Jeunesse engagée : « J'essaye toujours de définir là où j’ai le plus d’impact »

Engagement : témoignages d'une jeune élite en rupture

Vous avez peut-être déjà entendu parler de “Ruptures”, le documentaire réalisé par Arthur Gosset sur la jeune élite étudiante qui, face à l’urgence climatique et sociale, dégomme les codes traditionnels pour enfin avoir un impact positif. Nous avons rencontré Maxime et Emma, deux des six protagonistes du film. Aujourd’hui tout juste diplômés de grandes écoles, il et elle reviennent sur leur parcours d’études supérieures passés entre Science Po Toulouse et Centrale Nantes. Devenus acteurs de leurs vies professionnelles, ils perpétuent, chacun à leur manière, cette volonté de faire bouger les lignes en faveur de l’écologie.

Pour celles·ceux qui n’auraient pas vu le documentaire Ruptures, pouvez-vous revenir sur vos parcours respectifs ?

Maxime : J’ai 25 ans, j’ai fait des études en sciences politiques à Toulouse et j’ai un parcours d’activiste militant pour la justice climatique et sociale. Depuis quatre ou cinq ans je suis passé dans à peu près toutes les grosses associations écolo. En parallèle de mes études, j’ai organisé des grèves pour le climat à Toulouse pendant plus d’un an, j’ai fait pas mal de désobéissance civile avec Extinction Rébellion - j’ai d’ailleurs un petit procès en cours en ce moment pour une action sur un aéroport dont j’attends les résultats bientôt (rires). J’ai rencontré Emma, Arthur et toute l’équipe de Ruptures à La Bascule, un mouvement de lobbying citoyen et surtout un gros tiers-lieu situé à Pontivy en Bretagne, dans lequel on a vécu avec une cinquantaine de jeunes pendant six mois, en toute sobriété et en pratiquant l’intelligence collective. Ça a été pour moi une expérience transformatrice très intéressante qui m’a conduit à m’engager également sur les questions de démocratie en plus de l’écologie.

Emma : J’ai 24 ans et je suis diplômée de Centrale Nantes, une école d’ingénieurs dans laquelle je me suis aussi engagée sur des thématiques écologiques. J’ai par exemple co-créé une association qui s’appelle Together for Earth, dans le but de rassembler un maximum de jeunes pour agir pour la planète. Suite à ça j’ai fait mon stage de deuxième année en plus d’une césure à la Bascule, dont Maxime vient de parler. L’idée lors de notre engagement était de monter un lobby citoyen pour changer le monde mais le résultat fut différent. On a vécu dans une clinique désaffectée pendant neuf mois, avec beaucoup d’enjeux de coopération, de vivre ensemble, de gouvernance partagée. J’avais 21 ans et j’ai vu un énorme panel de gens inspirants autour de moi, autant dans le monde politique que dans le monde de l’entreprise et dans des voies plus alternatives. Cette expérience a été comme un « basculateur ». Finalement en terme de projet, on n’a pas du tout changé le monde, mais on s’est changé nous, en terme de connaissance sur les enjeux écologiques mais aussi en terme d’inspiration pour nos parcours.

C’est pendant vos études en grandes écoles que s’est affuté votre goût pour l’engagement. Quel a été le déclencheur ? Comment s’extirpe-t-on des “voies royales” pour le hors piste de l’engagement ?

Maxime : Un des moments marquants dans mon parcours c’est sans doute la démission de Nicolas Hulot, en 2018, annoncée en direct sur France Inter. C’était un moment fort politiquement parce qu’il n’avait prévenu ni le Premier Ministre, ni le gouvernement. Tout de suite après, des marches pour le climat ont eu lieu dans la rue. Et moi, le fait que le ministre de l’Ecologie quitte le gouvernement parce qu’il se sentait impuissant, ça m’a beaucoup motivé à m’engager. Je me suis dit : on est à un point de bascule où même les ministres qui sont censés prendre des décisions et avoir de l’impact, n’y arrivent pas. Dans ma transition personnelle, un voyage en Malaisie m’a également aidé à prendre conscience de ces enjeux. J’ai vu de mes propres yeux la déforestation et le pays tout simplement ravagé par les plantations destinées à l’huile de palme dont dépend toute son économie, le sentiment d’impuissance et de vertige face à l’impossibilité d’un retour en arrière. Là-bas, des choix de société ont été faits, on ne pourra pas redonner vie aux forêts primaires qui ont été rasées. Cette compréhension que certains de nos agissements ne sont pas réparables m’a donné envie d’agir.

Emma : En termes de déclic, j’observe que pour beaucoup de personnes il y a deux étapes : la prise de conscience et le passage à l’action. Et j’ai l’impression qu’il peut y avoir beaucoup de temps entre ces deux étapes. Personnellement j’ai le sentiment d’avoir vécu ces deux déclics à l’envers. En école d’ingénieur je me suis investie dans l’associatif très tôt, avec le BDE notamment, et je me suis découvert une force pour la gestion de projet. Je me suis dis que je pouvais mettre ces compétences au service de causes. Puis à la Bascule, en côtoyant des personnes qui avaient déjà eu ces prises de conscience, j’ai moi-même pris la mesure des enjeux. Du coup ça n’a pas été douloureux pour moi, car lorsque j’ai pris la claque “effondrement”, j’étais déjà en action.

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Maintenant que vos études sont terminées, j’imagine que vous commencez chacun vos vies professionnelles. Qu’avez-vous choisi de faire finalement ?

Emma : J’ai d’abord poursuivi mon engagement avec Fertîles, une école de transition, de l’engagement et de la coopération, que j’ai fondée pendant mes études et via laquelle sont proposées des formations destinées aux personnes en quête de sens et d’impact. De 20 à 35 ans, des étudiants en césure et des personnes qui souhaitent se reconvertir viennent y trouver conseil. On a voulu reproduire ce qui avait marché pour nous à La Bascule : un lieu et un collectif différent du quotidien. Pour ça, nos formations se tiennent dans des éco-lieux un peu partout en France, on a donc à la fois ce caractère immersif et de cohésion très fort qui déclenche de très gros changements chez les individus. Et récemment, je viens d’être embauchée chez Blue Choice, qui est un peu le bras commercial et business de la Fresque du Climat, une association non commerciale. On anime et déploie des fresques du climat dans des grosses entreprises, pour sensibiliser sur les enjeux climat et on tire aussi sur le conseil.

Maxime : Je bouge pas mal en ce moment car je suis engagé dans une initiative qui s’appelle la Primaire Populaire. À l’approche de l’élection présidentielle de 2022, j’y bosse pour faire en sorte de mettre des valeurs de démocratie, d’écologie et de solidarité au pouvoir en 2022 grâce à une candidature unique des gauches et de l’écologie pour faire avancer.

“En fait, beaucoup d’activités nuisibles à l’environnement sont aujourd’hui légales. Si les entreprises font ce qu’elles font, c’est parce que le cadre politique dans lequel on évolue leur permet. Pour moi, le levier est politique, il faut faire des lois et contraindre les entreprises.” - Maxime

Selon vous, est-il possible de provoquer du changement par les activités des entreprises ? Ont-elles une responsabilité et peuvent-elles faire la différence ?

Maxime : Une entreprise qui veut changer de modèle va perdre des parts de marché et être réduite à néant. Concrètement, j’ai l’exemple du Coq Sportif, qui est une marque de sport française qui a essayé de faire du made in France. Ses entreprises à Saint-Etienne sont aujourd’hui en train de fermer parce qu’elles ne peuvent pas concurrencer les boîtes internationales qui produisent des vêtements de manière non écologique et dans des conditions humaines pas terribles pour les personnes qui travaillent à l’autre bout de la planète. En fait, beaucoup d’activités nuisibles à l’environnement sont aujourd’hui légales. Si les entreprises font ce qu’elles font, c’est parce que le cadre politique dans lequel on évolue en tant que société leur permet. Pour moi le levier est politique, il faut faire des lois et contraindre les entreprises. Je mets mon énergie dans le lobbying, l’action pour faire pression sur les dirigeants, les parlementaires, les élus à toutes les échelles.

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Emma : Je considère avoir une vision du monde de l’entreprise qui est totalement en construction. Il y a un an j’avais le même discours critique que Maxime, mais je sentais que j’avais besoin d’asseoir ma légitimité en allant dans une entreprise pour m’y confronter. On ne sait pas comment la transition écologique doit se faire, quel va être le point de bascule qui nous conduira vers ce monde bas carbone. Est-ce que ça sera le levier politique, les alternatives, ou les entreprises ? Je n’ai pas la réponse mais je ne veux pas me mettre d’œillères. On peut ouvrir le champ des possibles de l’engagement. J’essaye toujours d’avoir une vision globale et de définir où est-ce que je me sens le mieux et où j’ai le plus d’impact. Je pense qu’il faut agir de partout.

“Ce n’est pas blanc ou noir, les méchants du CAC40 d’un côté et les gentilles associations de l’autre, c’est plus nuancé. J’ai animé des fresques du climat dans des entreprises qui font du forage pétrolier et elles sont constituées d’êtres humains, ce ne sont pas des monstres.” - Emma

Dans Ruptures, on vous entend débattre de vos conceptions de l’engagement et du travail. Pour les uns, c’est la recherche d’un métier à impact, pour les autres c’est travailler suffisamment peu pour pouvoir se dégager un temps dédié spécifiquement à l’engagement. C’est un peu la quadrature du cercle, non ?

Maxime : J’ai une vision très radicale dans le sens où je considère qu’il faut prendre le problème par la racine. À partir du moment où une entreprise a fondé son business modèle sur quelque chose qui crée des inégalités sociales ou qui a une activité climaticide ou dangereuse pour la biodiversité, on ne peut pas le maquiller avec de la RSE. Pour répondre à ta question, je dirais qu’on peut s’engager via son travail, mais une notion du travail totalement redéfinie. Il faut penser aux métiers de demain qui seront différents, beaucoup vont disparaître et on va devoir s’adapter. À l’instant T je pense que c’est très compliqué d’avoir un impact dans des grosses boîtes, car elles ont des objectifs de croissance et je ne vois pas comment on peut arriver à les faire changer. J’ai entendu beaucoup trop de récits de personnes des générations précédentes dire « ça ne marche pas de changer les choses de l’intérieur », ou « ça fait 10 ans que je suis dans le département RSE de mon entreprise et concrètement on me demande de changer les meubles de la cafétéria par des matériaux recyclables. »

Emma : Ce n’est pas blanc ou noir, les méchants du CAC40 d’un côté et les gentilles associations de l’autre, c’est plus nuancé. J’ai animé des fresques du climat dans des entreprises qui font du forage pétrolier et elles sont constituées d’êtres humains, ce ne sont pas des monstres. Certains sont même désemparés, ils se rendent compte que poursuivre dans cette voie ne sera pas possible : ils n’arrivent déjà plus à recruter des jeunes et vont devoir changer le cœur de leurs activités car ils se rendent bien compte que le modèle économique basé sur le pétrole, dans dix ou vingt ans c’est terminé. Je ne sais pas si avec ces initiatives on va réussir à changer les entreprises mais je me dis que chaque individu que je sensibilise, ce sont plein de graines de conscience semées. C’est vrai que la transition prend du temps, mais en allant dans les entreprises on se rend compte que les sujets sont déjà sur la table. Aujourd’hui, si certaines ne bougent pas, c’est parce que leurs fournisseurs, leurs clients, ne changent pas non plus. À partir du moment où on débloque un verrou ça peut potentiellement en débloquer un deuxième et ainsi de suite dans un cercle vertueux.

Pour reprendre la métaphore du puzzle présente dans le documentaire, on comprend que vos actions sont finalement complémentaires. Vous accordez une place essentielle à cette dimension collective et au vivre ensemble, pour quelle raison ?

Maxime : Ma conviction, c’est que l’émulation collective est le meilleur remède à l’éco-anxiété et je le vois de manière très concrète. Un ami d’enfance m’a un jour téléphoné pour me dire qu’il avait vu mes engagements, qu’il lisait Pablo Servigne : Comment tout peut s’effondrer (Ed. du Seuil, 2015), et qu’il ne savait pas quoi faire, que ça n’allait pas bien pour lui. Il était tout seul en STAPS (école de sport) en train de prendre conscience des enjeux écologiques et il était mal. Je l’ai mis en contact avec des gens que je connais et le fait de s’être mis en action collectivement à eu ce même effet chez lui, de ne plus se sentir seul, de penser qu’on peut réussir à faire changer les choses. Je pense que le pire sentiment qu’on a quand on prend conscience des enjeux écologiques c’est de se dire qu’on a le poids du monde sur les épaules et que chaque seconde de sa vie doit être dédiée à l’engagement militant car si on s’arrête le monde s’écroule. De se rendre compte que la tâche est partagée, ça permet de faire redescendre la pression, et d’accepter que des choses sont déjà en train de changer. La meilleure chose à faire aujourd’hui c’est d’aller parler à ses voisins, aller à la rencontre des gens, sensibiliser ses collègues de travail, car nous allons avoir besoin de résilience et d’entraide à l’avenir pour affronter les crises.

Emma : J’ai une vision très proche de celle de Maxime. Parce que je me sens partie de la solution, je ne ne suis pas en éco-anxiété. Je sens que mes actions ont un impact, et que plus je vais grandir et prendre de la bouteille dans ce monde de la transition, plus je pourrai en avoir. En me projetant dans l’avenir et en imaginant la situation : une décroissance de notre confort et de nos modes de vie, ça ne me fait pas du tout peur. C’est quelque chose que nous avons vécu d’une façon à la Bascule, en vivant dans une grande sobriété, avec très peu d’électricité et d’eau, pas de chauffage, dans le minimalisme sur tous les plans, car en contrepartie j’avais mille fois plus de liens humains que d’ordinaire.

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Article édité par Clémence Lesacq

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