Bien vivre le reconfinement : l'expérience d'un sous-marinier

Bien vivre le reconfinement : l'expérience d'un sous-marinier

L’enfermement, Christophe Deldique le connaît bien et l’a même choisi. Officier missilier embarqué dans des sous-marins nucléaires entre 1992 et 2002, il partait régulièrement en mission de huit semaines sans pouvoir communiquer avec l’extérieur. Dans sa cabine 2m2, il a apparis à s’adapter à un confinement extrême tout en restant opérationnel et productif. Alors que la France se retrouve confinée pour la deuxième fois cette année, il nous livre quelques conseils pour traverser au mieux cette période.

En 1992, vous embarquez pour une première mission de trois semaines, quelles ont été vos premières réactions ?

J’ai embarqué à Lorient dans La Sirène, un petit navire diesel qui a depuis été retiré du service actif. Le sous-marin faisait 50 mètres de long et 6 mètres de diamètre, pour un équipage de 50 personnes. Tout de suite, je me suis senti enfermé, oppressé. Chacun avait un espace personnel de 2m2 habitable et nous avions un peu moins de deux litres d’eau chaque jour pour notre toilette, se laver les dents et se rafraîchir le visage. Mais finalement et contre tout attente, je me suis adapté à cet environnement en m’épanouissant intérieurement.

Il faut savoir que le processus d’intégration dans un sous-marin est unique puisque chaque marin est volontaire et nous sommes formés à tous les corps de métiers. Chacun doit être capable de comprendre et de savoir ce qu’il se passe à chaque instant dans le bateau. Nous devons compter sur tout le monde. La solidarité y est très forte, comme la notion d’équipage. Une personne qui a un problème ou qui ne se sent pas bien sera ainsi toujours bien entourée.

À quoi ressemble une journée de travail dans cet espace exigu ?

L’emploi du temps dans un sous-marin est toujours très cadencé, et c’est fondamental pour vivre dans un endroit aussi exigu ! Chaque jour, nous recevons une feuille de service qui détaille nos journées minute par minute, avec un temps pour le travail, le sport, le ménage, les repas, sans oublier les moments de récupération. Nous travaillons en suivant un système de boucle, c’est-à-dire qu’une équipe qui est sur le pont de minuit à 4 heures, sera relayée par une autre qui travaillera jusqu’à 8h du matin et ainsi de suite… Nous avons chaque jour des horaires différents. Cela nécessite de l’endurance physique, mais aussi psychologique ! L’important, c’est de ne pas avoir le temps de s’ennuyer. La perception du temps doit être la plus normale possible, sinon le stress prend le dessus.

L’important, c’est de ne pas avoir le temps de s’ennuyer. La perception du temps doit être la plus normale possible, sinon le stress prend le dessus.

Quel est le premier conseil que vous donneriez à une personne qui a du mal à vivre ce deuxième confinement ?

Pour éviter que la situation ne soit trop pesante, il faut que le programme de chaque journée soit le plus complet et rythmé possible. Même si cela n’est ni drôle ni évident, on doit se lever, manger, se laver, téléphoner à ses proches, faire notre séance de yoga… à heure fixe ! En revanche, pas la peine de se projeter au-delà de cinq jours parce que plus on projette dans le futur, plus la notion de temps se dilate. On ne le perçoit plus convenablement. Par exemple, si on se dit qu’on fera telle tâche « plus tard», qu’est-ce-que cela veut dire exactement : qu’on la fera dans une semaine, dans un mois, dans un an ? Personne ne le sait, vous non plus.

Pas la peine de se projeter au-delà de cinq jours parce que plus on projette dans le futur, plus la notion de temps se dilate

Si vous télétravaillez en ce moment, sachez que plus vous respectez un rythme dense et régulier plus vous gagnez en concentration et en productivité. Dites-vous par exemple que pendant cette heure-là vous répondez à vos mails, une autre heure peut être dédiée à la comptabilité et ainsi de suite. Pour vous aidez et si votre lieu d’habitation est restreint, je vous conseille également de réorganiser un peu l’espace avec un endroit dédié aux repas, un autre pour le sport, pour le travail… Chaque coin sera ainsi associé à une interaction et à un temps précis de la journée. Cela évite de s’éparpiller. Sur ce point, je conseille également aux managers et aux employeurs de continuer à faire des points réguliers en petits groupes et à donner des feuilles de route détaillées aux équipes pour qu’elles restent performantes à distance.

Si votre lieu d’habitation est restreint, je vous conseille également de réorganiser un peu l’espace. […] Chaque coin sera ainsi associé à une interaction et à un temps précis de la journée.

Pourquoi tant de personnes paniquent ou tentent de déroger au confinement sanitaire ?

L’annonce d’un deuxième confinement a généré beaucoup de stress parce que tout le monde sait que cette période va durer. Mais combien de temps ? Nous n’en savons rien et être dans l’expectative est anxiogène. Je me souviens quand je partais pour une mission de huit semaines en sous-marin, même si cela était long, dur, mon esprit, comme ceux de mes collègues s’y adaptait. On gardait tous la date de retour en tête et cela nous permettait d’avancer.

Concernant l’épisode sanitaire que nous traversons, je pense qu’il aurait fallu tout de suite annoncer un confinement plus long pour le raccourcir si la crise était maîtrisée plus vite que prévue. Cela nous aurait permit de mieux accepter la situation.

Comment éviter de céder à la panique ?

Pour pallier le stress et l’énervement, je vous conseille de penser à la noblesse de notre mission : nous devons être enfermés pour sauver nos proches, les personnels soignants… Dans un sous-marin, c’est pareil. Quand on embarque, c’est pour une raison stratégique : on défend les intérêts du pays. On ne reste pas enfermé dans une caisse métallique à 200 mètres sous l’eau pour rien !

Pour pallier le stress et l’énervement provoqué par le confinement, je vous conseille de penser à la noblesse de notre mission

Aussi, il faut se dire qu’on sortira tous plus fort de cette épreuve. Aujourd’hui, quand je traverse un moment difficile, je me dis que j’ai réussi à vivre dans des conditions spartiates pendant des semaines en adoptant un bon mental. La preuve que je peux tenir.

Nous l’avons déjà vu, l’enfermement peut nous mettre à bout psychologiquement et favoriser les conflits. Comment les désamorce-t-on en mission ?

Dans un sous-marin comme dans l’armée, nous prenons beaucoup sur nous. Mais si nous sommes sans arrêt dans la discussion et dans l’écoute, ce n’est pas toujours suffisant. Une personne qui n’arrive pas à gérer son énervement doit s’isoler jusqu’à ce qu’elle retrouve son calme. C’est une sorte de confinement dans le confinement.

Je me souviens d’une situation particulièrement tendue en 1994. Nous étions sur un tout petit sous-marin en direction de la mer du Nord. Le commandant a fait une petit remarque à mon second qui était en charge des tracés maritimes “ça serait bien d’être un petit plus rigoureux et de ne pas aller trop vite. ” Alors que ce n’était pas son tempérament, mon adjoint a littéralement explosé sans pouvoir se maîtriser, il voulait se battre avec le commandant. On s’est mis à quatre pour le maîtriser et et on l’a ramené à sa chambre. Pendant une heure on est restés près de lui : il a ainsi pu sortir toute sa colère, puis s’est endormi. Après coup, on a appris qu’il avait amené sa fille aux urgences juste avant d’embarquer, et qu’il était inquiet. À la première escale, on l’a débarqué. Tout ça pour vous dire qu’il y a toujours une raison pour qu’une personne soit en colère ou recherche le conflit, alors, pour apaiser une situation, il faut absolument trouver la source de son mal être.

Il y a toujours une raison pour qu’une personne soit en colère ou recherche le conflit, alors, pour apaiser une situation il faut absolument trouver la source de son mal être

C’est aussi pour cette raison que l’espace personnel est si important. Mais dans un espace exigu, comment garantir son intimité ?

C’est compliqué ! Disons que nous nous retrouvons avec nous-même seulement quand on tire les rideaux de notre couchette. C’est très sommaire. Après, on fait attention à l’intimité de chacun, personne ne se promène jamais nu et les douches sont prises à tour de rôle pour ne pas gêner les autres. Je pense que le confinement à la maison est de ce point de vue plus simple à gérer.

Dans un sous-marin, on connaît la place essentielle du cuisinier. Pour mieux vivre le confinement quelle doit être la place des repas pendant ce reconfinement ?

Manger, c’est le premier besoin de l’homme. Et bien manger, c’est fondamental quand on est enfermé. On prend entre trois et cinq kilos au cours d’une mission dans un sous-marin, c’est normal. Il faut absolument manger ce que l’on aime dans cette situation et que la nourriture ait du goût. Attention toutefois à ne pas confondre “gras” et “savoureux “! C’est pour cela que nous avons parmi les meilleurs cuisiniers du pays dans les sous-marins. Il faut être doué et extrêmement créatif pour être capable de réaliser d’excellents repas pour un grand nombre de personnes, dans un espace clos et exigu. Pas étonnant qu’ils terminent généralement leur carrière dans les cuisines des ministères.

Chez soi, on a rarement un cuisinier à domicile, donc, il faut se forcer un peu même lorsqu’on est seul. Cela s’inscrit dans une hygiène de vie globale : ce n’est pas parce que je reste à la maison que je ne dois pas me laver chaque jour, m’habiller comme si j’allais au travail ou que j’oublie de faire du sport.

Le sport est d’ailleurs reconnu comme un remède anti-déprime. Comment fait-on pour se dépenser dans un sous-marin nucléaire où la surface habitable est d’environ 260 m2 pour 110 personnes ?

Les sous-marins sont équipés en rameurs et de vélos de course. Quand on a un moment de doute, de déprime, nous faisons du sport jusqu’à ressentir une fatigue physique intense. Seule cette fatigue là casse le stress et la déprime. C’est pour ça qu’il faut en prévoir le plus souvent possible lors d’un confinement. Et arrêtez de culpabiliser : ce n’est pas parce que vous passez toute la journée derrière votre écran d’ordinateur que vous êtes plus performant, c’est même le contraire.

Arrêtez de culpabiliser : ce n’est pas parce que vous passez toute la journée derrière votre écran d’ordinateur que vous êtes plus performant, c’est même le contraire.

Donc si on s’organise convenablement et qu’on prend soin de soi, tout ira pour le mieux ?

Ce n’est malheureusement pas suffisant ! Nous sommes des êtres sociaux : dans nos gènes, il est noté que nous avons besoin d’interagir avec les autres pour être épanouis. Il faut faire attention à ce que le reconfinement n’abîme pas le lien social. Dans un sous-marin, par exemple nous n’avons pas accès à l’extérieur. Je pouvais seulement recevoir un message de mes proches de 40 mots une fois par semaine, sans pouvoir y répondre. Alors pour casser l’ennui, on organisait des réunions, on jouait à des jeux de société ou on regardait des films en petits groupes. N’hésitez pas à faire des apéros, des réunions à distance en laissant votre caméra ouverte et à appeler régulièrement vos proches.

Selon moi, il est aussi important de rappeler que la vie en confinement peut avoir certaines vertus et permet de resserrer les liens avec ses proches ou encore de créer de nouvelles relations avec ses collègues. Finalement, on se rend compte que face à une petite bête de plusieurs microns qu’est le coronavirus, nous sommes tous égaux.

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Photo d’illustration by WTTJ

Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

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