mon employeur que je n’arrivais pas à avoir d’enfant, c’était un mélange de honte et de sentiment d’échec. » Le désir de maternité est un sujet hautement intime : on peut aisément se dire que ce ne sont pas les oignons de son patron ou manager. Mais, en pratique, la conciliation est parfois compliquée : « Quand j’arrivais en retard au bureau parce que je devais être à l’hôpital à 6h du matin, je mentais à mon chef ou je posais des congés. Bref, je me débrouillais. Mais toutes les femmes ne disposent pas de cette latitude. »

Difficile en effet pour une institutrice qui doit ouvrir sa classe à 8h30 ou pour une caissière d’être sur le pont à 8h après avoir passé 2h au CHU. Le droit du travail prévoit des autorisations d’absence pour les actes médicaux nécessaires, mais encore faut-il que les salarié.es osent en parler à leur manager. « Je n’ai jamais rencontré aucune fille en PMA qui en avait parlé à son employeur. Socialement, le sujet est encore tabou », souffle Audrey. PMA, fausse couche, adoption… lorsque la maternité n’est pas associée à un événement heureux ou comme répondant à l’ordre « naturel » des choses, c’est silence radio : « Les femmes gardent leur maternité pour elles, c’est considéré comme privé et en aucun cas comme un sujet social. »

La bonne pratique… pour délier les langues

Alors que faire ? Dans la majorité des cas, la grossesse est tout à fait compatible avec le travail. Le soutien managérial et collectif fait alors toute la différence. Le fait d’accueillir la grossesse comme un événement normal (et non comme un aléa entravant la productivité !), de discuter ouvertement avec la salariée des aménagements possibles en termes d’horaires, d’anticiper les impacts avec l’équipe et de préparer le retour de congé maternité est déjà un bon premier pas.

Certaines entreprises l’ont bien compris et déploient des mesures concrètes pour faciliter la vie des femmes enceintes et des jeunes parents. Dans certains secteurs, c’est même devenu un enjeu de « marque employeur ». Au sein du cabinet de conseil Utopies, par exemple, les salariées sont libres d’avoir recours au télétravail quand elles le souhaitent (on parle ici hors période de pandémie !). « On fait également attention aux petits détails qui n’en sont pas : le poids des ordinateurs, la fréquence des déplacements… », ajoute Anaïs Denoits, directrice associée en charge des ressources humaines. L’entreprise octroie également un « congé PMA » aux salariées (et au second parent) qui se sont confiées à leur manager : « On fait tout pour réduire leur stress et nous pratiquons une tolérance absolue sur les absences liées aux rendez-vous médicaux. »

Cela donnerait presque envie de redevenir salariée. En attendant, je vais profiter de ma situation de freelance pour faire une sieste à 15h, sans subir le haussement de sourcil interrogateur des voisins d’open space.

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