« J'ai été viré au bout de 2 jours car “j’allais trop aux toilettes” »

« On m'a viré après de 2 jours car j’allais trop aux toilettes »

Dans chacun de nos articles « Confidences », nous donnons la parole à une personne anonyme qui revient sans langue de bois sur une histoire marquante vécue au travail. Un témoignage subjectif dans lequel certains d’entre vous pourront (peut-être) se reconnaître, mais qui aussi questionne le monde du travail. Dans cet article, vous découvrirez l’histoire de Tristan (1), 24 ans, qui s’est fait licencier de son entreprise pour une sombre histoire de pause pipi.


En 2021, quand j’ai entendu dire qu’aux États-Unis des employés devaient uriner dans des bouteilles pour tenir la cadence de production, je me suis dit : « Ouf, au moins, une telle chose ne pourrait jamais arriver en France ».
Impossible à ce moment-là d’imaginer qu’un jour ma vessie me poserait problème au travail. Et pourtant, moins d’un an plus tard, je me suis fait virer de ma nouvelle entreprise au bout de deux jours parce que « j’allais trop souvent aux toilettes ». Croyez-le ou non, ça ne m’a même pas dégoûté du monde du travail !

Premier avertissement

Remontons le fil de l’histoire. Après six mois d’intense recherche d’emploi, je trouve une mission d’intérim de quatre mois à partir de janvier. Je suis heureux de remettre le pied à l’étrier et comme on me fait miroiter un CDI à la sortie, je suis bien déterminé à faire mes preuves. Je découvre le gigantesque hub Europe de cette entreprise japonaise, mes collègues expatriés qui ne parlent pas vraiment français, ainsi que mon nouveau N+1 (qui lui est français), que nous appellerons Blaise.

Je dois avouer que ce dernier ne m’a pas fait très bonne impression lors de notre première rencontre, en entretien téléphonique. Enfin, si on peut appeler ça un entretien ! D’après ce que j’ai compris, je ne devais pas « mériter » une vraie place dans son agenda puisqu’il avait calé notre rendez-vous sur son trajet de retour du bureau. Entre deux feux rouges et un coup de klaxonne, il m’avait à peine écouté, ne répondait pas à mes questions et laissait de gros blancs gênants. Le quarantenaire ne respirait pas la joie de vivre, mais je me disais qu’en grattant un peu, j’apprendrais à ne pas le détester. Et si pour beaucoup, cet entretien aurait pu être un “red flag”, j’ai quand même décidé d’accepter le poste. Pourquoi ? Parce que l’intérim m’offre un filet de sécurité ou plutôt une porte de sortie à tout moment. Un des rares avantages de ce statut, c’est qu’il permet de partir quand on veut.

Mes premiers pas dans l’entreprise ne me rassurent pas au sujet de Blaise. Le grand mince est assez froid et au moment de la pause-déjeuner, il ne m’indique pas où je peux aller manger et ne me propose pas de déjeuner ensemble. Je suis livré à moi-même, mais bon, les premiers jours, c’est souvent comme ça, n’est-ce pas ?

Vers 17h30, alors que je m’apprête à partir, Blaise m’interpelle. Voilà à peu près la tournure que la discussion prend :

  • Blaise : « Hey, comment s’est passée ta journée ?
  • Bien ! Les sujets sur lesquels je travaille m’intéressent beaucoup ! (Et c’est vrai en plus !)
  • Ah, d’accord. Je te demande ça parce que j’ai vu que tu allais souvent aux toilettes… ?
  • Comment ça ?
  • Tu y es allé au moins cinq fois aujourd’hui… »

Sans réfléchir, je réponds du tac au tac en souriant sous le masque :

  • « Je bois beaucoup d’eau et de thé alors il faut bien que j’aille aux toilettes de temps en temps, je ne suis pas un chameau…
  • … Ok pas de problème. Bonne soirée ! »

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Micromanagement de la vessie

Je tourne les talons, me dirige vers la sortie - de cet enfer - et je réalise à quel point ces trente dernières secondes étaient absurdes. Plus absurdes que quand Manuel Valls, Dieudonné et Francis Lalanne se sont affrontés tous les trois aux législatives en 2017. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’il vient de m’arriver. Alors dans ma voiture, je commence à refaire le fil de ma journée. OK, je bois beaucoup d’eau. Ok, je trimballe ma gourde d’un litre partout. OK, je fais pipi cinq fois par jour. Mais je fais généralement mon affaire en deux minutes et basta ! Il n’y a aucune raison de me remettre en question : n’ayant aucun ami, je n’ai pris aucune autre pause, je ne fume pas, je n’ai même pas pris de pause café… Et puis c’est quand même anormal de se demander si on abuse d’un besoin vital !

Quand je raconte cette histoire à mes amis, ils me disent que ce fameux Blaise ne doit pas avoir grand-chose à foutre pour passer son temps à compter mes allers-retours aux toilettes… Le soir même, mon père me dit : « Appelle l’agence d’intérim, et n’y retourne pas. » Je ne l’écoute pas : « Je suis payé, j’y vais. » De toute façon, mon conseiller d’intérim est parti en vacances pour deux semaines.

Le lendemain, je me pointe au travail, pas hyper serein. J’y vais mollo sur l’eau. Je vais au petit coin qu’en cas de vessie pleine à craquer ou je profite des moments où Blaise s’absente pour m’y infiltrer en mode James Bond. À la pause-déjeuner, l’ambiance est effroyablement studieuse. Alors que mes collègues mangent tout en continuant à travailler, je prends 20 minutes pour avaler mon sandwich à mon bureau en parcourant Reddit sur mon téléphone. Et puisque Blaise a toujours quelque chose à redire lorsqu’il s’agit d’assouvir un besoin vital, il me lance : « Je sais que c’est ta pause, mais fais gaffe avec ton téléphone car avec deux autres intérimaires ça a clashé parce qu’ils l’utilisaient trop… Je te préviens juste. » Me prévenir que tu es un tyran ?

L’ambiance de l’entreprise est pesante. Dans l’open space, tout le monde travaille sans relâche. Les seuls bruits qui viennent rompre le silence sont les cliquetis des claviers et des souris. Pas un seul moment de convivialité. Je me dis que je ne suis pas encore habitué à la culture d’entreprise japonaise, mais la personne à laquelle je m’habitue le moins - Blaise - est français. Impossible de suspecter un quelconque écart culturel à l’origine de nos malentendus. Cerise sur le gâteau : dans l’après-midi, Blaise passe me voir à min bureau pour me convoquer à 17h. Ça pue.

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La goutte d’eau

À l’heure fatidique, je me dirige vers la petite salle de réunion isolée, les mains moites. Les flashbacks de mon dernier licenciement me reviennent à l’esprit. En 2021, ma précédente entreprise s’était séparée de moi à cause du covid, faute de missions. Depuis, retrouver une stabilité pro est mon principal objectif. Je rêve de pouvoir prendre mon indépendance, d’avoir mon chez moi… Mais je sens que tout part en fumée, une fois de plus.

Blaise me sonde de nouveau sur ma journée :

  • « Ça se passe bien. Par contre, je n’ai pas vraiment compris la réflexion que tu m’as faite sur mes pauses hier. C’est quand même normal d’aller aux toilettes, non ? J’ai trouvé que cette remarque n’avait pas vraiment sa place au travail…
  • Ah bon ? Puisque tu en parles, je trouve que tu es encore allé aux toilettes un peu trop souvent aujourd’hui… Normalement quand on vient d’arriver dans une entreprise, on fait profil bas. »

Le bonhomme fait une fixette, et moi, je suis mortifié. En gardant mon calme, je souligne que ce n’est pas normal de chronométrer mes heures de travail à ce point, ce à quoi il répond qu’avec toutes mes erreurs, c’est-à-dire aller aux toilettes et utiliser mon téléphone (sur la pause déj’, je le rappelle), il est impossible pour lui de me faire confiance en télétravail. Sous mon masque, je suis bouche bée.

Et dès qu’il est à court d’arguments, il mentionne un nouveau problème sorti de derrière les fagots. Il me reproche mon « manque de curiosité ». En cause ? « Ce matin, je t’ai montré deux versions d’un plan et tu ne m’as même pas demandé pourquoi il y en avait deux. » Il a l’air d’avoir oublié toutes les questions que je lui ai posées dans la journée ou ma formation express et complètement proactive sur de nouveaux logiciels… J’essaye de discuter avec lui, mais je réalise assez rapidement que je fais face à un mur (de prison qui plus est). Puis la petite phrase tant attendue sort de sa bouche : « On ne va pas pouvoir continuer ensemble ». Pendant une bonne vingtaine de secondes, on se regarde les yeux dans les yeux sans rien dire. Peut-être que j’attends qu’il ajoute quelque chose, genre « c’est une caméra cachée ! », mais non. Notre relation se termine comme elle a commencé : par un énorme vent.

Furieux, je range mes affaires, je remballe ma gourde d’un litre, la grande coupable de cette affaire. Je ne fais que répéter : « Je n’ai jamais vu ça ! », « j’y crois pas ! » Blaise me raccompagne jusqu’à la sortie et me souhaite « bonne continuation ». Il me vire parce que je fais trop souvent pipi, et me souhaite « bonne continuation » ? C’est absurde !

Vengeance vs sagesse

Je ne nie pas que j’ai longtemps réfléchi à une vengeance. Parce que se faire virer, c’est déjà assez humiliant, mais imaginez donc quand le motif implique un mot aussi puéril que pipi. Si Blaise m’avait sommé de revenir le lendemain pour boucler mes tâches, je crois que j’aurais déposé une bouteille remplie d’un liquide couleur jus de pomme sur son bureau… Mes potes m’ont aussi suggéré d’employer la technique du “disque de pisse” pour accomplir ma vengeance (vous ferez vos petites recherches sur Internet). Mais finalement, j’ai passé l’éponge. Si j’avais passé un mois à travailler avec ce manager toxique, ça aurait certainement commencé à me picoter (dans tout le corps, du coup). Mais quand je fais le bilan, je me suis quand même fait 222 euros en deux jours, j’ai une bonne histoire à raconter et seulement perdu un peu d’estime de moi. Et encore ! Cet événement atteint de tels sommets d’irrationalité que je ne me remets pas trop en question… Même le conseiller de mon agence d’intérim m’a avoué qu’il n’avait jamais entendu un tel truc en cinq ans. D’ailleurs, ça a achevé de me convaincre que le statut d’intérim était vraiment terrible. Être malmené par des entreprises qui ont le pouvoir de nous jeter comme des vieux cotons du jour au lendemain, je n’en veux plus.

À peine quelques semaines après mon licenciement, j’ai signé un nouveau contrat en CDD dans une PME et… tout se passe très bien. Ils sont très contents de mon travail et j’ai même le droit d’aller aux toilettes quand je veux. Je ne sais pas si je suis naïf, mais ce qui m’est arrivé ne m’a pas dégoûté du monde professionnel. Ce n’est pas comme si j’avais bossé 40 ans dans la même entreprise et qu’on me jetait du jour au lendemain comme une chaussette puante. J’aime croire que cette anecdote relève de l’extraordinaire (dans le sens littéral du terme) et qu’elle n’est pas représentative du monde du travail. Je n’en veux même pas à cette entreprise qui n’est pas pourrie jusqu’à l’os. Juste à ce manager. Finalement, la seule conclusion que je tire de cette histoire, c’est qu’il y a des cons partout, mais qu’il faut passer outre. Et ne jamais oublier de boire beaucoup d’eau !

(1) Le prénom a été modifié
Article édité par Romane Ganneval
Photo de Thomas Decamps

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