« Je voulais interroger sur ce qui fait la réussite, le bonheur »

Nicolas Mathieu questionne le travail avec "Connemara"

Avec son nouveau roman, ‘Connemara’ (Ed. Actes Sud), Nicolas Mathieu nous entraîne dans le monde des open-space, des slides et du jargon managérial qui percole aujourd’hui « jusqu’au sommet de l’Etat » Plume aussi précise qu’acérée, le Lauréat du Goncourt 2018 pour ‘Leurs enfants après eux’ égratigne avec justesse et humour le fonctionnement des entreprises - privées et désormais publiques -, leur novlangue ainsi que leur implacable logique capitaliste. Nos propres renoncements de vie, également, ceux qui nous poussent un matin à nous demander : à quoi bon toutes ces années, ces heures perdues, cette carrière ? Suis-je heureux ? Entretien grand format, quelque part entre la souffrance du travail moderne, les grands accomplissements d’une carrière, le sens de l’écriture et le besoin d’être aimé, aussi.

Sur la 4ème de couverture de votre nouveau roman, Connemara, on peut lire : « C’est l’histoire des comptes qu’on règle avec le passé et du travail d’aujourd’hui, entre PowerPoint et open space. » Pourquoi ce thème ?

L’univers du travail, c’est un truc qui me passionne. J’adore regarder les films qui en parlent, les documentaires, comprendre comment marche le travail, comment les gens font avec leurs collègues, leurs outils, leurs clients… C’est une partie majeure de nos existences, et qui, je trouve, n’est pas toujours représentée. Dans mes bouquins, d’une certaine manière, je l’évoque toujours. Dans le premier, j’évoquais le travail à l’usine et les comités d’entreprise… Et pour Connemara, il y avait une vieille envie d’aller plus loin, de parler des open-space, du consulting et d’un règne que des millions et des millions de salariés subissent, celui du PowerPoint et des slides grosso modo. J’avais envie de représenter ce type de travail.

« Powerpoint et open space » : ce sont donc les deux mots que vous utiliseriez pour décrire le travail d’aujourd’hui ? On connaît votre regard plutôt critique sur le sujet…

J’ai un regard assez critique sur tout ! Mon but ce n’est pas d’ambiancer l’époque, je ne suis pas là pour célébrer les accomplissements de la start-up nation. Donc oui, ces deux mots peuvent être très significatifs pour un certain type de travail : les services, le tertiaire etc. Mais on pourrait aussi beaucoup parler du travail sur les chaînes de logistique, du travail du care… Il y a énormément de façons de qualifier le travail d’aujourd’hui. Mais avec Connemara, il y a un certain type de logique dont j’ai voulu montrer les fonctionnements et aussi m’amuser : celui des philosophies managériales, du consulting, du public managementDes manières de voir et d’envisager le monde qui sont arrivées jusqu’au sommet de l’État.

Votre roman s’ouvre sur le réveil matinal d’Hélène, qui est en colère contre sa vie et dont on comprend rapidement qu’elle a vécu un burn-out… Le burn-out, c’est le plus grand mal du travail pour vous aujourd’hui ?

Non. Je ne fonctionne pas comme ça. Je ne décline pas des faits de société en fiction, c’est plutôt la fiction qui me permet d’investiguer le monde. Le burn-out, je ne pense pas que ce soit le principal sujet, par contre c’était un truc qui m’intéressait personnellement… Pas tellement en cela qu’il dénonce un fonctionnement toxique du travail, mais parce qu’avec le burn-out d’Hélène je voulais montrer comment, en poussant l’organisme à bout, il fait s’interroger sur ce qu’est la réussite, sur ce qui fait le bonheur. Alors oui, vous gagnez de l’argent et vous bossez comme un dingue… Mais est-ce que ça vaut vraiment le coup si vous devez aller au bout de la fatigue et même du désespoir ?

Vous même avez fait un burn-out après l’écriture de votre premier roman, Aux animaux la guerre… Vous aviez besoin d’écrire dessus ?

Je ne m’étais pas dit : «il faut que je partage cette expérience avec le monde, ils ont besoin de savoir ! » (rires) C’est plutôt que, chemin faisant, on construit des personnages et on les nourrit avec ce qu’on a à disposition : un peu de son vécu, les choses qu’on a lues, qu’on a vues, qu’on a entendues. Pour le personnage d’Hélène, j’avais besoin de justifier à la fois sa prise de conscience et son besoin de retour en arrière, à Cornécourt (ville fictive du roman, ndlr), dans sa ville natale. Le burn-out était une crise suffisamment puissante pour permettre ça. Une remise en question de tout quelque part.

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On assiste à un dialogue assez caustique entre Hélène et Erwan, le directeur de sa boîte de consulting, avec un enchaînement rapide de mots qui ne font alors plus sens comme : scalable, respect de la RSE, démarche qualité… Cette novlangue de l’entreprise vous amuse ou vous déprime-t-elle ?

Les deux ! (rires) C’est parce qu’elle me déprime que je m’en amuse ! Comme tous les langages experts, ça sert certes à décrire des réalités mais ça sert aussi à exercer une forme de pouvoir. Parce que quand vous êtes pris dans un langage comme ça, vous ne pouvez plus penser en dehors de ces possibilités là. Je l’ai vraiment vu dans plein d’entreprises : vous êtes coincés, votre pensée passe par des points préétablis… Et ça, c’est déprimant. La littérature a cette vertu : par la satire on peut s’en amuser, tourner en ridicule ce règne-là. Parce que ce règne finalement, il s’exerce dans des milliers d’entreprises, sur des millions de personnes. Les directives percolent jusque dans les êtres. Ça prend les âmes.

Avec tous ces mots, on comprend surtout que vous fustigez le possible «bullshit » perpétuel…

Oui, mais je ne dis pas que cela ! Je ne dis pas que tout dans le consulting est vain, que c’est une escroquerie absolue… Au-delà de la satire, j’ai quand même essayé d’avoir un regard pondéré. Il y a notamment ce personnage qui est un peu le pygmalion d’Hélène quand elle est jeune, qui « crunche » de la data toute la journée en étant capable d’en déduire des choses et de produire de vrais effets. Et puis Hélène y croit, elle fait du bon travail quand elle propose le plan de réorganisation de la mairie, elle fait tout pour progresser dans sa boîte…

Comment avez-vous travaillé pour recueillir une telle matière sur le monde de l’entreprise ?

De 2007 à 2008, je bossais dans une agence pour réaliser des comptes rendus d’entreprise, j’ai donc assisté à énormément de présentations d’organisation. Ensuite, pour cet ouvrage j’ai évidemment fait une enquête. J’ai trouvé des sites internet qui recensent le vocabulaire corporate, j’ai fait des appels à contributions sur Facebook et les gens m’ont envoyé les slides de leurs entreprises, des newsletters qu’ils recevaient etc. Enfin, j’ai rencontré des gens du milieu du consulting, soit qui y travaillent encore, soit qui sont repentis (rires).

« Il y a de grands accomplissements de soi qui sont possibles à travers le travail, on peut ressentir de la fierté, il y a sans doute du bonheur possible mais… Je ne suis pas certain que mon rôle d’écrivain soit de mettre ça en scène »

Avec Christophe, il est aussi brièvement question d’un autre monde du travail, celui de la supply chain et des petits commerciaux qui représentent la « dernière variable d’ajustement pour faire des profits »… Avez-vous l’impression que nous souffrons tous du travail aujourd’hui ?

Disons que beaucoup de secteurs sont sous tension… Les gains de productivité ne sont pas illimités donc à un moment pour faire de la croissance il faut gratter là où ça fait mal : il faut faire faire plus de travail au même prix, il faut « étendre les périmètres » de chacun

Aucun secteur ne trouve grâce à vos yeux ?

(Hésitation et rires) Disons qu’on est quand même dans le réel, donc les choses ne sont jamais noires ou blanches… Mais imaginons : prenons même quelqu’un qui fait partie de ce qu’on appelle la creative class, consultant senior, qui bosse 70 heures par semaine : il est stressé, il gagne beaucoup d’argent… Un jour, il arrête pour devenir pâtissier ou ouvrir une chambre d’hôte : alors oui, il réalise son aspiration et c’est formidable. Mais ça lui posera immanquablement d’autres innombrables questions car le travail est constamment à cheval entre l’accomplissement et les contraintes

Le bonheur au travail n’existe donc pas ?

Déjà, le bonheur est une notion un peu compliquée pour moi… Je crois beaucoup à la joie, mais le bonheur, c’est autre chose ! Il y a de grands accomplissements de soi qui sont possibles à travers le travail, on peut ressentir de la fierté, il y a sans doute du bonheur possible mais… Je ne suis pas certain que mon rôle d’écrivain soit de mettre ça en scène. Je ne fais pas de la comm, je ne suis pas là pour dire que tout va bien. J’ai forcément un regard critique sur les objets que je touche. Mais moi-même, j’étais content quand je travaillais (avant de devenir écrivain, ndlr), j’ai eu de grandes souffrances et de grands bonheurs au travail, les deux… C’est un lieu de sociabilisation très fort. C’est pour cela que, bien qu’étant de gauche, je n’ai jamais cru au revenu universel par exemple. Parce que je pense que les gens ont besoin du travail, ça structure leur identité, leur rapport au monde… Je pense que c’est encore important de travailler. Je ne crois pas du tout à la fin du travail.

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Vos parents étaient comptable et électromécanicien. Quelle vision cela vous a-t-il donné, dès l’enfance, du monde professionnel ?

Une image dure. Je me souviens que tous les soirs, mes parents en parlaient et qu’ils en avaient toujours après leurs chefs (rires). Ils subissaient. Mais en même temps, ils étaient contents d’avoir un travail, ils aimaient leurs rapports avec leurs collègues et ils y prenaient du plaisir. C’est dans les rapports de force avec la hiérarchie et dans le cadre du salariat que c’était plus compliqué. Mon père était syndicaliste à la CFDT dans une grande multinationale et je crois qu’il a toujours été brimé salarialement du fait de ses positionnements politiques dans l’entreprise, donc il souffrait de ça aussi. Quant à ma mère, c’est une femme qui a travaillé dans les années 70-90 donc, même si ça n’a pas forcément disparu d’ailleurs, il y avait tout ce système de mysoginie et de domination qui était quand même assez dur… Mais encore une fois mes parents étaient plutôt contents de leur travail, ils ont toujours bossé. D’ailleurs mon père avait très peur du chômage, c’était une véritable hantise à la maison.

À huit ans, vous saviez déjà que vous vouliez être écrivain… Et vos parents, ils voulaient que vous fassiez quoi ?

Que je sois heureux… J’étais fils unique et j’étais très protégé par ma mère donc même si mon père me souhaitait plutôt la sécurité - que je rentre aux PTT ou à EDF en gros - elle, elle m’a permis de faire des études « absurdes » pendant un temps infini (rires). J’ai donc fait une licence d’histoire, une maîtrise de cinéma et après encore une licence d’histoire de l’art… Enfin vous voyez, c’était un peu anarchique (rires).

Dans une interview au Monde, vous expliquez d’ailleurs que vous étiez très « candide » sur un quelconque plan de carrière…

Le truc c’est que je ne me suis jamais considéré comme acteur dans le monde dans lequel j’étais. Je me suis toujours vu un peu en dehors, en voyeur. C’était surtout regarder et rendre qui m’intéressait. Donc apprendre un métier, donner de ma personne, ça, c’était complètement lunaire pour moi…

Pendant une dizaine d’années, vous avez enchaîné de nombreux « petits boulots ». Comment résumeriez-vous cette longue partie de votre vie professionnelle ?

Je me souviens d’une période où j’avais deux jobs en parallèle. Ça, ça m’a vraiment marqué. Je faisais des comptes rendus de procès verbaux de réunions d’entreprise et par ailleurs - et ça a 30 ans passés - je faisais du soutien scolaire pour des enfants des quartiers chics. J’habitais dans le 20ème arrondissement et j’allais le soir à Levallois ou le 16ème pour faire ça… Je me souviens, je passais tous les jours devant une boutique Weston et le prix d’une paire de mocassins c’était mon salaire sur deux mois. Je me disais : putain… j’y arriverai jamais. Et à côté de tout ça, j’ai toujours écrit, j’ai gagné des concours de nouvelles…

« Un livre, c’est tellement de travail, avec une telle incertitude au bout… D’autant plus que c’est un travail que j’avais commencé il y a très longtemps, sans être publié, en ayant très peur de le faire pour rien, d’être un raté. »

Quand avez-vous pu enfin vous dire : « Ça y est, je suis écrivain » ?

Le jour où, au printemps 2013, j’ai reçu un coup de téléphone d’un éditeur d’Actes Sud, Manuel Tricoteaux. Je venais d’envoyer mon premier roman à dix maisons d’édition et, au téléphone il m’a dit : « Je viens d’ouvrir l’enveloppe et de commencer le texte, on voit tout de suite que c’est un écrivain. » Là, c’était plié… Bien sûr la parution en mars de l’année suivante a été un moment fondateur, mais avant ça il y a des paroles et des regards qui vous légitiment réellement.

En parlant légitimation, en 2018 vous avez reçu le Prix Goncourt pour votre roman “Leurs enfants après eux”. Quel rapport entretenez-vous avec la reconnaissance et le succès ?

Un rapport ambivalent… Principalement de grandes satisfactions quand même ! (rires) C’est ça la joie au sens spinozien du terme : une puissance qu’on accomplit. Il y a ce truc du : “I did it !” Pas forcément de recevoir le prix d’ailleurs, mais d’avoir achevé un livre et qu’il rencontre des lecteurs. Il y a une immense satisfaction. Un livre, c’est tellement de travail, avec une telle incertitude au bout… D’autant plus que c’est un travail que j’avais commencé il y a très longtemps, sans être publié, en ayant très peur de le faire pour rien, d’être un raté. Donc oui, il y a un grand grand sentiment d’accomplissement. Ça m’a situé. Et puis il y a aussi un stress parce que vous êtes très exposé tout à coup, et vous sentez des regards qui vous assignent des missions qui ne sont pas forcément les vôtres. « Un écrivain ça doit faire ci », « Un Goncourt ça doit penser ça… » Donc il faut composer avec ça aussi.

Ça doit “penser quoi”, un Goncourt ?…

Et bien par exemple il y avait beaucoup de gens qui attendaient de moi que je sois engagé, que je sois le porte-parole de la “France périphérique”… alors que ce n’est pas mon rôle.

Pourtant, vous êtes forcément engagé par votre parole publique et notamment par votre activité sur les réseaux sociaux, non ?

Moi, je trouve que c’est un terme trop fort par rapport à mon courage ! (Il rit) Oui j’exprime des choses, mais ça ne va pas très loin. Je n’ai pas une idée très achevée de ce que devrait être un monde meilleur… Et puis je ne vais pas à la castagne. Je ne vais pas sur des plateaux pour défendre mes positions… J’ai plutôt l’impression d’être un auteur politique, c’est-à-dire que dans la matière que je travaille, il y a toujours des enjeux politiques. Dans ma manière de décrire le travail, de décrire les rapports amoureux, les rapports de classe, tout ça c’est très politique parce que ça concerne notre manière de vivre ensemble. Et il y a un caractère critique, donc ce n’est certes pas neutre, mais il me semble qu’être “engagé”, c’est un peu plus que ça…

Si votre but n’est pas d’être engagé, à quoi sert votre métier d’écrivain ?

L’utilité d’un écrivain, c’est d’écrire des livres. Ces livres ont des fonctions qui sont des possibilités de la littérature, et tous n’ont donc pas les mêmes fonctions. Il y a des livres qui servent à rendre le monde, d’autres à le changer, d’autres à juste rendre des sentiments, donner du plaisir… Les possibilités sont nombreuses et elles ne sont pas forcément politiques. Chaque auteur réinvestit ces possibilités à sa manière et joue sur telle ou telle touche de l’orgue.

Et vous, à quoi vous sert d’écrire ?

J’ai l’impression que c’est ma manière de me débattre avec la vie. Il y a un côté un peu pugilistique là-dedans. J’écris pour comprendre, rendre des coups, fixer des choses qui m’échappent, sauver des perceptions, des visages… Il faudrait imaginer la vie comme un ring où je m’empoigne avec la vie. Et au départ, si on est honnête, on écrit aussi pour être aimé…

Article édité par Matthieu Amaré
Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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