Étudiant et plus jeune maire de France : la double vie d’Hugo Biolley

Hugo Biolley : étudiant à Sciences Po et plus jeune maire

À quelques minutes du prochain conseil municipal (l’interview se déroule en janvier 2022 ndlr.) Hugo Biolley allume sa caméra d’ordinateur dans son bureau dans la mairie de Vinzieux, une commune de 450 habitants du nord de l’Ardèche. Depuis son élection en 2020, cet étudiant de 20 ans en troisième année à Sciences Po Grenoble est devenu le plus jeune maire de France. Lunettes sur le nez et voix posée, le premier édile parle avec une maturité qui détonne avec son visage juvénile. Hugo Biolley se confie sur sa double vie et propose sa vision du rôle de la politique, un métier pas tout à fait comme les autres.

Hugo, comment te présentes-tu quand on te demande ce que tu fais dans la vie ? Étudiant, maire ?

Si je devais me décrire en quelques mots, je dirais que je suis très engagé dans la vie publique et la vie de la cité. Depuis un an et demi, je suis maire d’une commune rurale d’environ 450 habitants dans le nord de l’Ardèche. Cet engagement m’a ouvert à d’autres responsabilités et je m’investis aujourd’hui sur les questions qui concernent la jeunesse ardéchoise.

Comment se dit-on, à 18 ans, qu’on va endosser toutes ces responsabilités ?

Il n’y a pas un moment où je me suis dit : « c’est bon j’ai 18 ans, je peux me présenter. » C’est un processus de fond. Je ne saurais dire exactement ce qui m’a poussé à emprunter cette voie, d’où m’est venue cette passion. Ce que je sais, c’est que j’ai toujours été intéressé de près ou de loin par les questions politiques. À 11 ans, je connaissais tous les candidats à la présidentielle de 2012, y compris les plus “petits”, je lisais tous les programmes, je ne loupais aucun débat à la télé. Ça m’a toujours impressionné. Mais à aucun moment je ne me suis dit que c’était fait pour moi, que je pouvais devenir un acteur de la vie politique. Le déclic est arrivé quand j’ai découvert le fonctionnement d’une collectivité locale à travers un stage. J’ai réalisé que ça dépassait le stade du simple “intérêt” et que ça pouvait être fait pour moi. L’idée a fait son bonhomme de chemin jusqu’à ce que je monte une liste et me présente.

« Je n’imaginais pas qu’en si peu de temps on puisse construire un premier commerce dans la commune, changer totalement la dynamique et la vision du village » - Hugo Biolley

Est-ce que comme Kylian Mbappé, tu préfères éviter de parler de ton âge ? Quel regard portent généralement les gens sur ce sujet ? Les habitants de Vinzieux par exemple ?

On imagine qu’un élu local a 60 ans et les cheveux grisonnants. Cela s’explique : il faut généralement être retraité pour avoir le temps d’endosser ce rôle. Peu d’actifs peuvent se le permettre. Alors quand je me suis présenté, il y a eu de la surprise, voire de l’incompréhension. Je disais aux habitants du village : « J’ai des caractéristiques particulières, un âge, un poids, et je n’en suis pas maître. Mais je suis maître de mes motivations, de mon engagement, et c’est ce que je vous demande de regarder. » Ça a suscité de l’intérêt. Enfin, mon élection et le travail que je fourni depuis m’ont apporté une légitimité. Aujourd’hui, mon âge n’a pas ou peu d’influence dans la manière dont ils me perçoivent. Bien sûr, il y a toujours une fierté à se dire « le plus jeune, il est de chez nous », mais ça reste anecdotique.

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Que pensais-tu pouvoir réaliser en tant que maire ? Avec le recul de ton début de mandat, es-tu en accord avec ce que tu imaginais ?

Forcément on s’engage avec des attentes. J’avais déjà un regard assez lucide sur cette fonction après avoir effectué quatre stages. J’ai beaucoup questionné les personnes avec lesquelles j’avais travaillé en mairie avant de me lancer. Je voulais me préparer pour ne pas arriver dans l’inconnu. Au départ, j’avais certes envie d’avoir un poids dans la vie du village, et après un an et demi de mandat, ça dépasse mes espérances. Je n’imaginais pas qu’en si peu de temps on puisse construire un premier commerce dans la commune, changer totalement la dynamique et la vision du village. Il y a des gens qui viennent me voir depuis six à huit mois pour me proposer des projets parce qu’ils voient que ça bouge. Je suis bousculé quotidiennement, mais j’aime trouver des solutions à des problèmes en jouant avec tout un tas de facteurs existants… Être le chef d’orchestre de cette agitation avec toute l’équipe que j’ai montée fait grandir.

Quelle expérience de stage t’a le plus marqué ?

Celle qui m’a le plus marqué, c’était avec le directeur de cabinet de la mairie d’Annonay, la plus grande ville d’Ardèche (restons modeste, elle fait 15 000 habitants). D’abord parce que j’étais davantage sur le terrain, et aussi parce qu’il m’a fait confiance. Du haut de mes 15 ans, il me donnait des responsabilités du genre : « Maintenant tu l’appelles, tu dis que t’es le collaborateur avec qui’l doit voir ça et tu règles le dossier. » C’était mon premier pas dans le monde du travail et ça m’a fait réaliser que cinq ans d’études allaient être très longs.

Justement, comment passes-tu de ta casquette d’étudiant à Sc Po Grenoble, à celle de maire ?

Je fais beaucoup d’allers-retours entre Grenoble et Vinzieux ! En ce moment, je suis six jours sur Vinzieux et un jour sur Grenoble. J’ai la chance d’être dans une école qui laisse une place inhérente à l’engagement dans le temps pédagogique. Cela permet de faire des expériences qui dépassent le cadre de l’école. Personnellement, j’utilise ce temps pour la mairie. Pour mener les deux de front, j’ai droit à des aménagements d’étude habituellement réservés pour les artistes ou sportifs de haut niveau.

« Mon objectif c’est qu’à la fin du mandat, la situation soit un peu meilleure que lorsque je suis arrivé. Assez humblement, c’est mon boulot » - Hugo Biolley

Tu as une identité secrète comme Peter Parker ou tes camarades de promo sont au courant ?

Les nouvelles vont très vite ! Et à Sciences Po, je suis un peu un ovni. Je suis étudiant comme les autres, sauf qu’après les cours, j’enchaine sur une réunion de mairie. Je suis en léger décalage, mais on fait avec. Certains étudiants peuvent avoir un peu d’admiration pour ce que je fais, pour mes amis, c’est plutôt neutre, et enfin il y a ceux qui se disent : « mais c’est qui celui-là ? Il se la pète. » Ça m’amuse toujours de voir ce que les gens qui ne me connaissent pas pensent de moi et ça me fait réfléchir.

Ta parole porte beaucoup plus aujourd’hui, comment vis-tu ce basculement de notoriété ?

J’ai un statut, un rôle, que j’endosse avec plaisir. J’ai ma parole en tant que maire dans les affaires de la commune. Quand je suis assis dans ce fauteuil, je ne parle pas en tant qu’Hugo Biolley qui pense à ses intérêts, mais je prends des décisions pour satisfaire le plus grand nombre. Je suis le locataire d’un bail de six ans à la mairie. Mon objectif c’est qu’à la fin du mandat, la situation soit un peu meilleure que lorsque je suis arrivé. Assez humblement, c’est mon boulot.

Quand on a une parole publique, on doit être responsable, et ça, je l’ai très vite compris. Mon but est aussi de me montrer digne de la confiance que m’ont accordée les personnes qui m’ont élu, ainsi que de prendre part au débat public, car je pense que j’ai des choses à apporter. Donc, cette notoriété me permet de faire valoir des idées, de défendre tout un tas de positions, mais ça m’oblige aussi à être irréprochable. C’est à la fois une chance et un sacerdoce.

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Les jeunes sont particulièrement absents des urnes. Aux dernières municipales, 72% des 18-24 ans se sont abstenus. En même temps, la jeunesse est très engagée dans des mouvements pour le climat ou l’associatif. Comment analyses-tu ce paradoxe ?

Il y a toujours eu de l’abstention chez les jeunes. Ça augmente, mais comme dans toutes les catégories d’âge. Je comprends cette crise de confiance envers les représentants politiques, et malheureusement, il est difficile de trouver des solutions. En France, on considère souvent qu’un jeune de moins de 25 ans est sous l’emprise de ses parents, qu’il n’est pas autonome, qu’il ne peut pas se forger sa propre opinion, agir ou prendre des responsabilités. Dans d’autres pays où le taux d’abstention chez les jeunes est plus bas, les mentalités sont différentes : on fait davantage confiance aux jeunes.

Et je pense aussi que les combats sur lesquels la jeunesse est très engagée en France ne sont pas assez portés politiquement. Les deux sujets phares comme le climat et la solidarité sont à la marge des débats politiques actuels. Alors les jeunes sont forcés de trouver d’autres alternatives pour défendre ces causes.

Comment les élus locaux peuvent-ils apporter des solutions à ce problème de confiance ?

Chaque élu s’approprie ce sujet comme il l’entend, mais notre rôle c’est de faire en sorte que les gens s’intéressent à la politique. C’est un devoir. Et c’est plus complexe qu’il n’y paraît. En tant qu’élu, lorsqu’on veut intervenir dans un collège ou un lycée pour sensibiliser à ce sujet par exemple, on se heurte à la question de la neutralité démocratique. La citoyenneté s’apprend dès le plus jeune âge et c’est dommage, car ça donnerait de la matière pour comprendre l’envers du décor. Ça me fait rire quand j’entends parfois que les députés ne font que dormir dans l’hémicycle ou qu’un élu local n’est là que pour couper des rubans le 8 mai et le 11 novembre. 80% de notre travail, on ne le voit pas et il faudrait l’expliquer pour reconnecter avec la société.

Toi qui travailles dans le public, comment perçois-tu le secteur privé ? Dirais-tu que ces deux sphères sont poreuses ou complémentaires ?

Il y a quelque chose de très intéressant dans le fait d’avoir occupé ou de pouvoir occuper un emploi à côté de sa fonction. Car être élu c’est justement d’essayer de comprendre la vie d’un agriculteur qui se lève tous les matins à 6h pour ses bêtes, d’un artiste intermittent du spectacle qui voyage beaucoup, d’un chef d’entreprise qui gère sa société. Des mondes qui ne se parlent pas et qu’il faut pouvoir représenter. J’ai envie de prendre le temps dans ma vie, tant que je représente des gens, pour faire des immersions dans ces métiers-là et comprendre les différents modes de vie. Le faire me permet d’avoir un point de vue sur les enjeux sociaux et les intérêts de chacun. Plus je le fais, plus j’arrive à muscler mon point de vue et percevoir plus concrètement l’impact que peut avoir la politique dans la vie des gens. Dans l’idéal, c’est donc très bien de pouvoir passer de la politique au privé et inversement, mais d’après ce que j’ai lu, c’est de plus en plus compliqué quand on a pratiqué un mandat de retourner dans le privé et de pouvoir faire une carrière professionnelle. Le fait d’être étiqueté ouvre des portes et en ferme d’autres. Un engagement politique suscite souvent de la méfiance.

Jean Lassalle a été élu maire de son village à 21 ans. À 66 ans, il l’est toujours, ainsi que député et candidat à la présidentielle. Est-ce que toi aussi, tu t’imagines une carrière en politique ?

Il y a vraiment une différence de nature entre élu local et national et pour ma part, je ne sais pas encore où me projeter, ne serait-ce qu’à la fin du mandat. Je me laisse quatre ans pour savoir ce que je fais après. J’aurai fini mes études en même temps que mon mandat. Donc il va aussi falloir que je pense à ma stabilité financière, ça va guider aussi une partie de mon choix. J’aimerais faire un métier à impact, un métier pour les autres. Quelque chose qui ne soit pas redondant, avec des responsabilités et où je puisse me surpasser. Je sais que je serai toujours engagé. À d’autres échelons ? Plus discrètement dans l’associatif ou dans une autre fonction publique ? Toutes ces portes me sont ouvertes, je n’ai pas envie d’en fermer une maintenant. À 20 ans ça serait un peu bête.

« Le métier ultime est celui dans lequel on s’épanouit. Il est propre à chacun » - Hugo Biolley

Dernière question, dirais-tu que la politique permet un champ d’action, un pouvoir de décision qui la rendent par nature différente des autres professions ?

Est-ce que la politique est un métier ? On peut dire que c’est d’abord une fonction. Au fil du temps, on apprend des compétences (parler en public, synthétiser des documents, cerner des enjeux…) et ça se transforme en ce sens, en métier. Ça l’est aussi dans la mesure où ça demande d’être mobilisable la journée et entre 30 à 50 heures par semaine. Bien souvent, la politique dépasse le cadre de la fonction ou de l’à-côté, jusqu’à prendre le dessus. Pour autant, est-ce un métier comme un autre ? Je ne pense pas. À travers nos actions, on agit pour les autres. Et si on l’exerce comme un métier, on ne doit jamais oublier que c’est une fonction et que nous ne sommes tributaires d’une élection.

Ensuite, je n’ai pas envie de faire des échelles de métiers. Le métier ultime est celui dans lequel on s’épanouit. Il est propre à chacun. Je pense que ce sont aussi des choses que l’on retrouve dans l’entreprise, qui a des choix à faire, des décisions à prendre qui engagent toute une chaîne de production. Si une entreprise embauche cent personnes, elle aura la responsabilité de leur épanouissement. Les entreprises ont une responsabilité sociale et environnementale, elles font ce qu’on appelle une proposition de valeur. Et le mot valeur est fondamental en politique par exemple. À partir du moment où on dirige quelque chose, entreprise, association ou institution, les valeurs sont très importantes et on doit savoir les défendre. Si on ne le fait pas, d’autres le feront pour nous au risque que les nôtres passent à l’as.

Article édité par Gabrielle Predko et Romane Ganneval, photos Sophie Rodriguez pour WTTJ

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