Travailler pour une industrie polluante : un lourd fardeau à porter ?

Travailler pour une industrie polluante : un lourd fardeau ?

À l’heure de l’urgence climatique, certains travailleurs·ses à la conscience écolo s’interrogent : travailler dans les industries pétrolières, gazières et/ou polluantes est-il compatible avec leur sensibilité ? Faut-il lâcher un poste en or, regretter, manifester… ou rester en interne en espérant faire bouger les choses ? Rencontres en pleine dissonance cognitive.

À l’âge de cinq ans, Todd Smith savait déjà ce qu’il voulait faire plus tard : pilote d’avion. « Ça c’est décidé la première fois que mon père m’a emmené voir les Red Arrows (l’équivalent britannique de la Patrouille de France NDLR). » À la fin de ses études, Todd est embauché en tant que pilote et instructeur de vol par une compagnie aérienne bulgare, puis décroche un poste au sein de Thomas Cook Airlines. C’est le poste de ses rêves. Mais aujourd’hui, à 32 ans, le britannique désire tourner le dos à l’aviation.

Comme d’autres, Todd Smith vient grossir les rangs de ceux qui travaillent pour de grands pollueurs et peinent à réconcilier leur intérêt pour la cause environnementale et leur job au quotidien. En France comme ailleurs dans le monde, on s’inquiète de l’avenir de notre planète. Et dans un tel contexte, les emplois proposés par l’industrie pétrolière, gazière et autres activités polluantes, longtemps perçus comme lucratifs, voire prestigieux, n’ont plus vraiment la cote. Une récente étude publiée par Deloitte résume les principales enjeux auxquels font face ces acteurs poids lourds du CO2 : « Fidéliser les meilleurs talents et répondre aux défis d’une masse salariale plus proche de la retraite que du début de carrière. »

Conflit moral

À l’échelle mondiale, l’aviation civile est responsable d’environ 2 % des émissions de gaz à effet de serre. Mais ce chiffre en apparence faible croît plus rapidement que dans n’importe quel autre secteur. S’il s’agissait d’un pays, le secteur aérien compterait parmi les 10 plus gros pollueurs de la planète. Todd Smith a compris le vrai impact environnemental de son travail après l’avoir temporairement quitté pour raisons de santé, deux ans après ses débuts au sein de Thomas Cook.

Il a passé l’année suivante à parcourir le monde. Il se rend d’abord au Pérou, pour voir Vinicunca, la “montagne aux sept couleurs”, dont la fonte des neiges due au réchauffement climatique a mis au jour la splendeur géologique. En Asie du Sud-Est, Todd est choqué de constater les effets du tourisme de masse et de voir des paysages dévastés par les plantations destinées à la production d’huile de palme. « C’est à ce moment-là que j’ai découvert mon amour pour la planète. » Il doit cependant sa vraie prise de conscience écologique aux manifestations portées par Extinction Rebellion. « La première à laquelle j’ai participé, c’était à Trafalgar Square. Nous y avions jonché le sol de chaussures d’enfants, pour représenter ceux que le changement climatique va tuer. »

Désormais en meilleure santé, Todd Smith se retrouve face à un choix épineux : devenir activiste et mettre sa carrière en péril ou reprendre les commandes d’un avion. Il comprend que sa vie professionnelle et ses convictions personnelles sont désormais irréconciliables. « Je vais pouvoir retravailler cette année, mais je ne peux et ne veux plus faire partie de cette industrie. Revenir à mon ancien poste est inenvisageable… À moins que nous ne parvenions à maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 1,5 degré (l’objectif fixé par l’accord de Paris NDLR) et que les puissants de ce monde décident enfin qu’il y a urgence. »

Ce n’est qu’une fois parti à la retraite que Neil Rothnie, 68 ans, a lui pris la mesure de la crise environnementale. Il a fait toute sa carrière dans l’industrie pétrolière en tant qu’ingénieur fluides, en charge de gérer les programmes de forage. « J’ai commencé en 1972 quand j’étais encore étudiant, à l’époque du boom pétrolier. Je viens du nord-est de l’Écosse, où ce secteur en pleine croissance attirait les jeunes diplômés. Cela nous paraissait logique, ces métiers avaient de l’allure, il y avait un esprit d’aventure, tout pour plaire à des jeunes comme nous. »

Neil, qui vit à Glasgow, se souvient avoir rapidement constaté les dégâts environnementaux causés par le forage, mais les mentalités étaient alors différentes. « On déversait des tonnes de produits chimiques dans la mer du Nord […] Le dérèglement climatique ? La menace pour notre planète ? J’étais à des lieux de comprendre tout ça. Il y a bien eu un moment où j’ai entendu parler de réchauffement climatique et de l’impact direct des énergies fossiles, mais à l’époque je n’ai pas accordé plus d’importance que ça à cette cause. »

Il part à la retraite en 2015. Le changement climatique et la COP21 font alors les gros titres et, trois ans plus tard, le mouvement Extinction Rebellion est lancé. « Je me souviens de leur toute première manifestation, quand ils ont bloqué les ponts à Londres. J’ai un passé de syndicaliste et j’ai commencé à suivre leurs actions quand je les ai vus prêts à barrer les rues, à perturber nos petites vies quotidiennes. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à lire leurs brochures, puis à me rendre aux réunions. »

Générations futures

Quand il revient sur sa carrière, Neil Rothnie regrette de ne pas « avoir été un peu plus intelligent. J’aurais aimé avoir fait certaines choses, avoir été mieux informé, aussi. » Aujourd’hui, il compte parmi les membres actifs du mouvement pour le climat – il participe aux rencontres, prend la parole lors des manifestations, interpelle l’industrie et le gouvernement dans les médias.

Il ne le fait pas pour lui, mais pour ses enfants, ses petits-enfants, et les générations qui suivront. « Pour moi, ça va aller. Mais je suis très proche de ma petite-fille, dont la vie risque d’être marquée par le réchauffement climatique. Les catastrophes annoncées seront pour elle ! »

Todd Smith s’inquiète lui aussi pour les générations futures. L’ancien pilote, qui voudrait un jour fonder une famille, trouverait ça bien hypocrite de continuer à travailler dans l’aviation tout en souhaitant une vie et une planète plus saines pour ses enfants. « J’ai un neveu, il est encore jeune mais un jour j’aurai des comptes à lui rendre. »

Pression sociale et incompréhension

Chez certains, la question de travailler pour une industrie polluante ne génère pas de conflit interne. C’est le cas d’Antoine, 25 ans, salarié d’une grande compagnie pétrolière et gazière française, qui pense au contraire qu’il peut faire bouger les choses de l’intérieur.

Antoine a grandi en zone rurale dans le Sud-Est de la France. Il évoque son attachement à la nature : « Mon rêve a toujours été de devenir ingénieur, comme mes cousins. À dix ans, je savais déjà que je voulais travailler dans le domaine des énergies renouvelables. » Après des études à Paris, il décroche un stage puis un poste au sein d’un gros acteur français du gaz et du pétrole, au sein du service des énergies renouvelables.

« Pendant mon stage, et même avant ça, au cours de mes études, j’ai été bénévole dans des associations œuvrant pour le climat. J’ai beaucoup appris sur le dérèglement climatique. Je me suis retrouvé à un carrefour, en me demandant si j’allais ajouter à mon tour mon empreinte carbone en tant que citoyen lambda, ou faire partie de la solution en agissant au sein d’une industrie polluante. »

Souvent, ses engagements personnels et sa vie professionnelle s’entrechoquent. « Il y a eu des manifs devant nos locaux. En arrivant au bureau, j’ai croisé des gens aux côtés de qui j’avais manifesté à peine un an plus tôt. » Antoine tâche de faire preuve d’ouverture et de réflexion concernant sa boîte et le poste qu’il y occupe. « Parfois, les gens s’offusquent quand je leur dis que je bosse pour une compagnie pétrolière. Mais à côté de ça, eux roulent en SUV, fument ou m’interpellent alors qu’ils ont une grosse pièce de viande dans leur assiette. Elle est où la logique dans tout ça ? Et ils découvrent, étonnés, que ma boîte investit dans et exploite les énergies renouvelables. »

Gérer la dissonance cognitive

Antoine souligne que son entreprise affiche un vrai volontarisme en matière de transition écologique. Il admet cependant qu’il se sentirait en contradiction avec ses valeurs s’il devait travailler au sein de sa branche gaz et pétrole. « Je ne pense pas que la rémunération soit un moteur chez moi. Je ne m’imagine pas aller dans cette voie juste pour booster ma carrière ou gagner plus… Mais qui peut savoir ce que l’avenir nous réserve. »

En attendant, Antoine s’efforce d’agir de façon écoresponsable au quotidien : il se rend au travail à vélo, a réduit sa consommation de viande et ne fait pas partie de « ceux qui changent de téléphone tous les ans ». Il sait cependant qu’il faudra du temps à l’industrie pour opérer une vraie transition. « Il va y avoir de la casse sociale dans les entreprises comme la mienne, des gens vont perdre leur emploi à mesure qu’on passera aux énergies plus vertes. Et nous vivons dans une ère du consumérisme. Aujourd’hui, sans pétrole, les rayons des supermarchés seraient vides, c’est un fait. »

De leur côté, Todd Smith et Neil Rothnie estiment que l’heure n’est plus à la transition lente. Todd a renoncé à sa carrière de pilote, est devenu vegan et porte-parole pour Extinction Rebellion. Il aborde sans détour la question de l’empreinte carbone du secteur aérien, même si ça lui a coûté ses bonnes relations avec ses anciens collègues. Il envisage de monter une ONG et, s’il le peut, un refuge pour animaux.

Neil organise des manifestations en faveur du climat et n’hésite pas à pointer du doigt l’industrie dans laquelle il a fait carrière. Celle des énergies fossiles, qui détruit la planète. Il s’inquiète d’une trop faible prise de conscience parmi les populations : « Finalement, je trouverais ça encourageant que les gens s’insurgent contre le métier que j’ai exercé toutes ces années, qu’ils m’alpaguent, m’accusent même, pour avoir fait partie de ceux qui ont pollué la Terre. Ça n’arrive pas souvent, alors que ce genre de discussions montrerait que les consciences s’éveillent autour de cette menace bien réelle. Je passerais un sale moment, mais ce serait pour un avenir sur une planète plus propre. »

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ ; traduit de l’anglais par Sophie Lecoq

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