Isabelle Ferreras : « L’entreprise capitaliste n’est pas démocratique »

Isabelle Ferreras : la démocratie en entreprise

Et si l’on donnait aux 27 millions d’actifs en France la possibilité de peser dans les décisions de leur entreprise, au même titre que les investisseurs en capital ? C’est le modèle développé par la sociologue et politologue belge Isabelle Ferreras, professeure à l’Université de Louvain et chercheuse sénior associée à Harvard, dans le livre Democratize Work, The Case for Reorganizing the Economy, sorti le 16 mai dernier (Ed. University of Chicago Press). Co-écrit avec douze autres chercheuses, en plein confinement pendant la pandémie de Covid-19, l’ouvrage propose trois principes comme autant de bases pour construire demain : démocratiser l’entreprise, démarchandiser le travail, dépolluer la planète. Il fait suite à une tribune parue dans Le Monde en mai 2020, aujourd’hui co-signée par plus de 6 000 chercheurs·euses aux quatre coins de la planète. Deux ans plus tard, qu’avons-nous appris ?

Vous travaillez depuis des années sur l’organisation du travail et la logique capitaliste, et sortez aujourd’hui Democratize Work, un livre issu d’une tribune écrite en pleine pandémie. Pourquoi cet ouvrage ?

Tout part effectivement du premier confinement. Pour les chercheurs comme moi qui étudient les questions liées aux travail, ça a été un moment très important : tout à coup la société s’intéressait aux travailleurs, notamment aux travailleurs “essentiels”, et d’une manière générale tout le monde expérimentait une situation nouvelle. Mes recherches se sont alors inscrites dans une actualité politique et sociale très forte. Avec cette tribune, on voulait partager tout ce que la science savait à propos du travail, afin d’aider la société à comprendre ce qu’elle était en train de traverser. L’enjeu est de mieux considérer les travailleurs - c’était le sujet, puisque nous sortions tous les soirs à 20h pour applaudir les soignants - pour démocratiser l’entreprise et dépolluer la planète. Il faut reconnaître que les travailleurs investissent dans leur travail la chose la plus importante, et justement ce n’est pas une chose, c’est leur vie, leur personnalité, leurs émotions, jusqu’à leur santé. Dans ce premier moment de confinement, les travailleurs essentiels risquaient leur vie tout simplement. Alors, comment cela se fait-il que notre système économique soit organisé sans prendre en compte à aucun moment celles et ceux qui vont jusqu’à payer de leur vie l’investissement dans l’entreprise ?

Avec ce livre, vous expliquez justement qu’il faut donner plus de pouvoir aux travailleurs. En quoi l’entreprise, telle que la plupart des gens la vivent au quotidien, est-elle fondamentalement non-démocratique ?

L’entreprise capitaliste n’est pas démocratique puisqu’on la pense comme une entité économique uniquement, alors qu’elle est une entité politique. Les entreprises émettent au quotidien des décisions, des règles qui gouvernent la vie des travailleurs. Très simplement, les travailleurs sont dans une situation où on leur dit qu’ils sont au mieux des ressources utiles à leur organisation, au pire des ressources jetables, qui n’ont pas de légitimité à peser sur les décisions. Si on y applique les concepts de la théorie politique, on en conclut que cette entité politique est despotique. L’entreprise capitaliste est construite autour de l’idée que le gouvernement légitime de l’entreprise, les droits politiques, doivent revenir à ceux qui apportent du capital. C’est un régime de gouvernement qui est en compétition avec la proposition démocratique.

À la démocratisation du travail, vous ajoutez la démarchandisation et la dépollution. Vous écrivez « nous devons les entreprendre tous les trois ensembles, et le travail est le lieu où nous pouvons commencer cette entreprise ». Pourquoi l’entreprise est-elle le point de départ de cette révolution sociétale ?

L’entreprise est un excellent point de départ pour retisser le lien entre l’individu et la société, pour répondre aux enjeux planétaires et individuels. Le travailleur est au cœur de toute l’architecture, il est un rouage du système économique, un rouage du système politique, en plus d’être au cœur de sa propre vie. On avait déjà compris ça après les drames du 20e siècle. Les deux guerres mondiales ont fait émerger une prise de conscience progressive autour de l’idée que si on veut la paix, on doit se préoccuper de la justice sociale et ne pas considérer le travail comme une marchandise qui serait soumise à la violence du marché. C’est le préambule de la déclaration de Philadelphie signée en 1944 par les nations signataires de l’Organisation Internationale du Travail. Qu’avons-nous fait de ces principes ? Le Covid est une nouvelle chance pour l’humanité d’apprendre.

La crise sanitaire nous a bien montré l’importance de l’humain et de certains métiers, notamment les travailleurs “essentiels”. Ils ont enfin été reconnus comme tels, mais leurs conditions de travail n’ont pas vraiment changé…

Non c’est sûr. La pression sur les travailleurs a été très forte pendant deux ans, les gens se sont épuisés, ils ont tout donné pour leur organisation. Du point de vue de la justice distributive, c’est catastrophique. Ceux qui ont apporté du capital dans la vie économique ont vu leurs richesses démultiplier, tandis que les travailleurs n’ont pas vu leur rémunération augmenter et qu’au contraire, aujourd’hui, ils font face à l’inflation. La justice politique, la vraie reconnaissance du caractère essentiel des travailleurs n’a pas eu lieu.

Au-delà du télétravail qui s’est très rapidement développé et pérennisé dans certains secteurs, nous avons repris notre vie “comme avant”. Avons-nous raté le coche ?

Quand on regarde les révolutions de modèle dans l’histoire, les choses ne bougent jamais en temps de crise. Pendant la seconde guerre mondiale, une série de mesures ont été prises dans les années qui ont suivi, mais il a fallu attendre d’être sorti de 1945. Ce qu’on vit maintenant est charnière et on espère que la sortie du livre aidera à jouer un rôle. Voilà ce qui me donne tout de même un peu d’optimisme : au niveau de l’Union européenne, il y a une résolution qui a été adoptée par le Parlement en décembre dernier sur la démocratie au travail. Ce n’est pas suffisant mais c’est un pas dans la bonne direction. En Espagne, la ministre du travail Yolanda Diaz vient d’annoncer son prochain chantier, la démocratisation des entreprises, et souhaite que les travailleurs entrent dans les conseils d’administration. On n’avait plus vu de ministre parler de ces choses là depuis 40 ans. Il y a des discussions intéressantes également au Chili. Même en France, l’une des mesures proposée par les candidats à la primaire populaire était la mise en œuvre du principe bicaméral, c’est-à-dire élever les comités d’entreprise composés des salariés au même niveau que les conseils d’administration. C’est une révolution dans notre manière de comprendre les priorités.

Ce bicamérisme qui repose sur deux chambres co-décisionnaires, composées des investisseurs en travail et des investisseurs en capital, pourrait-il s’appliquer à tous les types d’entreprises ?

Oui, il y a même beaucoup d’intérêt pour le principe bicaméral dans le milieu des start-up, car le grand problème quand on monte une boite, c’est que les financeurs veulent vite prendre la main. C’est un énorme enjeu de pouvoir et les entrepreneurs peuvent se retrouver en quelques années complètement minorisés dans un conseil d’administration. Si on mettait le bicamérisme au cœur de la construction de l’entreprise dès le départ, ceux qui portent la start-up pourraient collectivement valider ou non les décisions de l’entreprise. L’entrepreneur est l’investisseur en travail par excellence ! Dans toute la dynamique d’innovation, il y a une réflexion à avoir sur la valorisation des innovateurs qui passe par la reconnaissance politique du travail. Il y a deux types d’apport : l’apport en capital et l’investissement en travail. Les deux sont incommensurables, mais ils doivent pouvoir être représentés de la même manière dans le système de pouvoir.

En lisant le livre, on se dit que finalement le pouvoir, et donc le changement, n’est pas forcément là où on le pense - à savoir dans les urnes ?

Le changement va venir de tous les niveaux de pouvoir. Il faut que chacun, là où il est, se positionne. Tout le monde peut être leader dans cette perspective. La figure de Chris Smalls est hyper inspirante, c’était un travailleur dans l’entrepôt d’Amazon à New York. Il a commencé à agiter (en faisant campagne pour créer le premier syndicat chez Amazon, ndlr), il s’est fait virer. Il paye un coût personnel très important mais il est en train de changer la face de l’économie américaine. Il faut espérer que ceux qui sont appointés comme leaders dans nos sociétés, et qui ont accès à plus de pouvoir de décision, plus de ressources, et qui font face à un risque moindre de se retrouver au chômage, jouent leur rôle.

Article édité par Clémence Lesacq
Photos par Thomas Decamps pour WTTJ

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