« Ce que j’ai appris de mon manager toxique, malgré tout » : ils racontent

Managers toxiques : témoignages de salariés qui en ont appris

Ils vous ont épuisé, vous les avez même peut-être haïs. Oreille désespérément distraite, personnalité intrusive, éternel insatisfait… Les profils du « mauvais manager » sont légion. Dans une situation où la relation avec le n+1 tourne au vinaigre, certains claquent la porte avec fracas. D’autres craquent en silence. De cette expérience pénible - voire toxique -, pas facile de tirer du bon. Malgré les moments d’angoisse, d’incertitude et de frustration, 5 salariés racontent pourquoi ils disent aujourd’hui « merci » au pire manager qu’ils aient croisé.

« On se croyait dans Whiplash version chuchotée, alors forcément, j’ai développé mes compétences en un temps record », Clémentine, directrice artistique

Tout ça s’annonçait sous les meilleurs auspices. Diplôme en poche, j’ai décroché un CDD dans une start-up d’artisans. Bon feeling à l’entretien, promesse d’une « famille » qui m’accompagnerait pas à pas. « Bingo ». Sauf que. D’emblée, ma fiche de poste a débordé : j’ai eu des shootings à chapeauter, la com’ à assurer et surtout, surtout, une montagne de retouches photo à faire. Alors que j’étais, grosso modo, débutante. Le tout pour que mon n+1 lâche un vague « Ok… » devant mes montages, et encore ça, c’est quand il était gentil, car le reste du temps, « ça ne valait que dalle ». C’est simple : rien n’allait. Dans l’espoir de décrocher le Graal - « Bravo ! » -, j’explosais mes horaires en travaillant jusqu’à 23h, minuit, même 1h du matin parfois. Je dînais en regardant des tutos Photoshop sur Youtube. Mes week-end y passaient. Mais rien à faire. Tout était toujours perfectible. Il fallait sans cesse que je repousse mes limites. À la Whiplash (le film de Damien Chazelle dans lequel un jeune batteur est poussé à bout par son chef d’orchestre, ndlr), mais sans les cris. Ni les yeux exorbités. Car même s’il me demandait l’impossible, mon boss était toujours dans le self control. Résultat, j’en pleurais la nuit et j’allais au travail la boule au ventre. Quand au terme de mon contrat, il m’a proposé d’être renouvelée, je suis tombée des nues. Ça frisait l’absurde. J’ai décliné, en lui expliquant qu’il m’avait fait vivre un calvaire. Là, c’est lui qui est tombé des nues.

Mais tout n’est pas noir. En sortant de l’université j’étais brouillon, tête en l’air, lunaire même. Pour répondre à ses exigences, j’ai dû m’organiser. Me discipliner. Hiérarchiser. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’After Effect, Illustrator et Lightroom n’ont plus de secrets pour moi, mais disons que je me suis fait la main. Grâce à cette pression constante, j’ai gagné en compétences en un temps-record. Ma mauvaise expérience est derrière moi mais mes acquis, eux, m’accompagneront toujours. C’est grâce à eux que j’ai décroché mon CDI actuel. Aucun doute là-dessus.

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« Devenue la femme invisible, j’ai appris à porter seule une société à bout de bras », Astrid, responsable d’audit

Je suis entrée il y a quelques années dans une start-up dédiée à la protection des données dans le secteur automobile. Pour être franche je n’y connaissais ni en RGPD, ni en bagnoles. Mais on m’avait assuré que je serai formée de A à Z. J’ai vu ça comme une opportunité. On était 3. Une directrice et un collaborateur qui, au bout d’un mois, s’est fait la malle. Non seulement ma +1 ne m’épaulait pas dans mes démarches - plan commerce, communication, accompagnement client -, mais ma charge de travail a doublé. Et le pire restait à venir. Je me suis retrouvée seule quand mon entreprise a été rachetée par une autre, le troisième mois. Ma directrice d’alors est partie, et j’ai été rattachée au directeur général. Le genre de type qui n’a jamais de temps pour vous, et qu’il ne vaut mieux pas déranger. Autonomie totale, panique absolue, solitude écrasante. Tiercé gagnant. J’ai passé des mois sans voir mon n+1 puisque aucune de mes demandes n’était « prioritaire ». Comme je n’avais ni conseils, ni recommandations, il a fallu que je prenne les choses en main. Alors j’ai passé les certifications de RGPD en autodidacte, je me suis exercée au montage vidéo, au développement d’applications… Le tout sans une once de reconnaissance, ni retours sur mon travail. J’étais invisible, alors que je portais sur mes épaules toute la charge de ma branche.

La situation est devenue tellement insupportable que je suis partie avec une rupture conventionnelle. Rétrospectivement, je réalise qu’être livrée à moi-même m’a fait découvrir des ressources insoupçonnées. En totale autonomie, je me suis transformée en vrai couteau suisse, une tout-terrain. Et puis j’ai l’impression de revenir d’outre-tombe. Qu’après être passée par là, plus rien ne peut me faire peur. Superwoman question flexibilité, quoi.

« On a lentement glissé vers un rapport mère fille qui m’a poussée à être pondérée », Anouchka, assistante acheteuse

Pour mon stage de fin d’études dans la vente en ligne, mon critère principal était la bonne ambiance. Râpé. Dès la deuxième semaine, ma relation avec ma N+1 s’est envenimée. Au lieu de me « manager », elle m’envoyait des piques et empilait les remarques acides. Le pire, c’est que dans l’open space, tout le monde était témoin et personne ne disait quoi que ce soit. C’était humiliant. J’étais devenue son punching ball. Si elle revenait d’un week-end la mine courroucée et annonçait dès 9h00 qu’elle avait « passé de sales vacances » avec son Jules, c’était moi qui trinquait. Et comme je ne pipais mot, elle prenait ses aises. Je me faisais engueuler toutes les 10 minutes. Mail « pas conforme », « manque de dynamisme »… Tout était bon pour me critiquer. Alors que je la détestais, que son timbre de voix me donnait des sueurs froides, j’élaborais des stratégies pour éviter ses foudres. La communication, l’apaisement, l’écoute. Laissant ma rancœur de côté, j’ai endossé le rôle de la mère attentive et pondérée face à une gosse qui pique des crises à longueur de journée, et qu’on a d’autre choix que de calmer. Puis j’ai craqué. Un matin, j’ai tout déballé à ma n+2 et comme par magie nos rapports se sont pacifiés.

Pour moi qui ai toujours été quelqu’un de très “rentre-dedans”, cette expérience m’a vraiment appris à prendre sur moi. Normalement, je monte au créneau en 2,5 secondes, et ça a tendance à faire un peu flipper mon entourage. À force de composer au quotidien avec une énergumène systématiquement à deux doigts d’exploser, j’ai pu développer mes capacités d’écoute, d’empathie. C’est une vraie avancée sur le plan personnel et humain. Pour peu, ma manager m’aurait convertie au bouddhisme.

« Face à une telle calamité managériale, j’ai réalisé que je voulais manager à mon tour », Melchior, manager.

C’était une stakhanoviste, une vraie. À peine entré dans la boîte d’e-learning que j’ai intégrée en tant qu’ingénieur au support technique, mes collègues m’ont mis au parfum. Notre boss ne finissait jamais avant 21h, restait connectée 24h/24h et, parce que sa vie privée se dégradait, elle attendait qu’on laisse, nous aussi, la nôtre au placard.

Elle mettait tellement d’émotions dans sa vie pro’ qu’elle avait clairement ses chouchous et ses “têtes de turcs”. Il y avait du chantage affectif, des coups bas. Tout était mélangé. Mais je faisais abstraction parce que j’aspirais à monter les échelons. Il fallait que je sois bien vu. Alors, au moment où la boîte a subi beaucoup de départs, j’ai voulu faire mes preuves en travaillant à la place d’absents. Je me suis tellement épuisé que mon médecin m’a arrêté une semaine. À mon retour, ma n+1 m’a martelé qu’elle ne m’avait jamais demandé d’en faire autant - alors qu’elle m’avait sciemment laissé me noyer ! C’était là, sous ses yeux. Elle a même eu le culot de me sortir : « respecte tes limites, t’as poussé le bouchon trop loin », en brandissant la menace d’un blâme. Le monde tournait à l’envers.

Gros déclic. Ce débrief m’a fait réaliser que je voulais devenir manager, moi aussi. Parce que j’en avais envie depuis des années, bien sûr. Mais aussi parce que ça allait trop loin, il fallait éviter que de tels agissements se multiplient. Alors à l’évaluation annuelle, je lui ai fait part de mon projet. Elle m’a ri au nez, sous prétexte que j’étais « trop jeune » - j’avais 27 ans. Par un curieux hasard, elle a été promue et c’est moi qui ai récupéré son poste. Cette femme a finalement été renvoyée car ses comportements ont été rapportés à la maison mère, aux États-Unis. Depuis, son souvenir ne m’a jamais quitté. Elle représente tellement l’archétype de tout ce qu’un manager ne doit pas être que, régulièrement, je fais des introspections pour vérifier que je ne lui ressemble pas. Drôle d’hantise.

« Poussée à bout j’ai ouvert les yeux sur une vision du travail qui ne me convenait plus, et à laquelle j’ai dit adieu », Natacha, en charge d’un projet de tiers-lieu agricole

Je suis entrée dans une célèbre agence de publicité par la grande porte, en tant que directrice commerciale. C’était un monde que je connaissais, que je maîtrisais. Gérer le portefeuille client, chapeauter des stratégies de com’, des plans médias… Dans mes cordes. Ce qui l’était moins, c’était d’adhérer à la philosophie de l’entreprise. Alors que ce qui me passionnait était l’aspect créatif et sociologique de la pub’, très vite j’ai ressenti une pression financière énorme. Il fallait engranger du chiffre, par tous les moyens. La direction se fichait du fond, et m’obligeait à vendre des logiciels fantômes - du vent !

Je me suis risquée à faire quelques remarques, et mon manager a conclu que je n’adhérais pas au « mantra de l’entreprise ». Pour m’éjecter, il m’a mis dans des situations inextricables à coup d’injonctions contradictoires, de budgets sans équipe. Un samedi, j’ai frôlé la crise de nerfs et hurlé sur mes enfants. C’était trop. On m’a diagnostiqué un burn out et je suis restée deux ans en arrêt maladie. Petit à petit, j’ai réalisé que j’avais adhéré malgré moi à un système que j’abhorrais. Je me forçais à faire les + 20% de chiffres annuels, quitte à renier mon éthique. C’était contre nature. Après avoir négocié mon départ, j’ai redonné un sens au mot « travail » en me dirigeant là où l’argent n’était pas la valeur cardinale : l’associatif.

Pendant des années, mon manager m’a poussée dans une course à l’échalote au toujours plus. Jusqu’à l’implosion. Je suis passée de l’autre côté du miroir en arrêtant de « vivre pour travailler » - enfin ! La prochaine étape, c’est de transformer un terrain de 60 hectares en tiers-lieu agricole. Avec en tête deux priorités : veiller à ce que l’argent ne devienne jamais le critère premier, et mettre en place un système de réinsertion sociale à l’adresse de personnes qui, comme moi, sont tombées. Et qui, comme moi, peuvent se relever.

Édité par Gabrielle Predko, photo par Thomas Decamps

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